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La personnalité : la chose, l'idée, la personne - Partie 1

(L'année philosophique

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I

La difficulté a dû se trouver grande, dans tout le cours de l'histoire de la philosophie, pour arriver à comprendre la personne comme l'origine et la fin de l'existence et l'intérêt suprême de la nature, ou pour éviter, après avoir reconnu cette étonnante vérité, de retomber dans des théories qui en impliquaient la négation. Cependant tout indiquait, alors que la pensée spéculative n'avait pas encore pris son essor, une disposition mentale des hommes à faire de leur propre nature l'essence cachée des choses, et à supposer des actions volontaires au fond des phénomènes à l'égard desquels ils se sentaient eux-mêmes passifs. Les tendances fétichistes, expression de cet instinct, ont été communes chez les nations antiques, chez celles là mêmes où la notion de la divinité a atteint le plus d'élévation, et partout elles s'observent encore, dans l'enfance de l'homme et chez les peuples sans culture. Le langage a pris et conservé, sans pouvoir s'en écarter, pour la première loi constitutive de la pensée exprimée, l'attribution des qualités et des actions à un sujet qui figure dans le discours comme une personne. C'est un signe indubitable de la facilité, de la nécessité qu'il y avait et qu'il y a toujours de personnifier le sujet.

Les mythes helléniques ou latins relatifs aux phénomènes naturels alliaient l'idée de personnalité à celle d'une source de qualités et d'effets qui étaient sans rapports, ou n'en avaient que de lointains, avec tout ce que l'homme est capable de produire. Quand vint, dans cette sorte d'anthropomorphisme, le moment où les dieux d'origine naturaliste furent définis, pour les croyances nationales, comme des personnes propres, distinctes de leurs fonctions d'agents cosmiques, l'alliance de ces deux caractères ne tarda pas à paraître impossible. La réflexion conduisit, d'un côté, à l'incrédulité religieuse, effet tout négatif, mais, de l'autre, à un changement de méthode en théologie. On substitua aux personnes divines, à l'interprétation personnaliste des phénomènes, de purs symboles de qualités, de fonctions et de vertus, érigés en objets d'adoration.

Nous sommes ici à l'origine de l'obstacle que l'esprit humain a rencontré pour maintenir l'union de l'idée de dieu et de l'idée de personne, union qu'on peut croire avoir été d'abord naturelle, ou, plus tard, pour la rétablir en lui donnant un fondement logique, après que les penseurs eurent traversé de nombreux systèmes auxquels elle répugnait plus ou moins. C'est la métaphysique réaliste qui porte la faute de la rupture, tant en elle-même, ou par ses plus importantes applications, que par la déviation que son esprit a fait subir à la méthode idéaliste partout où l'idéalisme a pu prévaloir sur la puissante objectivité de la matière.

A l'époque des origines mythologiques, la personnification n'a pas porté seulement sur les phénomènes naturels, mais des idées ont été divinisées, idées morales, idées de rapports entre personnes, et de qualités et de vertus, qui ont un intérêt pour la vie humaine et pour l’État, mais qu'il n'était pas possible de se figurer sérieusement incarnées. On ne lassait pas de leur prêter une action et des commandements, parce que ce n'était rien de plus que d'user des formes les plus communes de la rhétorique. L'importance ou la sainteté de l'objet consacré pour un culte en constituaient le caractère divin, mais le caractère de personne était symbolique. On applique souvent, en traitant de la mythologie, le terme de personnification à l'espèce de réalisation de concepts qui se fait par l'élévation à la divinité des vertus humaines, telles que Fides, Pudicitia, etc. C'est pourtant là un trait de religion profondément différent du fait de croyance d'un peuple qui investit peu à peu de la souveraineté sur le monde son dieu national regardé comme un être personnel. La pensée généralisée d'un dieu de ce dernier genre conduisit des nations polythéistes à l'idée du Père des dieux et des hommes, Zeus ou Jupiter, et cette idée s'épura finalement pour se condenser en un monothéisme en quelque sorte parallèle à celui des Juifs, à l'époque même où la philosophie abaissait les autres Olympiens au rang de symboles.

On a coutume d'appeler personnification le procédé réaliste des philosophes (et du public en mille occasions) qui consiste à attribuer l'existence à titre de sujets ou d'agents à des termes généraux. Ou ne veut pas dire par là qu'ils les prennent formellement pour des personnes. Il n'en ressort pas moins une confusion de mots qui conduit à celle du réalisme et du personnalisme. Il était bon de la signaler ici avant d'aller plus loin, parce que le premier de ces deux procédés de l'esprit est celui qui a fait constamment obstacle à l'application légitime du second; nous allons nous en rendre compte.

Les dieux principaux des nations, à l'époque de la foi polythéiste positive, étaient des personnes, et, dans la partie de cet anthropomorphisme multiple qui se rapportait au gouvernement des phénomènes naturels, la chose, aspect relatif au phénomène sensible, ne se détachait pas de la personne en laquelle on pensait l'être durable et la cause permanente dont on le faisait dépendre. L'indivision de deux idées si différentes pour nos habitudes actuelles de penser nous étonnerait moins, si nous songions que l'idée d'une chose se constitue à l'aide d'une abstraction, d'une double abstraction: 1° parce qu'il faut pour définir un phénomène le distinguer d'un entourage de faits concomitants dont les rapports ne sont éclaircis que par une longue étude, 2° parce qu'il y a une autre distinction à faire, qui n'a pas été toujours aussi naturelle qu'elle est devenue c'est celle de la qualité et de la cause dans l'objet sensible. Or la cause est toujours pensée comme du genre de la volonté, et provenant d'une personne, tant que l'expérience de la liaison des phénomènes, là où elle est constante, n'a pas établi une routine qui substitue à l'idée propre de la causation celle de la nécessité de fait, et, chez le savant, à l'habitude des séquences uniformes, le concept de loi naturelle. Contrairement à la théorie psychologique de David Hume, l'habitude a combattu, loin de là faire naître, la notion de la causalité, qui est naturelle, primitive et liée au sentiment de la volonté; elle en a exclu de plus en plus l'application aux connexions des phénomènes naturels.

A mesure que grandit, en se distinguant, dans l'esprit populaire, l'idée de personne, formellement appliquée à la divinité, l'idée de chose dut se constituer corrélativement, et bientôt s'opposer à la première qui lui était d'abord unie. On n'apercevait pas la possibilité qu'une personne, quelque puissance qu'on put lui supposer sans cesser d'en consulter le seul type connu, qui est l'homme, possédât des organes ou d'autres moyens capables de produire les phénomènes d'ordre général objectif, encore moins de constituer le ciel et la terre, où ils ont leur siège. Et puis, cet être lui-même, d'où serait-il sorti ? Il est plus facile d'imaginer une matière où se font et se défont les êtres par la coordination de certains éléments, et d'où émergent enfin des générations comme celles dont nous avons l'expérience, que de concevoir une intelligence supérieure qui nous éclaire avec le soleil, et met sous nos pieds la vaste terre aux profondeurs inconnues. On prend son parti plus aisément de croire qu'il a toujours existé quelque chose d'où sortent toutes choses, que de supposer une limite aux phénomènes, un commencement qui serait l'acte d'un Esprit créateur, au delà duquel il ne serait rien de concevable. Car rien n'est si simple que la pensée de l'indéfini du temps passé, — l'indéfinité des phénomènes, dans le temps comme dans l'espace, étant la loi de l'expérience; — et de cette pensée on se laisse aller inconsciemment à celle de l'infinité en acte, qui est sa contradictoire, et contradictoire en elle-même. La faculté logique n'est pas, comme on pourrait le croire, celle qui gouverne le plus ordinairement les jugements humains, ou qui peut se dire en possession d'en dicter qui ne soulèvent pas d'opposition.


II

Cette marche d'une primitive pensée philosophique est commandée par la puissante objectivité sensible du monde externe, qui, sitôt que l'idée générale de chose est formée et généralisée, ne permet plus à celles de personne et de volonté de garder la primauté dans les imaginations touchant la nature. L'abstraction, qui a été primitivement nécessaire pour former l'idée du phénomène séparément de sa cause et de toute activité volontaire, ne trouve plus sa place quand la question de la nature de l'être se pose sur le tout du monde objectif, et non plus sur des phénomènes séparés; c'est, au contraire, l'idée de la personne qui semble maintenant une abstraction à l'égard de la nature de la chose universellement enveloppante dont les personnes font partie. La vérité dont le sentiment sourd entrait dans l'imagination mythologique est perdue, cette vérité, qu'il n'est rien d'intelligible sans conscience. La conscience est, chez l'homme qui perçoit les phénomènes, la condition des choses qui lui sont représentées, puisque, si elle lui est retirée, le monde disparaît pour lui; et la conscience, quand on en retranche les éléments de l'essence des êtres perçus de ce monde, les laisse inintelligibles, tout ce qu'ils semblent avoir de percevable se trouvant transporté, dans ce cas, à l'être qui perçoit.

Il a fallu les longs et difficiles travaux des penseurs dans la direction idéaliste, et le lent progrès de la critique du savoir, dans la mêlée des doctrines, pour que des philosophes comprissent que l'objet n'est jamais donné que dans son idée, ni l'idée hors d'une conscience, sujet réel, à moins que l'objet ne soit lui-même une autre conscience. Mais le réalisme qui s'applique à la chose, dans certaines philosophies, s'applique, en d'autres, à l'idée séparée de la conscience, et tient le personnalisme en échec.


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