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Lamarck, Cuvier, Darwin : Les néo-lamarckistes - Partie 1

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C'est un fait bien connu dans la destinée des grands hommes que devançant leur époque et son degré d'entendement, ils ne sont pas compris de leurs contemporains et descendent dans la tombe sans voir le triomphe de leurs idées. Longtemps après, la postérité leur rend l'hommage légitime qui leur fut refusé de leur vivant. On en a un exemple marquant dans le précurseur génial de Darwin, le Français Lamarck, qui tout au commencement de ce siècle, c'est-à-dire bien avant Darwin, dans sa « Philosophie zoologique », qui parut en 1809, établit et défendit les principes de la théorie de l'évolution du monde organique, aujourd'hui généralement adoptés, mais alors en opposition ouverte avec la doctrine si solidement ancrée de l'invariabilité des espèces. Jusqu'à lui il n'y avait qu'un tout petit nombre de savants, d'ailleurs très isolés, qui eussent émis l'opinion que les formes de la vie, actuellement existantes, pouvaient par une succession de transformations avoir leur origine dans des formes antérieures. Mais ils n'avaient pu venir à bout du préjugé répandu partout, de même que Lamarck vit ses adversaires mettre à profit quelques points faibles de sa démonstration pour jeter le ridicule sur tout son système. L'explication philosophique de la nature, telle que Lamarck l'avait soutenue, dut céder devant l'école empirique dont le principal représentant fut le grand Cuvier. Après le débat mémorable du 21 janvier 1830 qui eut lieu à l'Académie des sciences de Paris entre Cuvier et son collègue Geoffroy Saint-Hilaire, ce dernier, un des plus brillants champions de la tendance philosophique, débat qui se termina en faveur de Cuvier et auquel Gœthe prit, on se le rappelle, tant d'intérêt, il se passa encore trente ans avant que le célèbre ouvrage de Darwin sur l'origine des espèces ne vînt porter de nouveau la question devant l'aréopage scientifique et ne fît prononcer le verdict, cette fois, contre Cuvier.

Le pauvre Lamarck n'eut pas la joie d'assister à cette victoire de ses conceptions. Il mourut, malheureux et oublié, le 18 décembre 1829, après avoir pendant les dix-sept dernières années de sa vie été complètement privé de la vue à la suite de la petite vérole. Il avait vécu quatre-vingt-cinq ans. Le brillant succès de Darwin ne lui eut, du reste, s'il avait pu en être témoin, donné que bien peu de joie et de satisfaction, car Darwin, dans sa recherche d'une explication de l'évolution des espèces, avait suivi une toute autre voie que son prédécesseur, en substituant à l'activité spontanée de l'individu, comme l'envisageait Lamarck, une attitude plutôt passive en présence des influences transformistes, tout en étant d'accord avec le naturaliste français en ce qui concerne l'hérédité, l'adaptation, la négation du concept d'espèce, de la théorie de la catastrophe, et autres points. Par contre, grâce à la fameuse doctrine de la sélection naturelle dans la lutte pour la vie, le naturaliste anglais prit une grande et importante avance sur Lamarck.

Le darwinisme, d'abord si admiré et porté aux nues, subit à son tour la disgrâce du temps et de la critique. On commença par mettre plus ou moins en doute la validité générale de la sélection naturelle et son influence déterminée sur la formation des nouvelles espèces. On n'alla pas toutefois jusqu'à étendre ces doutes à la théorie même de l'évolution appuyée sur des fondements philosophiques. Cette théorie, considérée en soi, est admise par tous les savants éminents, mais il y a de nombreuses divergences sur les phases et les principes déterminants de l'évolution.

Dans ces conditions, il était tout naturel que l'on se ressouvînt de Lamarck oublié et qu'on se demandât si sa théorie n'avait pas en bien des points touché plus juste que celle de Darwin. Les résultats de ces recherches ont abouti à la création de toute une école de néo-Lamarckisme qui a recruté des adhérents surtout en Amérique parmi les savants disposant là bas d'un matériel paléontologique vraiment grandiose. Un des plus distingués est le professeur de zoologie et d'anatomie comparée de l'Université de Pennsylvanie, E.D. Cope, qui, dans son remarquable ouvrage sur les causes originelles de l'évolution organique (Chicago 1896), a pleinement rendu justice au grand investigateur français. Lamarck a le premier, comme dit très justement Cope, démontré que « la nature, en commençant progressivement par les plus petits pour finir par les plus grands, a produit toutes les espèces d'animaux, en améliorant graduellement leur organisation, et que ces animaux, en se répandant sur tous les points de la terre habitée, ont subi l'influence des milieux ambiants et, grâce à cette influence, se sont transformés sous le rapport de la structure et des mœurs ». Lamarck indique comme causes originelles de cette transformation principalement l'usage ou l'abstention des divers organes au cours de longues périodes de temps, et la transmission des changements ainsi opérés par le moyen de l'hérédité. Comme preuve saillante de l'emploi ou de l'abstention des organes, il cite les animaux des cavernes qui sont aveugles, parce que leurs organes visuels, par suite du séjour continuel dans l'obscurité, se sont affaiblis et ont perdu toute propriété efficace. Il démontre que les yeux des petits de ces animaux sont beaucoup plus grands par rapport à leur corps que ceux des animaux qui ont atteint toute leur croissance et chez lesquels à un âge avancé disparaît toute trace de cet organe, et il fait valoir en outre que ces mêmes animaux à l'état embryonnaire ont déjà des yeux en partie normalement développés.

Au surplus, Lamarck, comme le fait remarquer le professeur A.S. Packard de la Brown-University, dans un excellent travail sur le néo-lamarckisme, a tenu compte, avant Darwin, de l'influence de la sélection naturelle. Mais ses vues et ses exemples ont été caricaturés ou mal compris. Ainsi, quand il dit que les oiseaux obligés de chercher leur nourriture dans l'eau ont progressivement adapté leurs propriétés à ce besoin, il n'entend point par là qu'un même oiseau a successivement été gratifié de pieds palmés, d'échasses ou d'un long cou, mais que ce résultat n'a pu être acquis qu'au cours d'une longue série de générations, par la sélection réciproque des individus les plus aptes.


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