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La personnalité : la chose, l'idée, la personne - Partie 2

(L'année philosophique

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III

Chez le seul peuple de l'antiquité qui, en dehors de l'hellénisme, ait eu de véritables écoles philosophiques, il semble, au premier examen, que la théologie brahmanique, source du concept principal sur lequel a porté toute la spéculation postérieure, ait placé dans la personne l'origine du monde, et regardé le monde comme n'étant essentiellement que le théâtre historique des vies successives des personnes. Un idéalisme, dont de rares philosophes grecs, qualifiés de sophistes, ont à peine approché, présentait aux Indiens la nature, hormis les âmes, actrices et spectatrices, comme un jeu d'apparences illusionnantes, une fantasmagorie, Brahma, principe de l'émanation, semblait avoir, pour la doctrine orthodoxe, ce qu'il avait pour les mythes ou légendes, une essence personnelle, mais il était aussi l'âme universelle. Or, la nature essentiellement individuelle de la conscience s'oppose à ce que l'on conçoive une âme faite de plusieurs, des âmes conscientes, émanées d'une autre âme consciente. La conscience n'est pas sans l'individualité la personne, sans la conscience individuelle. L'origine brahmanique des âmes était plutôt le symbole marquant le point initial d'une évolution dont les périodes dépendent d'une loi éternelle, que l'acte de la division réelle d'une substance animique douée de la conscience de soi.

D'un autre coté, les transmigrations d'une âme punie ou récompensée, d'une vie à l'autre, selon ses mérites acquis dans chacune, ou ses fautes ne composent pas sans la mémoire, les phases d'existence d'une conscience unique. On peut dire que l'âme individuelle rentrait dans l'indivision, à la fin de chaque vie, et non pas seulement à la fin de chaque évolution cosmique lors de son retour au sein de Brahma, selon la doctrine brahmanique, attendu qu'elle perdait, à chaque transmigration, la mémoire. La substance seule, c'est-à-dire une abstraction réalisée, possédait l'immortalité.

Ainsi le substantialisme, un certain genre d'animisme, matérialiste probablement, était la fiction qui tenait lien de la personnalité, en apparence reconnue. Les dieux, les hommes, et les animaux, conçus comme des formes diverses d'un même sujet, étaient des âmes soumises à la méteosomatose, pour lesquelles il ne pouvait y avoir de progrès moral, puisque, faute de mémoire, une même conscience ne les accompagnait pas dans leur élévation ou leur descente, à travers les degrés de l'animalité.

Ce vice du système des transmigrations se retrouve dans un mythe de Platon, où l'on voit les âmes boire les eaux du Léthé avant de reprendre des corps.

A l'origine du bouddhisme indien, le dégoût de la doctrine de l'instabilité sans remède, et des misères de l'existence envisagée dans l'ensemble des vies de la même âme, fit croire peut-être à des ascètes, — qui ne niaient point l'âme individuelle, et qui n'entendaient point par l'état de nirvana l'anéantissement absolu — que l'extinction volontaire de la conscience donnerait à l'âme l'entrée en une condition exempte de vicissitudes et sans doute il existe une vue semblable dans les religions bouddhistes où l'on adore des bouddhas vivants, immortels. Mais l'idée de l'âme comme pure conscience, soit psychologique, et essence unique, à cet égard, de tout être possible, soit morale et fonction de vie progressive dans la justice et dans le bonheur, cette idée était et est restée étrangère aux doctrines orientales de panthéisme et de métempsycose. Ce que les dogmes offrent d'idéaliste, dans les religions de cette classe, tient, pour une partie, à un certain phénoménisme illusionniste, mêlé de croyances magiques, et, pour une autre, au réalisme de l'idée substantialisée et aux superstitions spiritistes. Le concept intellectuel et moral de la personne n'est pas constitué.


IV

Les anciennes cosmogonies helléniques, composées à l'imitation des cosmogonies sémitiques polythéistes, ont, pour notre point de vue, cet intérêt, qu'elles nous montrent réunies les différentes applications du réalisme que les systèmes philosophiques n'ont cessé de se partager entre eux dans la suite et ce sont autant de manières de poser la chose, premièrement, pour en déduire à la fin la personne. Il suffit d'examiner la théogonie d'Hésiode. Le principe qui le premier y reçoit un nom est Chaos, dont le sens antique est mal déterminé, mais que suivent deux autres principes, Gaïa et Tartara, sans origine, c'est-à dire la terre et ses profondeurs, forme sensible la plus immédiate de la chose. Le poète, aussitôt après, mentionne un troisième principe inengendré: Éros, et cette fois c'est à la passion de la génération que s'applique la méthode réaliste elle en fait un dieu, le plus beau des immortels, non point une personne, car ce n'est pas lui qui commence la série des générations proprement dites, mais il en est l'idée générale et le symbole.

Érébos et Nyx, représentants de la qualité ténébreuse sous la double forme, mâle et femelle, sortent de Chaos et ouvrent la série des productions sexuelles. Le réalisme s'approprie le procédé généalogique et, par l'union des ténèbres inférieures et supérieures, nous donne Ether et Héméva, la lumière de l'Empyrée et la lumière du jour. Ces nouvelles personnifications, qui ne mènent pas encore à des personnes, font ressortir l'idée de la production du positif par le négatif, forme caractéristique d'une évolution ascendante. C'est encore ainsi que de Gaïa seule procèdent Ouranos et Pontos, et, de Nyx une suite de phénomènes personnifiés: la Mort et le Sommeil, la Honte, la Douleur, le Sort, le Destin, Némésis, etc. Les vraies générations physiologiques d'où naissent des personnes vraiment imaginées comme telles, les Titans, les dieux olympiens et les ancêtres des hommes se rattachent au mariage mythique d'Ouranos et de Gaïa. L'évolution fait sortir la personne de la chose par ce procédé, grossier dans la forme, et dont cependant les philosophies de la chose n'ont jamais produit que des équivalents, dans la suite, quelque raffinement que leurs auteurs aient pu mettre au choix des idées, ou abstraites ou physiques, substituées à Ouranos et à Gaïa pour expliquer la provenance des consciences.

Le vice de la méthode n'ôte rien au génie des philosophes qui élevèrent les premiers à la hauteur de théories rationnelles des conceptions évolutionnistes du monde. Anaximandre, dès le sixième siècle avant notre ère, formula la doctrine du développement spontané d'une matière unique, indéterminée en soi, possédant le principe immanent de ses productions: c'est l'Infini, doué de la propriété de se conduire lui-même et de mettre ses éléments en œuvre, en des évolutions de mondes qui se forment et se détruisent. Plus tard, Héraclite imagina de placer la substance unique, assimilée à un Feu artiste, ou constructeur, sous l'action de deux principes continuellement opposés et toutefois unis, formant l'harmonie universelle. De là un écoulement incessant de toutes choses, et un seul monde, voué à des évolutions successives, dont chacune a son commencement et sa fin dans l'unité. La substance évolutive n'en n'est pas moins, chez Héraclite et chez les stoïciens, qui empruntèrent sa cosmogonie, ce système de la Chose, dont Hésiode et d'autres mythographes après lui cherchaient à leur façon la définition et le développement, qui devait se poursuivre jusqu'à la production des êtres individuels et personnels. Les philosophes y ajoutaient l'idée d'une providence divine immanente.

A la conception réaliste de la matière vivante s'opposa celle de la matière brute, ou mécanique, autre sorte de substance, constituée par la réalisation des seules qualités sensibles qui se rapportent à la figure, à la solidité et au mouvement. De ce nouveau point de vue vint une perturbation dans la manière de concevoir la réalité. Par une bizarrerie apparente, l'idéalisme entra dans la philosophie à la faveur d'un système dont le sort devait pourtant rester presque toujours lié a la méthode empiriste. Nulle conception ne devait paraître d'abord plus apriorique que celle de Démocrite: il plaçait la réalité dans ce qui n'est point sensible, dans le produit idéal d'une abstraction par laquelle l'esprit institue des éléments impalpables, invisibles, les charge de donner lieu, par leurs assemblages et leurs mouvements, au toucher, à la vue, à toutes les sensations, bien plus, au pouvoir de les éprouver et de les communiquer. C'était la séparation du réel et de l'apparent, aussi complète que la demandaient, à un autre point de vue, ceux des philosophes contemporains de Démocrite, qui niaient la multiplicité et le mouvement! C'était se créer l'obligation d'expliquer le sentiment et la pensée par l'effet d'un jeu d'atomes qui n'y ont nul rapport, et c'était donc conduire le philosophe à se poser cette question la réalité n'appartiendrait-elle pas aux apparences sensibles elles-mêmes? Qu'est-il besoin de ce support des atomes qui n'explique rien?

L'obscure théorie des idola de Démocrite, où ce qui ressort le mieux est l'identification, si peu intelligible en une matière, du sentiment et du sensible, montre combien le génie de ce philosophe était préoccupé de la difficulté de résoudre le problème de ce qui s'appela, longtemps après, la communication des substances. Des sentences qu'on rapporte de lui, sur la profondeur où gît la vérité, témoignent des doutes que devait lui inspirer la comparaison de la fixité du sujet externe, en sa théorie, et des lois de la mécanique, avec les incertitudes et les contradictions du jugement chez le sujet de la perception, selon que ses propres conditions varient. On peut rattacher à Démocrite plusieurs des philosophes qui reçurent le nom de sophistes, ceux que la distinction entre le phénomène sensible et la réalité mit sur la voie d'une sorte de scepticisme phénoméniste. Il leur suffisait de supprimer dans l'atomisme les atomes, ce que l'empirisme trouvait aisé, puisqu'ils sont imperceptibles; restaient le phénomène tel qu'il apparaît à chacun, et l'homme mesure de toutes choses, comme disait Protagoras: de celles qui sont, pour savoir continent elles sont; de celles qui ne sont pas, pour savoir comment elles ne sont pas. L'idéalisme naissait ainsi du matérialisme, mais d'une analyse psychologique, ce qui fait une grande différence d'avec l'idéalisme indien. Il ne dérogeait nullement pour cela au réalisme, méthode commune de tous les philosophes de ce temps. Le sujet matériel étant supprimé, le pur phénomène prend sa place et devient quelque chose en soi, quoique instable. La contradiction éclate; alors c'est le scepticisme. L'homme est là, sans doute, cette mesure que Protagoras est obligé de nommer, mais l'homme n'est pris que pour le réceptacle et l'enregistreur des apparences. Il n'est pas la personne.


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