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La pensée - Partie 1

(Revue scientifique

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La pensée n'est pas une forme de l’énergie, c'est la perception des états intérieurs et de leurs relations.

Au moment ou toute une légion de physiologistes et de philosophes cherche, non sans passion et sans motif, à établir l'influence qu'exercent les états psychiques d'un organisme sur les sensations, les pensées, les déterminations et jusque sur les réactions d'ordre purement matériel d'organismes étrangers, l'heure parait mal choisie pour venir affirmer que ces phénomènes psychiques ne sont pas une forme de l'énergie dans le sens mécanique de ce mot. D'autre part, par deux voies bien différentes, spiritualistes et matérialistes sont à cette heure arrivés à accéder logiquement à la vieille maxime: Mens agital molem, les premiers en persistant à considérer les phénomènes de la pensée comme manifestant une entité, l'âme ou principe de vie, qui fait mouvoir la machine animale, suivant ses excitations, ses besoins et son but; les seconds en affirmant à priori que l'énergie psychique ne saurait dériver que des forces naturelles de la matière, et qu'elle ne peut être due qu'à une transformation de l'énergie mécanique, à peu près comme l'énergie dynamique ou électrique peuvent résulter des transformations d'une certaine quantité de chaleur, suivant les lois de l'équivalence.

Aussi, en émettant ces diverses propositions: les phénomènes psychiques ne résultent point d'une transformation de l'énergie mécanique; ils ne lui équivalent pas; ils ne sauraient être réversibles et transformables en actes matériels; ils sont une pure forme perçue dans les organes mêmes qui en sont le siège, etc.; je m'attendais à trouver aussitôt des contradicteurs. Ils me viennent, pour le moment, de l'École matérialiste, et M. Ch. Richet, avec son talent bien connu, et aussi son urbanité, a bien voulu consacrer trois colonnes de son excellente Revue scientifique à combattre ma thèse et à essayer de démontrer en s'appuyant de nombreuses citations bibliographiques, que très probablement, sinon avec toute certitude, le travail psychique répond à une certaine action chimique, à une certaine action thermique, etc., ce qui est tout à fait le contraire de ce que j'ai dit.

Je m'empresse de donner la réponse qu'il a promise: peut-être, après l'avoir lue et en avoir attentivement bien pesé les termes, pourra-t-il dire avec Leibniz: « On a grande raison de se récrier sur la manière étrange des hommes qui se tourmentent en agitant des questions mal conçues: ils cherchent ce qu'ils savent et ne savent pas ce qu'ils cherchent ».

J'ai dit : les êtres vivants fonctionnent eu vertu de l'énergie empruntée aux actions mécaniques et chimiques dont ils sont le siège. Ils dirigent cette énergie et ne la créent point.

La réalité de cette importante proposition étant établie ou admise, on veut que les phénomènes psychiques: la sensibilité, la perception, la pensée, la conscience, etc., soient des phénomènes d'ordre matériel, des formes de l'énergie, telles que le sont la chaleur, l'électricité, le mouvement; l'on veut que ces phénomènes aient un équivalent mécanique, et que l'animal qui pense use une partie de son énergie à peu près comme il fait décroître le niveau de son potentiel chimique lorsqu'il produit du travail mécanique.

Or il faudrait établir cette affirmation et montrer, ou bien que les phénomènes psychiques ne peuvent se produire qu'en faisant disparaître une quantité proportionnelle de l'énergie, cinétique ou potentielle, ou du moins qu'au moment de leur disparition, ils se transforment en chaleur, mouvement, électricité, potentiel chimique, etc.

Or c'est justement le contraire que l'observation établit. Je ne rapporterai pas les milliers d'expériences qui le prouvent, elles sont toutes concordantes: une seule suffira si, comme le veut Claude Bernard, elle contrôle bien l'idée par le fait. M. Moritz Schiff prend des poulets, et, après leur avoir enfoncé dans différentes parties du cerveau des aiguilles thermo-électriques qu'il maintient adhérentes par un peu de cire à cacheter, il attend la cicatrisation et laisse ces animaux entrer en convalescence. Au bout de cinq à six semaines, ils sont prêts à répondre et à nous dire si leur cerveau se refroidit lorsqu'il devient le siège d'actes psychiques, en un mot, si leurs pensées consomment de la chaleur. L'animal étant maintenu dans l'obscurité relative, les deux soudures de l'aiguille en communication avec les bornes d'un excellent galvanomètre, tout échauffement ou refroidissement de la soudure introduite dans le cerveau sera aussitôt indiqué et mesuré par les oscillations de l'aiguille galvanométrique. 0r, toute impression de douleur subie par l'animal, toute action sur la vue ou sur l'ouïe élève la température. Il suffit de faire passer devant les yeux du patient un papier diversement coloré pour que l'apparition d'une couleur nouvelle provoque un échauffement de son cerveau. Ce qui signifie que cet organe, dès qu'il sent, entend, voit et réfléchit, en un mot, dès qu'il est le siège d'un de ces phénomènes que nous appelons psychiques, l'est aussi et corrélativement d'un augment de température. L'expérience devrait répondre justement le contraire dans l'hypothèse d'une transformation d'une partie de l'énergie calorifique ou électrique en pensée. Le cerveau devrait se refroidir, ou son potentiel électrique baisser, ou bien la consommation de ses réserves produire une moindre température qu'à l'état normal. C'est le contraire qui a lieu dans l'expérience de Moritz Schiff et dans toutes celles que m'objecte mon honorable contradicteur, retombant à son tour dans ce paradoxe, si souvent présenté en ces matières, qui veut que les actes cérébraux soient d'ordre chimique, parce qu'ils sont contemporains et, comme eux, accompagnés de production de chaleur, alors que c'est le contraire qui établirait ce qu'on veut prouver.

A ces observations on va faire une réponse. Le muscle qui travaille consomme notoirement de l'énergie et cependant il s'échauffe pendant le travail. Cette objection n'est qu'apparente. Pour travailler, et avant tout travail, le muscle se met en tension, et ce n'est qu'à la suite de cette première phase que, se contractant, il utilise la tension ainsi produite et la transforme en travail mécanique. Or la période de mise en tension est accompagnée d'une action chimique considérable, d'une usure des réserves, d'une production simultanée d'acide carbonique et d'une apparition corrélative de chaleur. La contraction suit la tension, produit le travail extérieur et fait alors disparaître en réalité une partie de la chaleur ou du potentiel accumulé dans le muscle. Telle est l'excellente analyse des phénomènes de tension et de travail musculaire fondée par les expériences classiques de M. Béclard. De sorte qu'il est théoriquement et expérimentalement vrai de dire que la contraction du muscle est corrélative de son refroidissement, ce qui est justement le contraire des observations de Moritz Schiff relativement à l'état du cerveau de l'oiseau lorsqu'il devient le siège d'impressions sensorielles.

Mais, objectera-t-on encore, tout organe qui travaille, s'échauffe en même temps: c'est un fait d'observation; or qui peut affirmer aujourd'hui qu'au moment même de la production de la pensée quelques calories ne disparaissent pas dans l'organe pensant? Si l'on ne peut montrer expérimentalement que le cerveau se refroidit, c'est faute de moyens sensibles; et l'on ajoute donnez-nous donc à votre tour la preuve de cette affirmation: Pour une même consommation de réserves, il apparaît toujours une même somme d'énergie sous forme de chaleur, de travail mécanique, ou de potentiel électrique, que l'animal sente et pense ou qu'il reste inerte au point de vue psychique.

Mon honorable contradicteur affirme avec quelque raison qu'on ne saurait aborder à cette heure la démonstration de cette proposition par des preuves expérimentales directes. Il a essayé, faute de mieux, des solutions indirectes et conclu que puisque l'organe de la pensée, le cerveau, s'échauffe lorsqu'il fonctionne, les actions chimiques qui accompagnent l'apparition des actes psychiques dont il est le siège sont la source de l'énergie qui se transforme dans les sensations et pensées qui apparaissent en même temps. Nous venons de montrer combien il est facile de se tromper en donnant comme preuve indirecte de l'équivalence mécanique de la pensée, l'élévation de température et l'augmentation de déchets chimiques qui accompagnent le travail cérébral. Revenons donc à la proposition dont on nous demande principalement la preuve et pour l'éclairer définissons-en bien les termes.

Si nous entendons par travail psychique l'ensemble des transformations cérébrales à la suite desquelles l'animal devient apte à percevoir une sensation ou à produire une pensée, il est évident à priori, et c'est ce que confirment les expériences qui me sont à tort objectées, que l'animal ne peut faire l'effort nécessaire pour sentir, penser ou vouloir sous-tendre pour ainsi dire son cerveau; et comme dans la première phase de l'activité musculaire, celle de la mise en tension qui précède la contraction, le cerveau s'échauffe comme s'échauffait le muscle lui-même lorsqu'il reçoit et travaille les impressions d'origine externe qui serviront à faire naître la pensée.

C'est là ce que je n'ai mis ni en doute ni en discussion. J'ai dit que la sensation, la mémoire, l'intelligence n'étant que des phénomènes de vision intérieure, ne pouvaient avoir d'équivalent mécanique. J'ai dit qu'ils n'étaient que la sensation des formes suivant lesquelles se manifestaient en notre sens intime, l'énergie transformée suivant les mécanismes complexes et l'ordre mystérieux mais tout physique, de la machine animale. Cette vue intérieure, cette sensation, cette pensée juste ou fausse, c'est comme l'heure marquée par les aiguilles de l'horloge qui vient manifester l'organisation mécanique et le but pour lequel l'instrument est construit. S'il est vrai qu'il a fallu fournir de l'énergie aux rouages pour que l'heure juste ou fausse vienne s'inscrire sur le cadran, qui donc soutiendrait que cette révélation de l'heure, qui n'est qu'une pure image, tout en restant comme la manifestation de l'ordre qui préside à l'organisation de l'horloge et comme une marque de la pensée de son auteur, est susceptible d'équivalence mécanique?


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