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La joie. Psychologie normale — Pathologie - Partie 1

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Historique des faits et méthode

Le mot joie désigne un état de l'individu caractérisé par un sentiment de bien-être et par une disposition très accentuée à se mouvoir, à parler et à rire. Cet état est généralement produit par des idées se rapportant à la possession d'un bien.

La joie, ainsi entendue, n'a guère été décrite avant le XIXème siècle; et là encore il faut — si je m'en rapporte à mes recherches — arriver à Ch. Darwin pour en trouver une description. L'illustre naturaliste l'a donnée dans son ouvrage sur l'Expression des Émotions, édité pour la première fois en 1873:

« Une joie très vive, écrit-il, provoque divers mouvements sans but: on danse, on bat des mains, on frappe du pied, etc.; en même temps on rit bruyamment... Dans un transport de joie ou de vif plaisir, il se manifeste une tendance très marquée à divers mouvements sans but et à l'émission de sons variés. C'est ce qu'on observe chez les enfants dans leur rire bruyant, leurs battements des mains, leurs sauts de joie; dans les gambades et les aboiements d'un chien que son maître va mener à la promenade; dans le piétinement impatient d'un cheval qui voit devant lui une carrière ouverte. La joie précipite la circulation, qui stimule le cerveau, et ce dernier réagit à son tour sur l'économie tout entière. Ces mouvements sans but et cette activité exagérée du cœur doivent être attribués principalement à l'excitation du sensorium et à l'afflux excessif et non dirigé de force nerveuse qui en résulte, suivant la remarque de M. Herbert Spencer. Il est digne de remarquer que c'est surtout l'avant-goût d'un plaisir et non la jouissance elle-même qui provoque ces mouvements extravagants et sans but et ces sons variés. C'est ce que nous observons chez nos enfants quand ils attendent quelque grand plaisir ou quelque fête; de même un chien, qui faisait des bonds joyeux à la vue d'une assiettée de nourriture, ne manifeste plus sa satisfaction quand il la possède, par aucun signe extérieur, pas même en remuant la queue. »

Ainsi les caractères que Darwin assigne à la joie sont: une activité motrice augmentée, une suractivité circulatoire, une disposition plus grande au rire; enfin il fait remarquer un caractère qu'il a observé chez les enfants et chez le chien, et qui consiste en ce fait que c'est surtout l'avant-goût d'un plaisir qui donne la joie. Il a ainsi entrevu un élément de la joie que nous étudierons plus loin longuement et dont nous montrerons la grande importance: le fait que cette émotion est déterminée par l'idée d'un bien futur et qu'elle cesse avec la réalisation de ce bien. Il est fâcheux que la remarque de Darwin n'ait attiré l'attention d'aucun des auteurs qui après lui ont écrit sur la joie. Lange, par exemple, qui pourtant a connu l'ouvrage de Darwin, ne la mentionne pas dans son livre sur les émotions. Il donne cependant quelques caractères qui ne sont pas signalés par Darwin. Voici sa description de la joie, dégagée partiellement des éléments théoriques:

« L'exaltation fonctionnelle des muscles et des nerfs volontaires fait que l'homme joyeux se sent léger comme tous ceux dont les muscles sont puissants et reposés. Il sent le besoin de se mouvoir, il s'agite avec promptitude et vivacité, il gesticule avec force; les enfants sautent, dansent, frappent des mains; les muscles du visage se contractent par suite d'une augmentation de leur innervation latente; le visage devient rond; c'est l'opposé du visage long et mou, des traits pendants des mélancoliques; le sourire et le rire proviennent d'un excès d'impulsion nerveuse dans les muscles du visage et de la respiration; de même si la voix s'élève, si des chants et des cris de joie se font entendre, c'est que les muscles du larynx et de la respiration ont une tendance involontaire à une suractivité. Dans la joie les yeux rayonnent, ils étincellent... L'enfant et la jeune fille, tous ceux dont la peau est blanche et transparente rougissent et brûlent de joie: l'homme joyeux se sent chaud... les larmes montent facilement aux yeux... L'esprit fonctionne plus vite; c'est un flot de pensées, d'idées, d'images; l'homme joyeux parle beaucoup et vite, et son travail marche rapidement, non seulement parce que ses muscles sont particulièrement puissants, mais parce qu'il est aussi prompt à prendre ses résolutions qu'à les exécuter. »

Cette description signale deux caractères qui ne se trouvent pas dans celle de Darwin: la suractivité idéative et le sentiment de légèreté du corps. Par elle on peut terminer cet historique, les auteurs qui depuis ont écrit sur la joie, n'ayant rien ajouté aux descriptions de Lange et de Darwin.

Avant d'aborder l'étude des faits objectifs et subjectifs dont l'ensemble constitue la joie, nous devons donner quelques explications sur la méthode que nous utiliserons pour les connaître.

La joie peut s'observer du dehors; elle se manifeste en effet extérieurement par des attitudes et des mouvements caractéristiques que l'individu joyeux peut, il est vrai, volontairement atténuer, surtout lorsque l'émotion est peu intense. Outre ces manifestations objectives, il y a dans la joie des éléments subjectifs, tels que sa liaison avec les états intellectuels qui l'ont provoquée et l'entretiennent, des tendances à des réactions particulières, des changements affectifs. Si le psychologue veut faire l'étude de ces derniers phénomènes sans prendre pour base son observation intérieure, il est contraint de recourir à l'interrogatoire de sujets ayant éprouvé la joie d'une manière assez intense pour que leur attention ait été spontanément portée sur les éléments de cette émotion.

Les sujets les plus instructifs à cet égard sont ceux qui constitutionnellement ont une disposition excessive à la joie. Ces sujets se rencontrent assez fréquemment; ils ont souvent aussi une disposition exagérée aux émotions pénibles, et ils expriment ces anomalies de leur caractère en disant « qu'un rien leur fait plaisir, comme aussi un rien leur fait de la peine ». En ce qui concerne la joie, des causes un peu importantes la déterminent chez eux avec une telle intensité qu'ils en remarquent spontanément les divers caractères. Sans doute, ils seraient incapables de donner une description générale; même pour des cas précis, on n'obtiendrait le plus souvent, si l'on se bornait à leur en demander une description écrite, qu'un texte désordonné et plein d'oublis. C'est à l'interrogatoire qu'il faut avoir recours; par ce moyen on leur fera décrire, dans l'ordre naturel de leur succession, les faits qu'ils auront constatés; on les maintiendra dans le domaine de la stricte observation; s'ils emploient des termes obscurs, ambigus, on leur en fera préciser le sens. Les questions devront être posées sous des termes propres à obtenir les réponses les plus sûres; on s'appliquera à être toujours compris exactement du sujet, on évitera les réponses par oui ou par non, on n'introduira pas dans les questions des éléments de réponses, etc.

Un article spécial serait nécessaire pour exposer la méthodologie de ces interrogatoires; je ne puis insister ici, mais l'on voit qu'il y a là une tache méticuleuse. Pour la remplir pleinement, l'observateur doit être à tout instant bien pénétré du but qu'il poursuit: atteindre, par l'intermédiaire des signes du langage employés par le sujet, certains souvenirs de ce sujet, et de ceci: que ces interrogatoires sont des phénomènes d'interaction mentale qu'il doit savoir analyser s'il veut en tirer des notions exactes.

Dans beaucoup de cas on peut apprécier le degré de certitude et de sincérité d'une description obtenue par ce moyen, en se basant sur la cohérence de ses éléments; en recherchant, par exemple, s'ils s'accordent exactement avec des faits psychologiques connus et s'ils s’enchaînent d'une manière naturelle et précise. Mais un autre moyen de contrôle est indispensable: c'est la concordance des descriptions fournies par différents sujets et se rapportant à la même catégorie de phénomènes. Au cours de cette étude nous utiliserons un certain nombre de ces descriptions; on remarquera leur précision et leur accord; je dois ajouter — et c'est là un point important — que je n'ai jamais obtenu de descriptions qui les contredisent.

Ces deux moyens de contrôle seront complétés par l'observation directe des faits objectifs faisant partie du complexus psycho-physiologique étudié. Enfin cet ensemble d'observations sera confronté avec tous les faits de la vie normale ou des états pathologiques qui, ayant des affinités avec eux, seraient susceptibles soit de les infirmer, soit de les confirmer.


I. Mode de production: La joie est déterminée par l'idée d'un bien futur; elle cesse par la possession de ce bien.

La libre expression que les enfants accordent à leurs tendances motrices fait que leurs joies se manifestent beaucoup plus extérieurement que celles des adultes. C'est leur observation qui, on l'a vu, a suggéré à Darwin que c'est plutôt « l'avant-goût d'un plaisir qui donne la joie ». Ce caractère est, en effet, particulièrement facile à observer chez l'enfant. En voici un exemple précis: Deux enfants attendent un jouet; on leur apprend un soir qu'il vient d'arriver en gare, et les voilà aussitôt « fous de joie ». « Nous étions tellement contents que nous avons sauté et fait des cabrioles », raconte l'un d'eux (10 ans), et la nuit suivante ils ne peuvent dormir « de plaisir ». Une fois en possession de l'objet désiré, leur agitation décroît rapidement et le calme habituel revient peu à peu.

Chez certains enfants on peut observer des joies dont l'intensité est telle, par rapport à leurs motifs, qu'on peut les considérer comme pathologiques. Un enfant présentant de nombreuses anomalies du caractère nécessitant son placement dans une maison « d'enfants nerveux » a de ces joies excessives. « Nous ne pouvons lui promettre longtemps à l'avance, nous dit sa mère, rien qui puisse lui faire un grand plaisir, comme une promenade le dimanche. Autrement jusqu'au jour où on doit la lui accorder, il est très turbulent, ne dort pas, mange moins, devient très irritable, ne peut s'appliquer à l'élude. Tout se passe très bien au contraire si on ne l'avertit qu'au moment de partir à la promenade. »

Voici d'autres exemples empruntés à des adultes; il s'agit encore très vraisemblablement de joies excessives et pouvant être considérées, de ce fait, comme pathologiques.

Obs. I. — Femme. Si l'on m'a promis quelque chose qui me fera plaisir, je suis comme un enfant; oh! très excitée, et puis après je n'en ferai plus de cas, je poserai l'objet qui m'a tant fait plaisir et j'y ferai plus attention. Ainsi par exemple je serai pour avoir une toilette, je serai d'une joie! j'aurai une joie d'avance; puis quand je l'aurai l'exaltation tombera.


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