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La personnalité : la chose, l'idée, la personne - Partie 7

(L'année philosophique

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La philosophie moderne, après Descartes, prenant Dieu pour siège des idées, les a encore réalisées, et rendues en quelque sorte étrangères à la conscience individuelle, pour qui elles sont des objets communiqués, non des modes propres de vie. Pour Spinoza, ce sont des modes mêmes de Dieu, et, pour Leibnitz, elles n'appartiennent aux monades créées qu'à l'effet de s'y manifester spontanément par institution divine, aux moments éternellement marqués, en se liant par une chaîne indissoluble à tous les phénomènes possibles, antérieurs ou concomitants. Pour Malebranche, enfin, et pour Berkeley, les idées et les objets naturels qu'elles représentent sont des visions ou des perceptions que Dieu fait avoir aux esprits. Après ces grands dogmatistes, Hume vient, et, comme avaient fait les sceptiques anciens après Platon, Aristote et Zénon, restitue les idées et les formes à la conscience individuelle, mais c'est pour les y montrer à l'état de dissolution, incapables de s'unir et de recomposer leur propre sujet, le sien, non plus que le sujet extérieur d'où procèdent les impressions qui la font se connaître. Enfin, par une réaction profonde, le criticisme kantien, ou, pour parler plus exactement, la métaphysique surmontant ce criticisme restaure les entités substances, intronise le noumène, prétend démontrer l'existence de l'universel inconditionné.

Kant a introduit, par le fait de ses disciples, un nouveau genre d'hypostases et d'émanations, où rien ne manque, excepté Dieu. C'est la plus grande différence qui sépare ces philosophes et du néoplatonisme et du spinozisme, quoiqu'ils aient souvent reconnu leur parenté avec Spinoza. La négation de toute individualité réelle est le point capital de concordance, mais le concept d'évolution est substitué à celui de l'éternelle actualité de Dieu et du monde, qui donne au pilosisme une portée philosophique infiniment supérieure et un grand sérieux.

Les doctrines évolutionnistes de la substance ramènent aujourd'hui la métaphysique au genre des cosmogonies antiques, avec d'autres images seulement, ou d'autres sortes d'abstractions, avec des hypothèses non pas scientifiquement plus correctes, quoiqu'on le prétende, mais beaucoup moins simples et moins accessibles aux communs entendements. A côté des systèmes transcendants, se donnant pour des inductions de la physique et des sciences naturelles, nous avons le vieux matérialisme qui, tantôt sous la forme physiologique vague, et par l'usage des notions les plus réalistes de substance et de cause, tantôt sous la forme positiviste, et prétendant les éliminer comme inconnaissables, ne cesse d'avoir ses adhérents. En regard de ceux-là, l'idéalisme considère les idées sans en demander précisément la production à la matière, et aussi sans les rapporter à la conscience individuelle, que cependant elles impliquent, mais les traite en simples données de l'expérience, les divise et les désagrège, pour les associer ensuite, et ne parvient pas à constituer synthétiquement leur sujet logique. C'est ainsi qu'on arrive à ne pas trouver trop absurde l'hypothèse atomistique des phénomènes mentaux élémentaires dont les combinaisons formeraient des esprits, ou l'imagination psychomatérialiste d'une atmosphère d'intelligence, au sein de laquelle des cerveaux puiseraient, et s'adapteraient avec plus ou moins de facilité la pensée. Ce sont autant de formes du réalisme, et de moyens de chercher notre être propre dans les objets, soit empiriques, soit abstraits, taudis que nous possédons en nous-mêmes le sujet, le seul immédiat, qui, s'il s'évanouit, fait disparaître avec lui le monde et ses formes.


XIII

En parcourant les doctrines réalistes, dont nous avons esquissé les principaux traits, on reconnaîtrait que, dans celles où le caractère de personne n'a pas été dénié plus ou moins implicitement à la divinité, l'idée de Dieu avec le sens de puissance suprême unissant à l'intelligence universelle la volonté et l'amour, a été plutôt juxtaposée que vraiment adaptée et appropriée à l'explication philosophique du principe de l'univers. La conciliation, sous l'influence de la religion, se suppose, mais les lignes principales de la pensée du philosophe subsistent indépendamment du langage théiste, s'il est employé, et l'œuvre prétendue de la raison, prise séparément, substitue des abstractions à la thèse positive de Dieu conscient et créateur. Que l'on veuille bien sortir un seul instant, de l'habitude qui a été créée dans nos esprits par la confusion historique des croyances des simples chrétiens avec les dogmes des théologiens, – deux choses profondément séparées en principe et en fait, – on niera difficilement que la théorie des attributs infinis de Dieu n'ait établi entre la nature de l'intelligence et de la providence, d'un côté, l'illimitation de l'objet à connaître et à régir, de l'autre, un intervalle impossible à combler intelligiblement. L'objection de Lucrèce à l'existence d'un dieu qui aurait dans les mains le gouvernement des atomes répandus à l'infini d’Épicure, et se trouverait partout à la fois pour y suffire:

Quis regere immensi summam, quis habere profundi

Endo mann validas potis est moderanter habenas...

Omnibus inque locis esse omni tempore praesio ?

Cette objection déjà si forte, s'aggrave encore démesurément quand l'actualité et l'infinité dans le temps s'ajoutent à l'ubiquité dans l'espace sans bornes. L'identité du fini et de l'infini est à sa place dans la doctrine de l'éternité du monde, dont on ne fait par là que formuler la contradiction interne, mais cette identité et la personnalité sont incompatibles, parce que la mémoire de soi-même, si elle n'est pas une illusion, implique la loi de temps dans la conscience.

Le réalisme, en bannissant la personnalité de l'origine du monde, interdit à la philosophie toute solution morale du problème du mal. Ce problème a été la source des grandes religions, et il a bien fallu qu'il fût pour les philosophes un sujet de préoccupation profonde, quoique souvent latente. Tant que l'existence du mal n'est point opposée par le penseur à l'idée d'un ordre supérieur de justice, institué divinement, auquel auraient, dérogé les êtres, elle se passe d'explication: elle apparaît comme le fait d'une nature irresponsable et la suite des passions des hommes. Mais dès que la question se pose d'apprécier l'univers lui-même en tant qu'ordre moral, le philosophe ne saurait se soustraire à la tache de le justifier, si c'est possible. Le dualisme offre des moyens plausibles d'y parvenir, et qui semblent aussi les plus logiques, parce que la part y est faite au mal, qu'on ne voit pas comment éliminer de l'ordre des choses. Les doctrines de Pythagore, de Platon, d'Aristote sont construites avec le sentiment de cette nécessité. Mais quand la pensée de l'unité prévaut, un système entièrement réaliste est impuissant à fournir une solution du problème. Le philosophe n'a que la ressource d'introduire, pour ainsi dire, l'ennemi dans la place. Pour éviter un jugement déclarant le monde positivement mauvais, il déclare le mal inhérent à l'harmonie du monde, en d'autres termes, un bien dans le fond. C'est ainsi que, après Héraclite, qui regardait la division comme l'agent même de l'harmonie, et identifiait les contraires, le stoïcisme enseigna que le mal est une condition logique du bien. Plus ou moins amendée, cette théorie s'attacha dès ce moment à toute théodicée.

L’évolutionnisme moderne, s'inspirant de la doctrine du progrès, que les anciens ignoraient, accepte de prendre le mal pour le précédent naturel et la condition suffisamment justifiée du bien attendu dans l'avenir, encore que celui-ci, à mesure qu'il arrive, ne profite point à ceux qui ont souffert auparavant, et ne soit assuré à personne. C'est donc le sacrifice de l'individu, avec l'abandon de toutes les doctrines théologiques; mais celles-ci n'étaient jamais parvenues, qu'elles fussent émanatistes ou créationnistes, à éclaircir l'idée d'un monde dont le plan fût conciliable avec la parfaite bonté de son principe. La prication est, dans ces deux branches de la théologie, l'explication constamment proposée pour le mal physique, mal très positif cependant; et le monde est déclaré le meilleur possible. Le mal moral est, pour le système de l'émanation, l'effet de la chute des âmes dans les corps, et la matière est alors le principe du mal, ce qui revient au dualisme et la doctrine du péché originel n'a point trouvé, chez les théologiens, orthodoxes ou non, un seul interprète de la légende du Paradis terrestre et de la création du premier couple humain, qui ait abordé franchement la question du rapport de la pensée et de la volonté du Créateur avec la condition physique et morale de créatures premières, établies dans un ordre de justice et de bonheur. L’Église s'est fixée à une conception de la nature humaine, et des vues de la Providence touchant le péché et le pécheur, plus répugnante que n'ont fait les systèmes dualistes les plus décriés.

L'évolutionnisme moderne, dont l'optimisme systématique doit s'accommoder de l'anéantissement de toute individualité, dans le cours progressif du monde, est une interprétation favorable de l'ordre de la nature, comparativement au prédéterminisme des fins humaines, tel que les plus illustres docteurs de l’Église n'ont pas craint de l'imputer à la volonté de l’Éternel. Il n'est pas douteux que le réalisme spiritualiste et les doctrines de l'absolu et de l'infini n'aient été les causes qui ont empêché la constitution d'une théodicée rationnelle. Et c'est encore le réalisme, matérialiste cette fois, c'est la fiction d'une entité universelle, force-matière, génératrice de tous les phénomènes physiques d'où sortent la vie et les consciences, pour à la fin s'y résorber, qui est l'unique fondement de la plus complète et de la plus systématique des compositions élaborées de notre temps pour représenter l'évolution.


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