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La joie. Psychologie normale — Pathologie - Partie 4

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Le chagrin et les émotions anxieuses quoique moins facilement produits dans la joie, peuvent cependant s'y observer. Quant à la tristesse, il est évident qu'elle est incompatible avec cette émotion, puisque le mot tristesse désigne un chagrin accompagné d'abattement (asthénie). Or on verra plus loin que l'abattement est l'état opposé à la joie; tristesse et joie ne peuvent donc coexister. Il n'en est pas de même du chagrin, de l'inquiétude et de l'anxiété. Un homme joyeux peut éprouver de la peine, du chagrin. Si ce chagrin n'est pas très intense et par conséquent n'a pas un grand effet asthénisant, la suractivité musculaire et idéative de la joie ne sera pas sensiblement diminuée par l'émotion pénible; la joie et le chagrin en ce cas coexisteront. Mais si le chagrin est très intense ou se prolonge, son effet asthénisant épuisera l'activité nerveuse et détruira la joie. La coexistence de la joie et de l'inquiétude (joie inquiète) est un fait fréquent; elle caractérise une forme d'attente qui s'observe particulièrement dans la passion amoureuse: attente, espérance d'un bien (joie) qu'on n'est pas absolument sûr de posséder (inquiétude).

7° Modifications circulatoires, respiratoires, glandulaires, etc. Insomnie. — La fréquence des contractions cardiaques est augmentée dans la joie; ce fait parait bien dû à un accroissement de l'énergie du cœur. De même, la respiration semble être plus active et les sécrétions glandulaires plus intenses. On peut s'en rendre compte, en ce qui concerne la sécrétion lacrymale, en observant que dans la joie les yeux sont plus brillants, ce qui ne peut être dû qu'à une lubrification augmentée des muqueuses oculaires.

Dans la joie, la plus grande activité de la circulation accroît la température de la surface du corps; la peau est chaude; on résiste mieux au froid.
Le sommeil est gêné par la joie; il survient tardivement et le réveil a lieu plus tôt.

Nous avons maintenant terminé l'étude des phénomènes qui constituent la joie. A vrai dire nous n'avons pas examiné toutes les modifications que l'état de joie apporte ou pourrait apporter dans les divers appareils de l'économie; nous n'avons rien dit de la composition sanguine, de l'excrétion urinaire, des sécrétions salivaire, gastrique, intestinale, des combustions dans les tissus, etc. D'abord nous ne savons rien de positif sur ce que sont ces phénomènes dans la joie, et d'ailleurs, on le verra plus loin, pour le savoir il faudrait se livrer à une étude fort difficile et délicate, et qui, au surplus, ne nous apprendrait rien d'important pour mieux connaître cette émotion.

D'autre part nous disposons de faits nous permettant d'aborder d'une manière profitable l'étude de la nature physiologique de la joie. Ces faits, que nous allons maintenant examiner, font connaître ce qui est essentiel, fondamental dans cette émotion, et aussi quels changements probables le fonctionnement des divers tissus y subit. On verra qu'abstraction faite de l'appareil neuro-musculaire, tous ces changements, de quelque manière qu'on les envisage, sont dans la joie des éléments secondaires et qu'ils n'y peuvent jouer qu'un rôle négligeable.


III. — Nature de la joie.

De l'ensemble des éléments que nous avons observés dans la joie, on peut faire deux parts: l'une comprend les changements dans la réflectivité émotionnelle de l'état normal et les faits qui en dérivent, par conséquent des phénomènes dont la manifestation n'est qu'accidentelle et dépend d'états intellectuels en rapport avec ces émotions. L'autre est formée d'éléments permanents et directement produits par l'idée de la possession du bien; ce sont: l'augmentation des activités musculaire et intellectuelle, la fatigue plus tardive, les sentiments de bien-être et de légèreté du corps. Ils paraissent constituer le fond même de l'état de joie.

Or la vie normale donne l'occasion d'observer un état de l'activité, assez caractéristique et assez fréquent pour que le langage usuel l'ait désigné, et dont les caractères sont exactement opposés à ceux qui constituent essentiellement la joie. Cet état est l'abattement ou asthénie. Il est formé d'une diminution plus ou moins intense des activités musculaire et idéalive avec épuisement et fatigue rapides, et d'un sentiment de lourdeur et de mal-être corporels. Ses termes, on le volt, s'opposent un à un à ceux de la joie; et comme il survient notamment après un travail musculaire ou intellectuel exagéré, qu'il se présente comme une insuffisance par épuisement du système nerveux, on peut se demander si la joie, ayant des caractères contraires, n'est pas due à une surproduction d'influx, à une augmentation de l'activité nerveuse générale, si elle n'est pas en un mot de l'hypersthénie.

A vrai dire, on pourrait bien admettre, sans plus de faits, qu'il y a de l'hypersthénie dans la joie puisque l'individu joyeux peut dépenser sans fatigue une activité beaucoup plus grande que celle qui à l'état ordinaire l'épuiserait; mais n'y a-t-il que cela dans la joie, ou encore, cela se produisant, tout le reste s'en suivrait-il? L'irritabilité augmentée, la disposition si grande au rire, par exemple, sont-ce des éléments surajoutés à l'hypersthénie, ou bien font-ils partie intégrante d'elle-même, de telle manière que tout accroissement de l'activité nerveuse générale en amènerait la production? Comment résoudre un tel problème? Il faudrait pouvoir atteindre directement cette activité, l'accroître, on verrait alors si l'ensemble des éléments de la joie s'est constitué.

On pourrait concevoir l'expérience suivante:
L'épuisement nerveux est produit par des agents très divers: un choc violent, des douleurs intenses ou prolongées, certaines infections, etc. Lorsque l'agent épuisant a cessé d'agir, l'organisme récupère progressivement son énergie et atteint finalement l'activité normale. Schéma représentant l'épuisement de la joie.La figure 1 schématise ces faits; la partie hachurée représente l'agent épuisant; les temps sont portés en abscisses; les degrés de l'activité nerveuse, par rapport à l'étal normal, sont portés en ordonnées; en ordonnées négatives au-dessous de cet état; en ordonnées positives, au-dessus. Ainsi, après avoir décru jusqu'en A, sous l'influence de l'agent épuisant, les forces sont récupérées de A jusqu'à B, état habituel de l'activité. Ce schéma représente ce qui se passe chez tous les sujets réagissant d'une manière normale aux causes d'épuisement. Supposons maintenant que par l'action très intense d'un agent épuisant quelconque, on réussisse à provoquer sur des sujets ayant une disposition particulière, un trouble de l'activité consistant en ceci, que l'accroissement progressif de l'énergie ne s'arrêterait pas à l'état normal, c'est-à-dire en B, mais le dépasserait jusqu'en C par exemple (fig. 2). Le trouble portant en A sur ce qui dans notre organisation prépare, pour les muscles et pour l'esprit, l'influx nerveux nécessaire à leur fonctionnement; de A à B cet influx se produisant en quantité de plus en plus grande; B C continuant exactement A B, nécessairement l'état qui se produirait en C serait dû intégralement à un accroissement par rapport à B ou à A de l'activité nerveuse; cet état serait exactement le contraire par rapport à B, de l'état A B, c'est-à-dire de l'asthénie, ce serait de l'hypersthénie, et l'on verrait s'il diffère de la joie ou s'il lui est identique. Schéma 2 de la fluctuation de la joie.Une telle expérience, si elle était réalisable, aurait une grande portée; mais pour la mettre en oeuvre, on se heurterait à des difficultés insurmontables, car il faudrait opérer sur l'homme, et, pour que le phénomène B C eût lieu, sur des sujets mis dans un état de réceptivité particulière.

Cette expérience idéale que le laboratoire ne saurait nous fournir, la nature la réalise fréquemment et d'une façon complète. Après l'action de n'importe quel agent épuisant, pourvu qu'elle soit intense (émotions pénibles violentes, chocs intenses, attaques répétées d'épilepsie, attaques d'apoplexie, infections épuisantes: grippe, fièvre typhoïde, etc.), et après le recouvrement graduel des forces jusqu'au point B, on peut observer chez certains sujets la continuation progressive jusqu'en C de cet accroissement et alors la production d'un état stationnaire C D d'agitation, d'une durée variable de quelques jours à quelques semaines. Or cet étal d'agitation, d'hypersthénie, est identique à l'état de joie. La joie est donc de l'hypersthénie et le contraire de l'abattement ou asthénie.

J'ai décrit ces phénomènes sous le nom d'asthéno-manies secondaires. Jusque-là on avait seulement observé la production de l'état C D sous l'influence des causes multiples qui peuvent l'engendrer, mais on n'avait point remarqué l'interposition de l'étal A B. D'ailleurs l'état C D, qui porte le nom de manie ou d'excitation maniaque, a toujours été considéré, sans qu'on se soit jamais préoccupé de l'établir, comme un trouble cérébral, psychique, s'opposant non point à l'abattement, mais à la mélancolie.


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