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Deux cas de lucidité télépathique (pendant le sommeil hypnotique) - Partie 1

(Annales des sciences psychiques

En , par


Paris, le 6 Mars 1914.

Cher Secrétaire Général,
Je suis heureux de vous transmettre un article du Dr H. Beaunis, Professeur honoraire de la Faculté de Nancy, article d'un grand intérêt et d'une pressante actualité.
Ce n'est pas ici le lieu de citer le nom de tous ceux qui participèrent au groupement connu dans la suite sous le nom d'"Ecole de Nancy" ; il est juste, toutefois de rappeler que trois noms sont indissolublement liés à son origine :
Le Dr Liébeault, le génial clinicien qui en fut l'instigateur.
M. le. Professeur Liégeois qui déduisit des faits observés les conséquences médico-légales.
Tous deux sont décédés.
Le Dr H. Beaunis, alors Professeur à la Faculté de Nancy, qui démontra la véracité et la réalité des phénomènes hypnotiques,
Veuillez, agréer, Cher Secrétaire, l'assurance de mes meilleurs sentiments.

Dr L. Demonchy,
Vice-Président de la S. U. E. P.

A l'époque où j'ai publié mon livre sur le somnambulisme provoqué, je n'avais jamais observé les phénomènes merveilleux admis par certains magnétiseurs, tels que la suggestion mentale, la seconde vue, le don de prophétie, etc. Toutes les fois que la suggestion que je voulais produire était simplement pensée et non exprimée d'une façon ou d'une autre, elle ne se réalisait jamais. Jamais non plus les sujets n'avaient pu deviner la nature d'un objet que je tenais dans la main, jamais ils n'avaient pu dire ce que je pensais ou ce que j'avais fait à tel ou tel moment.

Et après avoir constaté ces faits, j'ajoutais : « Je ne veux pas cependant nier absolument ces faits en présence des affirmations de savants de très bonne foi; ce que je puis dire, c'est que je ne les ai jamais observés ».

Dès l'année suivante, j'aurais pu rectifier cette phrase. En effet dans les années 1866 à 1889, j'ai pu observer d'une façon certaine des faits démontrant la réalité de l'action à distance de l'hypnotiseur sur l'hypnotisé, de l'action à distance d'un hypnotisé sur un autre hypnotisé et enfin de la lucidité ou de la vision à distance.

Mon départ de Nancy, la maladie, d'autres travaux, m'ont empêché de publier ces faits. Ils étaient d'abord en très petit nombre, et quelques-uns d'entre eux étaient encore l'objet de ma part de certains doutes. Ces doutes aujourd'hui sont dissipés et je ne puis plus nier ces faits, comme j'étais porté à le faire autrefois, quoiqu'ils se présentent avec une variabilité déconcertante.

Laissant de côté pour le moment les phénomènes d'action à distance, de rapport d'hypnotisé à hypnotisé et autres phénomènes similaires, je me contenterai ici de rapporter deux cas de lucidité ou vision à distance.

Ces cas ont été observés par moi chez M. Liébeault, il y a près de trente ans sur une jeune fille, CAMILLE X., d'une quinzaine d'années environ. C'est la même dont il a été parlé récemment dans les journaux, à propos de l'affaire CADIOU. C'est grâce à elle que le corps a été retrouvé d'après les indications qu'elle avait données pendant le sommeil hypnotique. On s'est étonné dans les journaux qu'interrogée, par une commission rogatoire, sur ce qu'elle avait dit, elle ait répondu qu'elle n'en savait rien. La chose était cependant toute naturelle et elle ne pouvait répondre autrement, le souvenir de ce qu'ils ont fait ou dit pendant le sommeil hypnotique étant aboli au réveil chez les hypnotisés.

Cette jeune fille, de bonne santé habituelle, était souvent endormie par M. Liébeault, Liégeois et par moi et nous l'avons toujours trouvée de la plus entière bonne foi. On verra du reste par les expériences relatées plus loin que cette bonne foi ne pouvait être mise en doute.

Voici maintenant les deux observations:


1° — Premier cas de lucidité

Le 24 Juin 1889, en présence de trois médecins anglais dont je n'ai pas inscrit les noms, j'endors Camille et lui suggère, pendant son sommeil, qu'à son réveil, elle ne me verra ni ne m'entendra. A son réveil la suggestion se réalise et je fais sur elle un certain nombre d'expériences.

Rendormie, je lui suggère qu'elle me verra, mais qu'elle ne m'entendra pas. A son réveil cette nouvelle suggestion se réalise ; pour elle, je suis muet et elle s'étonne de voir par le mouvement des lèvres que je cause avec les autres personnes qui se trouvent là et qu'elles me comprennent. On lui explique que maintenant on lit très bien sur les lèvres les paroles qu'on prononce.

Pour voir si cette idée persistera longtemps, je la laisse partir sans détruire la suggestion qu'elle ne m'entend pas.

Le 27 Juin, donc trois jours après, elle arrive chez. M. Liébeault à 8 heures et demie du matin. Elle ne m'entend toujours pas ; pour elle je suis muet, mais elle me voit. Je l'endors et lui suggère qu'à son réveil elle m'entendra. Alors, pendant son sommeil, je lui mets entre les mains une lettre dont les timbres ont été enlevés.

Celle lettre, datée du 15 Février 89, provenait du Dr Dampierre, de Constantinople. Ayant un malade qui, suivant son expression, le déroutait absolument, il m'envoyait des cheveux de cet homme, me priant de les soumettre à un de mes sujets pour préciser, s'il était possible, la partie malade.

Voici le dialogue engagé avec Camille:

Demande. — D'où vient, cette lettre?
Réponse. — Elle n'est pas de France.
D. — De quel pays vient-elle?
R. — De très loin. On y va par mer.
D. — Y va-t-on aussi par terre?
R. — Oui.
D. — Voyez-vous l'endroit d'où elle vient? Regardez.
R. — C'est une ville... Une grande ville.

Il y a une pause assez longue entre chaque réponse. J'accentue la suggestion par les mots répétés souvent : « Regardez, regardez bien, regardez encore ». Je ne noterai que les interrogations directes.

R. — Il y a de l'eau... des bateaux...
D. — Qu'y a-t-il sur ces bateaux?
R. — Des militaires... ils n'ont pas la figure blanche.
D. — Voyez dans la ville, voyez-vous une rue? Qu'y voyez-vous?
R. — Des gens qui ne sont pas habillés comme nous.
D. — Comment sont-ils habillés?
R. — Les femmes sont voilées.
D. —-Et les hommes?
R. — Ils ont une toque... il y en a qui ont des manteaux.
D. — Qu'y a-t-il dans la lettre?
R. — Ce n'est pas écrit, c'est imprimé.

Ce n'est pas exact; il n'y a rien d'imprimé dans la lettre. Seulement les caractères sont tracés avec de l'encre très noire, les traits en sont assez épais et les lignes assez régulières.

Je lui mets dans la main les cheveux qui se trouvaient dans une enveloppe contenue dans la lettre.

D. — A qui appartient ceci?
R. — A un homme.
D. — Quel age a-t-il?
R. — Entre deux âges.
D. — Est-il malade?
R. — Oui.
D. — Peu ou beaucoup?
R. — Beaucoup.
D. — Guérira-t-il?
R. — Oui.
D. — Où a-t-il mal?
R. — A la tête... à l'estomac... surtout aux jambes... à la jambe droite... à la hanche droite (elle porte la main à sa hanche droite).
D. — Souffrez-vous?
R. — Oui, un peu (elle met la main à sa hanche droite) à la hanche.
D. — Que faut-il faire pour le guérir?
R. — Je ne sais pas.
D. — Vous êtes fatiguée?
R. — Oui.
D. — Faut-il l'endormir?
R. — Oui.

Comme elle paraît un peu fatiguée et que les dernières réponses ne sont données qu'avec difficulté et hésitation, je la réveille et la laisse reposer.

Il y aurait un certain nombre de réflexions à faire à propos de cette première expérience, mais je les laisse de côté parce qu'elle n'a pas la précision et la rigueur de la seconde. Avant de passer à celle-ci je donnerai un extrait de la lettre de M. Dampierre en réponse à la mienne.

Constantinople,

Je suis heureux de vous dire que la description de votre sujet en ce qui concerne Constantinople est d'une lucidité remarquable. Il n'en est pas de même pour notre malade. Je ne trouve de rapprochement que dans la mention « entre deux âges », l'indication du sexe et la spécification « à l'estomac ».
Si ce cas était unique, je ne l'aurais pas publié. En effet, malgré l'exactitude de quelques réponses, on pourrait encore les attribuer soit à un hasard (hasard bien étrange cependant) soit à une suggestion mentale, consciente ou inconsciente, puisque je savais que la lettre provenait de Constantinople. Mais comme on le verra plus loin, rapprochée de l'observation suivante, elle acquiert un tout autre caractère, ce qui m'a décidé à la publier.


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