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La joie. Psychologie normale — Pathologie - Partie 2

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Obs. II. — Homme. Si je voulais acheter un objet qui me plaisait beaucoup, il fallait que je l'achète, et je n'avais de cesse de l'avoir acheté, le temps me durait, était long jusqu'à ce que j'aie mis à exécution mon projet. J'étais énervé, nerveux, trouvant que le temps ne marchait pas assez vite, et une fois l'objet en ma possession je n'y pensais plus. — Lorsque vous pensiez à l'objet que vous alliez, posséder, comment étiez-vous? — Alors ça me donnait de la joie, j'étais content d'avance. Une fois, chez Barbedienne, je vois une petite Daphné en marbre blanc et je voulais l'avoir, 300 francs. Elle me plaisait, et je n'ai pas eu de cesse d'avoir trouvé la somme, ça n'a pas été long, deux jours après je l'ai achetée et le jour même j'ai regretté mon achat. — Comment étiez-vous pendant ces deux jours? — Eh bien, j'étais content et en même temps énervé, j'aurais donné 100 francs de plus pour avoir l'argent tout de suite, pour avoir l'objet plus tôt. Deux jours après je l'ai eu et l'enthousiasme est tombé, j'ai regretté mon achat; c'était pourtant une belle pièce!

Obs. III. — Homme. Si on m'annonce une bonne nouvelle, je suis excité; c'est de la joie, je la goûte. Tandis que si je prends la détermination d'acheter une boite de compas, ou un instrument quelconque, il n'y aura pas de cesse que je ne me le sois procuré. De penser à ce que j'en pourrai faire, alors c'est une joie! Çà se traduit par des mouvements désordonnés, par de l'excitation. C'est quand je pense à ce que j'en ferai que je m'excite, c'est-à-dire que je prends un plaisir anticipé.

Lorsque je désire quelque chose, je souffre si je ne peux pas satisfaire mon désir, par exemple, quelque chose que je ne peux pas me procurer immédiatement. Eh bien! j'ai une impatience, c'est comme les enfants à qui on a promis un jouet, on leur dit qu'ils l'auront un jour et puis on le leur donne le jour suivant; j'ai une impatience très grande, et bien que je sois sûr de réaliser à temps fixé. Et il n'y a pas de cesse, dès que je me suis mis dans la tête d'avoir quelque chose, je ne suis pas tranquille tant que je ne l'ai pas eue; alors je suis énervé; c'est-à-dire que je fais des mouvements involontaires, je serre les poings; je souffre: j'éprouve une sorte de serrement, de compression. — Où? — Eh bien! ici, à l'estomac. — Que signifie ce serrement des poings? — Mon impuissance à activer le temps, à presser le temps.

Il m'est arrivé, voulant mettre à exécution un projet, n'ayant aucune importance autre que la satisfaction que je voulais me procurer, de manquer une affaire fructueuse, ne voulant pas attarder l'exécution de mon premier projet. Ainsi je m'en irai au bazar de l'Hôtel de Ville, ça, ça m'est arrivé plusieurs fois, acheter un objet dont j'ai envie, je rencontrerai quelqu'un qui voudra me soumettre un plan pour un travail que l'on désire me confier sans retard, je déclarerai ne pas avoir le temps, quitte à perdre l'affaire proposée, ça m'est arrivé souvent. C'est le plaisir que je compte éprouver, je n'ai pas la tête à moi, je suis excité. — Vous est-il arrivé de faire cela sans avoir d'excitation? — Oh non, jamais, je ne me souviens pas de ça. — Si, en route, tout à coup, vous aperceviez un agrément de plus à l'objet, que se passait-il? — Alors forcément un surcroît d'excitation.

Les deux questions suivantes ont été posées par écrit, le sujet y a répondu de même; voici ces questions et les réponses:

Lorsque vous aviez l'objet que vous désiriez avoir, comment étiez-vous? — Il se produisait une sorte de détente. Parfois même une déception. La joie cessait, l'objet étant cependant tout à fait ce que je souhaitais qu'il fût.

Si, lorsque vous alliez acheter l'objet vous rencontriez quelqu'un qui interrompait momentanément votre course, comment vous comportiez vous vis-à-vis de ce quelqu'un? — J'éprouvais pour cette personne un désir d'éloignement et souvent c'est en me faisant violence que je restais correct en ne la quittant pas brusquement par une explication brutale, fausse, ou même sans explication du tout. En un mot, je suis agacé et le manifeste si je le puis, c'est-à-dire si je ne suis pas forcé au respect ou à la considération envers mon interlocuteur.

Enfin pour terminer l'exposé de ces faits, voici d'autres exemples empruntés aux animaux; c'est particulièrement chez les animaux carnivores que l'on observe la joie.

Nous connaissons le fait, signalé par Darwin, du chien dont on prépare la pâtée, et qui, pendant ce temps, gambade, agite la queue: devant sa nourriture tous ses mouvements s'arrêtent.

L'expérience suivante, très aisément réalisable, est aussi simple que suggestive; ses caractères m'ont paru le plus intenses chez les chiens de chasse. On présente un morceau de sucre à un chien en le lui faisant attendre, aussitôt il agite rythmiquement la queue; à un degré de plus de son désir, il marque le pas avec ses pattes et déplace alternativement à droite et à gauche son train postérieur; certains chiens aboient dans ces conditions. Toute cette agitation cesse dès que l'animal tient le morceau de sucre dans la bouche.

Les ménageries d'animaux féroces nous permettent d'observer des phénomènes du même ordre. Dès que s'annonce le gardien apportant la nourriture, une agitation très grande règne dans les cages, les animaux vont et viennent et font des bonds rapides; ils sont à ces moments très irritables. Le calme renaît dans chaque cage, dès que la nourriture y est apportée.

Les otaries des jardins zoologiques — on peut en observer au Jardin des Plantes — nous montrent les mêmes faits. Ces animaux qui se nourrissent de poissons, s'agitent en tous sens dans leur bassin, longtemps avant l'heure habituelle où ils reçoivent leur nourriture. Leur agitation s'accroît beaucoup dès que, par des indices divers, s'annonce l'arrivée du gardien.

En voyant ces animaux carnivores, à l'idée de leur nourriture, — et c'est chez eux la forme la plus habituelle que prend l'idée d'un bien, — s'agiter jusqu'au moment où ils la possèdent, on ne peut s'empêcher de penser que les mouvements qu'ils accomplissent, l'irritation qu'ils manifestent contre tout ce qui gêne leur course pourtant sans but, pourraient bien traduire, sous la forme automatique, la poursuite que dans la vie libre ils auraient effectuée de la proie-nourriture qui va leur être donnée. Que cette excitation soit assimilable à la joie de l'homme, on ne peut en douter en voyant les chiens, dans ces mêmes conditions, manifester cette excitation sous la forme de bonds, de gambades, dont l'analogie avec la joie des enfants est frappante. D'ailleurs ces trois caractères: excitation générale à l'idée d'un bien futur, irritation contre tout ce qui gêne cette sorte de poursuite, cessation de l'agitation par la possession du bien, se retrouvent, comme le montrent les faits exposés précédemment, à la fois chez les carnivores, chez les enfants et chez les adultes.

Ainsi l'on peut entrevoir la genèse de la joie au cours de l'évolution animale. Mais ce mode de genèse apparaîtrait comme très hypothétique s'il n'était envisagé que pour la joie. Dans ces sortes de démonstrations, où l'on établit qu'un groupe de faits actuels tire son origine d'un groupe de faits passés en prenant pour base des similitudes entre les deux groupes, la preuve directe ne peut être faite, et l'on doit éviter l'objection des coïncidences fortuites. Il faut donc serrer de très près l'étude des deux groupes de faits que l'on compare et étendre cet examen à tous les phénomènes du même ordre.

En ce qui concerne la joie, par exemple, on devrait en considérer tous les caractères et rechercher s'ils s'adaptent à la genèse que quelques-uns d'entre eux ont fait entrevoir. Ainsi la facilité vraiment très remarquable du rire dans la joie, liant étroitement ces deux émotions, un lien correspondant doit être trouvé, unissant la poursuite de la proie, origine de la joie, à un élément de cette poursuite, lequel deviendrait l'origine du rire. Mais il faudrait que cet élément put expliquer les modes de production du rire, son caractère de bruit saccadé, sa contagion, ses effets sociaux et peut-être aussi les deux significations sociales du sourire: bienveillance et ironie.

Enfin, la joie appartenant au groupe des émotions, groupe très homogène de faits psycho-physiologiques, pour asseoir sur une base solide les genèses évolutives dont nous parlons, il est indispensable d'assigner, aux autres émotions et aux phénomènes qui s'en rapprochent, des genèses analogues. On conçoit donc que je ne puisse ici traiter de la genèse de la joie; mais je devais sommairement l'indiquer. On en trouvera du reste l'élude détaillée dans un article spécial qui paraîtra prochainement dans la Revue. J'y exposerai les genèses des réactions de la douleur, des réflexes prurigineux, du chagrin, des émotions anxieuses (anxiété, peur, frayeur), de la colère, de la joie, du rire, du sourire, des sanglots, de l'attendrissement et de la rougeur. Alors je montrerai que tous ces phénomènes sont des vestiges fonctionnels d'actes de la vie animale, répondant à l'origine à des buts définis.

Revenons maintenant à nos observations. Elles montrent que la joie est produite par l'idée d'un bien futur et qu'elle cesse quand le sujet est en possession du bien désiré. Mais, à vrai dire, tous les cas de joie ne sont pas aussi simples que les exemples que nous avons donnés; dans certains la cessation de la joie par la possession du bien n'est aperçue qu'après réflexion, ce qui vraisemblablement est la cause que ce caractère est resté jusqu'ici méconnu. Au point de vue où nous nous plaçons, les causes de joie peuvent être groupées de la manière suivante:

Le bien qui donne la joie est tout entier dans la possession d'un objet. Tel est le cas fourni par notre observ. II: le sujet désirait acheter une statue pour orner son appartement; la statue acquise et en place, il n'a plus d'idée de bien dans l'avenir et la joie cesse; il a alors une déception.

Le bien qui donne la joie est surtout dans l'usage de l'objet. On promet à un enfant un appareil photographique: il éprouve de la joie en pensant à l'objet qu'il possédera; mais il est encore très joyeux après la possession, car celle-ci n'intervient pas seule pour produire son état émotionnel: il s'y ajoute l'usage qu'il fera de l'objet; en sorte que c'est surtout après les premières utilisations que la joie décroîtra. L'argent fournit un exemple du même ordre, puisqu'il n'est pas tant désiré pour lui-même, que pour l'emploi qu'on en peut faire.

Le bien qui donne la joie est un bien moral et se répartit dans l'avenir sans fin précise. Tel est le cas de la joie éprouvée par un savant quand il a fait une découverte. Elle serait bien courte et même nulle si sa pensée ne se portait vers l'avenir; mais il est joyeux à l'idée du bien moral qu'il acquerra, et qui se répartit dans l'avenir sans fin précise. Sa joie survit au bien apparent qui est sa découverte, et le bien moral qui en doit résulter, échelonné dans l'avenir, et en quelque sorte jamais complètement possédé sera une source ininterrompue, bien que décroissante de joie.

Ainsi, quels que soient les biens qui donnent la joie, c'est toujours lorsqu'ils apparaissent dans l'avenir qu'ils la produisent, et toujours aussi l'émotion cesse lorsque le bien est possédé.


II. Eléments de la joie.

1° Augmentation de l'activité motrice. — Dans la joie tous les mouvements de l'individu deviennent plus faciles, plus amples, plus rapides. Les mouvements volontaires s'exécutent avec une plus grande aisance, une plus grande rapidité qu'à l'état normal, et l'on traduit ce changement dans l'activité en disant qu'on a plus d'entrain, plus de courage, plus de goût, plus de volonté. Les mouvements automatiques, tels que les gestes qui accompagnent la parole, augmentent d'amplitude et se produisent même dans des circonstances où à l'état ordinaire l'on n'en observerait pas. La parole étant un fait d'activité musculaire est, elle aussi, plus rapide, plus intense, plus abondante, d'autant plus que, comme il sera dit plus loin, l'activité intellectuelle du joyeux est également augmentée.

Dans une joie très grande, des mouvements sans but tendent à se produire, comme pour dépenser une énergie surabondante. L'adulte, pour des raisons de convenance sociale, s'efforce de modérer cette activité et de conserver une certaine tenue dans ses attitudes, ou bien recherche des occupations lui permettant de la dépenser d'une manière plus ou moins utile. Les enfants, par contre, sautent, gambadent, chantent, rient.

Lorsqu'un sujet joyeux donne libre cours à son besoin d'activité, il s'accompli après un certain temps un effort qui, dans les conditions ordinaires, serait épuisant et pénible; il n'est cependant pas fatigué. Il se sent même plus léger qu'en temps habituel et éprouve un sentiment de bien-être général.

Légèreté corporelle et bien-être général, sont les éléments affectifs de la joie. Dans cette émotion, en effet, l'on ne constate pas de sensation affective localisée en une région limitée du corps, comme cela a lieu pour les émotions afflictives (chagrin, anxiété, etc.). Ce qui est agréable dans la joie, ce qui crée le sentiment de bien-être, est un ensemble d'éléments de faible tonalité agréable, disséminés dans tous les muscles du corps; cette notion sera établie plus loin à propos de la nature de la joie.

2° Augmentation de l'activité idéative. — Il n'est personne qui n'ait observé que la joie donne de l'aisance à la pensée et en facilite l'expression verbale. Dans la joie, en effet, toutes les associations intellectuelles (associations d'idées, associations de mots par assonances, associations de mots et d'idées, associations psycho-motrices, etc.) s'effectuent plus rapidement et dans des sens plus nombreux. Le déroulement des idées est donc plus rapide et la pensée plus abondante. L'évocation de souvenirs ou remémoration, est aussi facilitée; mais évoquer un souvenir, c'est en avoir un autre dans l'esprit, qui fasse naître le premier par association. L'influence de la joie sur la remémoration n'est donc qu'un cas particulier de son influence sur les associations intellectuelles.

3° Accroissement de l'irritabilité. Production de l'énervement par l'idée de tout ce qui contrarie la réalisation du bien. — A l'état ordinaire tout individu est irritable, c'est-à-dire éprouve l'émotion énervement sous l'influence de certaines causes extérieures, comme une gêne, un obstacle matériel ou moral apporté à l'exercice de son activité. Lorsqu'une telle action extérieure se fait sentir chez un sujet en état de joie, l'énervement qui en résulte est plus intense — le même fait se produit aussi dans l'anxiété — et parfois se montre dans des conditions où, sans la joie, il n'aurait pas lieu. La joie accroît donc l'irritabilité.

Mais l'énervement tient dans la joie une place particulièrement importante par sa systématisation avec l'idée du bien. Ce caractère est en effet à l'origine des inclinations de la joie. On peut l'exprimer de la manière suivante: l'idée de tout ce qui retarde, contrarie la possession d'un bien détermine de l'énervement; cette émotion pénible cesse en même temps que les obstacles, un soulagement s'ensuit, la joie revient.


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