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La joie. Psychologie normale — Pathologie - Partie 3

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4° Inclination à posséder le bien. Désir et espérance. — Si l'on se reporte aux observ. II et III, ou verra que les sujets dont elles décrivent la joie, n'avaient « pas de cesse » qu'ils ne se fussent procurés les objets qu'ils désiraient, et qu'ils éprouvaient un état pénible, un état d'énervement, s'ils résistaient à l'accomplissement des actes qui devaient leur assurer la possession de ces objets. Plus loin, dans l'élude pathologique, d'autres observations montreront les mêmes faits avec plus de force encore; les raisons de résister étant dans ces cas plus impérieuses.

Si l'idée d'un bien qu'on possédera déterminait seulement la suractivité musculaire et idéative qui a été décrite, cette suractivité engendrant un état de bien-être disparaissant par la possession, il n'y aurait aucune raison pour que l'on se pressai de posséder le bien, et le désir n'existerait pas. Mais un mécanisme spécial pousse à posséder et ainsi tend à mettre fin à la joie. En effet, celle-ci n'existe pleine et entière que si le sujet joyeux accomplit toute action qui se présente à son esprit comme devant faciliter la possession du bien. S'il ne l'accomplit pas, un état pénible remplace la joie, il souffre, il est énervé, il se sent poussé à réaliser l'action et à mettre ainsi un terme à son malaise. S'il l'accomplit, la joie persiste et même augmente, à moins que l'action, au lieu de simplement rapprocher ou faciliter la possession, ne l'ait réalisée. Dans ce cas, l'action met fin à la joie.

Le sujet se sent poussé à exécuter les actes qui peuvent lui procurer le bien désiré: il a un désir de ce bien. Il sent en lui comme une force intérieure qui l'incline à posséder, qui le fait tendre vers cette possession. Les mots impulsion, tendance, inclination désignent cette sollicitation intérieure. Le désir est cette même sollicitation, mais considérée dans son application à l'objet qui donne la joie.

Pour que le sujet éprouve ce sentiment d'une force qui le sollicite à agir, il faut que dans une certaine mesure il tente de résister à l'action. Si, aussitôt qu'une idée d'acte propre à réaliser le bien se présentait à son esprit, il la mettait à exécution comment verrait-il que son acte est déterminé par autre chose que son vouloir? Sans doute il pourrait constater que ce vouloir a une énergie particulière, qu'il est une idée-force, — pour me servir d'une expression d'Alfred Fouillée. Mais pour mesurer la puissance d'un désir, d'une inclination, il faut la neutraliser par une résistance volontaire, comme pour apprécier le poids d'un corps il faut, le tenant dans la main, neutraliser par un effort des muscles, l'action de la pesanteur qui s'exerce sur lui.

Dès lors, deux cas se présentent. Dans l'un le sujet approuve son désir, et il en mesure mal la puissance. Dans l'autre il y résiste ou bien une cause extérieure s'y oppose, et il sait jusqu'à quel point il est incliné à agir. L'approbation et la résistance peuvent se rapporter à des actions soit normales, soit pathologiques. On peut résister à un acte normal à cause d'un préjudice qu'il déterminerait, à un acte pathologique à cause de son absurdité, de son caractère illicite ou de son immoralité. Par contre un imbécile pourra s'abandonner à une impulsion morbide et absurde; un sujet amoral pourra satisfaire sans résistance un désir morbide et illicite. Dans ces cas, l'irrésistibilité de l'acte s'apercevra difficilement.

Tous les biens dont l'idée donne la joie ne déterminent pas des inclinations. A ce point de vue on peut diviser ces biens en deux groupes:

1° La possession du bien dépend du sujet; c'est à ce groupe que se rattache ce que nous venons de dire des inclinations et du désir.

2° La possession du bien ne dépend que du temps ou des circonstances; dans ce cas les tendances à posséder ne trouvent pas d'occasion de se manifester, puisqu'il n'y a pas d'action de l'individu qui puisse avancer ou favoriser la réalisation du bien. On vit dans l'attente joyeuse, dans l'espérance de ce bien. L'emploi du mot espérance est tel qu'il désigne la croyance, animée par la joie, en la possession future d'un bien, cette possession dépendant soit du temps, soit d'un concours de circonstances que l'on espère être favorables. Le mot espérance a vis-à-vis de l'émotion joie, le même emploi que le mot crainte vis-à-vis de l'inquiétude ou de l'anxiété. L'espérance et la crainte désignent la situation du sujet joyeux ou du sujet anxieux par rapport au bien espéré ou au mal redouté. Elles ne doivent donc pas être rangées parmi les émotions ainsi qu'on le fait communément.

3° Obsèdance de l'idée du bien. Dans nos états de conscience les plus habituels, les idées se succèdent, se déroulent sans se fixer. Elles sont éveillées par les excitations extérieures et par l'influx nerveux cérébral, guidées dans leur enchaînement par les liens qui dans le cerveau unissent les impressions des souvenirs. Qu'une excitation extérieure intense ou inaccoutumée, mais continue, survienne; aussitôt produite, elle interrompt le cours des idées en déterminant une sensation attentive; elle empêche qu'il soit repris, ou du moins par son retour incessant, à l'état de phénomène attentif, gène l'élaboration de toute pensée suivie. Cette sensation est obsédante. Elle obsède, s'impose à l'attention à tout instant, et malgré des efforts réitérés pour en supprimer le caractère attentif. Un bruit intense et prolongé, une douleur vive et continue ont ce caractère obsédant.

La grande intensité, les variations brusques de l'intensité, la nouveauté, l'affectivité d'une sensation continue en favorisent l'obsédance. Mais l'affectivité et surtout l'affectivité douloureuse a particulièrement ce caractère. Chacun sait combien il est difficile de réfléchir, de lire alors qu'on éprouve une douleur physique un peu intense; il en est de même si la douleur éprouvée est d'ordre émotionnel, mais dans ce cas l'idée qui produit l'émotion est, elle aussi, obsédante. Nous avons subi un malheur, et nous avons du chagrin; cet état douloureux, obsédant comme toute douleur, par l'effet du lien qui l'unit à sa cause, fixe celle-ci dans l'esprit.

Voyons cela de plus près. Nous avons un chagrin « dont rien ne peut nous distraire », très vif par conséquent; cependant une conversation pourra par instants, nous en détacher; des idées étrangères à notre peine supplanteront momentanément l'idée de notre malheur, mais la douleur émotionnelle bien qu'atténuée aura persisté; elle réapparaîtra nettement consciente dès que l'attention portée sur les idées étrangères aura été relâchée. Elle ne réapparaîtra pas seule: liée intimement à sa cause, l'idée d'un malheur, celle-ci renaîtra aussitôt, pleinement attentive et reconstituera dans toute sa force le réflexe émotionnel douloureux. Malgré notre peine nous voulons lire, réfléchir. Mais nous ne lisons que du bout des lèvres et au lieu des idées que la lecture devrait éveiller, c'est l'idée de notre malheur qui occupe notre esprit, « nous ne savons pas ce que nous lisons ». La réflexion, de même, ne peut se faire sans difficulté; toujours l'idée pénible revient, obsédante.

La joie, comme les émotions pénibles, donne lieu au phénomène de l'obsédance; mais le faible caractère affectif de celle émotion — c'est un état général de bien-être et non un plaisir localisé — fait que les idées qui la déterminent ont une fixité moins grande. D'autre part, on accepte volontiers d'être occupé par une idée joyeuse, aussi le caractère obsédant en est-il moins remarqué. Cela n'est vrai cependant que pour les cas où l'énervement ne s'ajoute pas, ou s'ajoute peu à la joie. Lorsque la possession du bien dépend d'un acte du sujet joyeux, toute résistance à l'exécution de cet acte, déterminant de l'énervement, émotion pénible, l'obsédance de l'idée du bien et de l'idée de l'action qui doit le procurer apparaît avec une grande force. Ou peut s'en rendre compte par les observ. II et III et surtout par les observations de parathymies de la joie publiées plus loin.

L'obsédance d'une idée ou d'une sensation est la difficulté ou l'impossibilité que l'on éprouve à chasser l'idée, à supprimer le caractère attentif de la sensation. Il faut donc résister à ces phénomènes pour la constater. En étudiant l'inclination de la joie on a vu un fait analogue: il faut lui résister pour l'observer et en mesurer la force. Aussi, comme pour l'inclination, deux cas se présentent dans l'obsédance: dans l'un, on accepte l'idée ou la sensation, on se complaît dans l'idée de son bonheur ou de son malheur, on écoute le bruit, on observe sa douleur; mais alors on n'en éprouve pas l'obsédance. Dans l'autre, on tâche à éloigner l'idée pénible à cause de son caractère douloureux, ou l'idée agréable, parce qu'elle gène les occupations de l'esprit, et l'on s'aperçoit de leur fixité.

L'inclination et l'obsédance ont une importance capitale pour l'élude des faits morbides appelés obsessions et impulsions. Ces deux phénomènes ont ceci de commun qu'ils ne sont remarqués du sujet que lorsqu'il résiste à l'acte ou à l'idée. S'il ne veut pas accomplir l'action, il se sent poussé, incliné. S'il ne veut pas garder l'idée, il constate qu'elle est fixée, obsédante. Dans la vie normale, l'émotion étant généralement adaptée aux circonstances où elle se produit, il n'y a pas lieu le plus souvent de résister aux tendances qu'elle détermine. Une mère qui apprend que son enfant court un danger, ne lutte pas contre son inclination à lui porter secours, ni ne songe à chasser de son esprit l'idée de son enfant. Ainsi elle ne saura pas jusqu'à quel point elle a été « inclinée » par son anxiété, ni combien à été grande la fixité de l'idée de son malheur.

Mais que l'on suppose une inadaptation de l'émotion aux circonstances; qu'un sujet éprouve, par exemple, de l'anxiété s'il se sait près d'une fenêtre ouverte; l'anxiété l'inclinera à fuir, mais il résistera car il trouvera absurde de fuir alors qu'il ne court aucun danger. Il résistera et il sentira qu'il est poussé (impulsion). Il essaiera de ne pas penser à la fenêtre dont l'idée le rend anxieux et il constatera l'obsédance de cette idée (obsession). Supposons maintenant un sujet éprouvant une joie intense à l'idée de la possession par le vol, d'un objet dont il n'a pas besoin et qu'il aperçoit à un étalage. Il résistera à prendre, il aura de l'énervement et se sentira poussé (impulsion). Il s'efforcera de chasser de son esprit l'idée de l'objet, mais s'apercevra que ses efforts sont vains (obsession). On comprend donc que l'inclination et l'obsédance apparaissent surtout dans les modes anormaux de production des émotions. Ces points seront repris et développés dans la partie pathologique de cette étude, au paragraphe des parathymies de la joie.

4° La joie accroît la valeur du bien qui la donne. — On peut constater, en parcourant les observ. I, II, III, et celles qui sont plus loin, que le sujet joyeux a, du bien désiré, une opinion qui n'est pas la même pendant et après la joie. Pendant l'émotion celle-ci anime en quelque sorte l'idée de l'objet; elle fait de l'objet un bien désirable; aussi la déception suit-elle la fin de la joie. Nous touchons ici à un fait psychiatrique capital: le rôle des émotions dans les croyances. C'est à ce phénomène que se rattachent, en effet, la plupart des convictions délirantes.

5° Accroissement de la disposition au rire. — Le réflexe du rire se produit dans la joie avec une facilité très remarquable. Le rire est constitué par une succession de contractions brusques du diaphragme et des muscles thoraciques, déterminant une expiration saccadée et profonde, accompagnée d'un bruit lui-même saccadé; cette expiration est suivie d'une inspiration ample et relativement lente. Suivant les cas, cet ensemble se répète un nombre plus ou moins grand de fois. Le rire est déterminé par des états intellectuels particuliers dont il n'y a pas lieu de rechercher ici les caractères. Il s'observe en dehors de la joie, mais dans cette émotion ses causes habituelles le déterminent avec une facilité vraiment très grande, au point même qu'il peut s'y produire spontanément, c'est-à-dire suis leur intervention.

A cette disposition au rire, se rattache la tendance, dans la joie, à rechercher les idées qui font rire. L'homme joyeux porte volontiers sa pensée vers les choses risibles; de là une tendance à plaisanter, à jouer, à parler des choses génitales ou à employer les mots grossiers qui déterminent le rire; de là aussi, la tendance à l'ironie, à la moquerie, au sarcasme. Suivant le caractère et l'éducation, ces tendances sont plus ou moins accusées.

6° Changements dans les autres dispositions émotionnelles. — La joie opère une transformation profonde dans le caractère: c'est-à-dire que dans la joie on ne réagit pas comme dans l'état habituel aux diverses causes d'émotion. L'énervement et le rire s'y produisent, on vient de le voir, avec une particulière facilité. Les dispositions à l'attendrissement et à l'émotion génitale sont de même accentuées par la joie, mais à un degré, qui n'est pas comparable à celui des changements qu'y subissent les émotions précédentes. Les larmes que l'on observe parfois au cours de la joie se rattachent à l'attendrissement.

Les causes de joie ont un effet plus intense, le sujet étant déjà joyeux; en sorte que, dans la joie, tous les biens susceptibles de la donner apparaissent avec une valeur plus grande: « on voit tout en beau, tout en rose. »

Par contre, les dispositions au chagrin et aux émotions anxieuses sont diminuées. Il y a là un fait très frappant, et dont l'observation est fréquente. Des causes de chagrin ou d'inquiétude, très agissantes en l'état ordinaire, n'ont plus d'effet dès que la joie survient. On verra bientôt que la joie est caractérisée essentiellement par un accroissement de l'activité nerveuse générale, en sorte que des excitants tels que l'alcool peuvent la déterminer à un certain degré; de là, la propriété de ces excitants de supprimer, ou en tout cas de diminuer, l'effet des causes de chagrin ou d'inquiétude. Si l'activité nerveuse générale descend au-dessous de l'état normal, ces réflexes émotionnels douloureux sont, au contraire, facilités.


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