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La personnalité : la chose, l'idée, la personne - Partie 8

(L'année philosophique

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XIV

La pensée qui ressort de l'ensemble de la spéculation philosophique dans les voies du réalisme, — en admettant les exceptions, qui sont le plus souvent les incohérences exigées par la tradition et l'autorité dans les systèmes — c'est que le monde est la donnée universelle des choses, soit manifestées comme les propriétés d'un sujet éternel, invariable en lui-même, dont quelques modes nous apparaissent, soit développées dans la suite des évolutions d'une nature nécessaire impénétrable; et que les êtres individuels, y compris ceux qui possèdent la conscience de soi et l'idée de l'être universel, ne sont tous que ses produits instables, qui paraissent un moment et disparaissent sans retour. Cette vue de l'univers est appelée par les uns l'athéisme, par les autres le panthéisme, et on ne saurait nier que les premiers ne fassent l'emploi des mots le plus concordant avec l'idée commune de Dieu en tout temps. Mais les deux termes peuvent se comprendre sous un terme plus général, qui serait l'impersonnalisme. La négation de la personne humaine, et, à vrai dire, de l'Homme, s'allie à la négation de la personne de Dieu car l'Homme s'efface avec son principe et sa fin, si l'individu humain n'a pas la perpétuité, s'il ne possède pas une existence adéquate à celle de son espèce et de son monde, si le monde et l'Homme ne s'expliquent pas l'un par l'autre en se rapportant à Dieu.

La thèse opposée an réalisme et à ses divers genres d'application, qui impliquent tous l'impersonnalisme, a pour point de départ la Conscience, et non pas un principe propre du monde externe, non pas la conscience empirique, qui est un fait de toutes manières irrécusable; pas davantage la substance, la chose qui pense, ou l'entité de son abstraction, hypothèses réalistes, mais l'idée de la personne, ou du moi, généralisée uniquement en tant que condition sine qua non de la pensée. Toute pensée se rapporte à une conscience, qui ne peut avoir pour objet l'autre qu'elle-même qu'en se prenant en même temps pour objet elle-même, afin de se témoigner sa perception. C'est l'essence et la loi de la représentation, claire ou confuse. L'idée de la personne ainsi posée par la conscience individuelle, étendue à d'autres consciences semblables, devient l'idée générale de l'être conscient: nous disons l'idée générale, qui n'a rien de commun avec le Moi de la doctrine de Fichte, cet universel absolu de l'idéalisme réaliste, le caractère de loi et de fonction reste attaché à la définition de cet être, à laquelle, en tout moi individuel, s'ajoute l'intuition propre qui le constitue.

L'intuition individuelle, acte unique dont l'objet se rapporte immédiatement et instantanément au sujet, est énoncée par le cogito, ergo sum de Descartes. Elle n'est pas réductible à la forme de loi, puisqu'elle est empirique, et c'est avec raison que Descartes n'a voulu ni donner à la copule ergo une signification proprement logique, ni renoncera la connexion que notre esprit établit incontestablement entre l'affirmation empirique, cogito, et le jugement, sum, auquel on reconnaît une tout autre portée. Qu'est-ce donc que cette connexion, qui implique quelque chose de plus que la définition du moi par la relation fondamentale du sujet à l'objet, ou loi de conscience? On peut la définir, et donner sans déroger à la méthode relativiste une explication claire de la pensée qui est renfermée dans la formule de Descartes, et dont le sens a une portée universelle sans qu'il dépasse pour cela les réelles anticipations de la conscience individuelle.

Descartes a nommé substance, et chose qui penne, le contenu qu'il voulait dégager du terme cogito, mais nous pouvons en affranchir la notion du caractère réaliste que le philosophe lui a prêté, suivant le langage substantialiste, incontesté de son temps, et que souligne ici le mot chose. Il suffit de se rendre compte d'un sentiment et d'une idée, quoique obscure, inclus dans l'énonciation de ce sum qui s'ajoute au cogito, c'est l'idée d'un présent, d'un passé et d'un futur unis et formant un tout dans la pensée présente; c'est l'extension donnée à ce tout par la mémoire et par la prévision et c'est la croyance spontanée à la prolongation de cette synthèse vivante avec des modes variés de perception.

Nous avons là toute la matière, telle qu'elle est donnée à l'observation interne, de ce que la philosophie généralise et désigne par les termes abstraits d'identité et de permanence du sujet, quoique ces propriétés ne puissent se conclure analytiquement et se démontrer. Un sentiment naturel y trouve, sans dogmatisme, un fondement suffisant, — l'histoire des religions en constate le fait, pour ajouter à la synthèse d'identité et de permanence phénoménales, ou dans les limites de l'expérience, la pérennité et l'immortalité. L'imagination humaine accompagne cette induction naturelle de l'idée d'un support matériel de l'ensemble des faits de conscience, mais les analyses de la psychologie immatérialiste obligent le penseur à borner la notion de substance à celle de sujet logique des qualités. Il reste alors, pour répondre à la réalité qu'il est possible de définir, au point de vue de l'intelligence, la connaissance de la loi de personnalité, avec sa généralisation, et, au point de vue de l'intuition et du sentiment, la constatation de l'individualité dans le phénomène de la conscience immédiate, distincte de tout objet autre qu'elle-même ou ses propres modifications.

Si la conscience était abolie dans tout ce que comprend l'idée d'existence, tout rapport d'interne à externe, de sujet à objet, soit pour le cas ou le sujet est objet à lui-même, soit pour le cas où le sujet perçoit l'objet comme lui étant opposé, serait anéanti; il n'y aurait plus représentation de rien; car la représentation suppose les rapports que nous venons de désigner, implique le moi, par conséquent, à quelque degré de faiblesse et d'obscurité qu'on veuille en imaginer le sentiment réduit. Ce que nous supposerions alors qui resterait représentable — puisqu'il est logiquement impossible de séparer l'idée d'existence de celle de représentation possible, — devrait exclure tout objet relatif à ce que nous nommons sensations, idées, et les termes quelconques désignant des objets de perception dont rien ne nous est connu que sous la condition et la forme d'une certaine conscience. Nous ne saurions en admettre que les possibilités, pour le cas où des consciences surviendraient. Mais la possibilité ne fait pas l'existence, tandis que la conscience donnée suppose l'existence comme représentation, et la représentation implique avec le représentatif le représenté. Le monde peut se comprendre comme un ensemble de consciences coordonnées, et leur unité est clairement concevable comme une conscience qui embrasse toutes leurs relations constitutives.

Quand l'extension idéale des attributs de la personnalité, et les idées de cause et de perfection, appliquées au principe de l'existence, semblèrent se réunir dans les grandes inductions que l'École appela des démonstrations de l'existence de Dieu, si le caractère de personne, qu'on entendait vaguement y être compris, avait été logiquement envisagé, les philosophes n'auraient jamais permis aux idées abstraites indéterminées d'être et de perfection d'être d'étouffer sous l'absoluité et les attributs infinis la définition d'une personne suprême ils n'auraient pas pris à contresens l'idée propre du parfait, qui suppose relation et coordination de parties en un tout fini. Cette métaphysique a rendu tout à la fois la personnalité, la perfection et Dieu inintelligibles. C'est l'intelligence adéquate à l'intégrité de l'intelligible, et unie à la justice et à la bonté dans une volonté impeccable, qui rend clairement l'idée de la personnalité parfaite, induite de la connaissance des personnes imparfaites et altérées; et l'induction de son existence n'implique pas la contradiction dans l'idée de Dieu, pourvu que le monde soit supposé fini, et le Créateur conçu en corrélation avec la création et avec ses lois dont l'étendue est la mesure de la connaissance possible.

Mais la métaphysique de l'infini, par le reculement de la cause universelle dans l'éternité antérieure où la raison de l'existence se perd, bannit les concepts formels de commencement et de cause. Par l'enveloppement des temps futurs dans l'éternité actuelle, par le prédéterminisme absolu, elle s'oppose à toute justification rationnelle du plan de la création en tant qu'œuvre morale, et, par suite, à la croyance à la personnalité comme essence de l'être premier. L'univers, être nécessaire, ou chose en soi, est alors essentiellement la chose, comme le mot le dit. On la définit, — quoique le terme de définition, impliquant un genre et une différence, soit illogiquement employé dans ce cas, — ou par l'être inconditionné, être vide, correspondante la notion de l'inconnaissable, notion négative, ou par une idée moins indéterminée, mais toujours abstraite, au choix de chaque philosophe, qui la réalise. L'idée réalisée est encore la chose, puisque la conscience n'y entre point. Mais quoiqu'elle n'y entre point, il faudra qu'elle en soit tirée: c'est la tâche des doctrines de la substance, de l'émanation et de l'évolution, de peu faire sortir. L'hypothèse de la chose condamne les méthodes réalistes à ce vice logique commun, de déduire du principe inconscient, superposé au monde, la conscience, sans laquelle le monde, son existence et son principe ne peuvent répondre à aucune sorte de représentation.


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