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De la formation et de l'évolution du langage au point de vue sociologique - Partie 7

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Limousin C.M.


On sait que, pour Pythagore et beaucoup de philosophes, comme pour les kabbalistes et les hiérophantes, il y avait des nombres sacrés ayant une puissance mystérieuse : le nombre 3, les nombres 4, 7, 9, 12 et 32 notamment. La religion chrétienne a hérité de cette croyance de la religion juive et des autres antiques mythologies, dites païennes : les sociétés secrètes, telles que les compagnonnages, le Temple, la Franc Maçonnerie ont eu ou ont encore un véritable culte basé également sur la croyance aux nombres.

Dans ces conditions, il eut été bien surprenant que l'alphabet n'eut pas été combiné conformément à la loi mystérieuse des nombres, il l'a été. Supposez six voyelles au lieu de cinq, et placez la supplémentaire entre L et M. Remarquez, en outre, que dans toutes les langues européennes, grâce au latin, le Q est toujours accompagné d'un U parasite, qui pourrait bien indiquer qu'en certaines circonstances, c'est entre le Q et l'R qu'il faut placer cette voyelle. Il sera alors possible, en écartant les voyelles, qui ne sont que des barres de mesure, de construire avec l'alphabet, la figure suivante :

B C D

F G H

J K L

M N

P Q

R

S

T

V

X

Y

Z

Nous obtenons ainsi une figure symbolique, celle de la fleur de lotus ou de la fleur de lys ou du nénuphar, emblème de la féminité. Nous constatons ensuite que le nombre des lettres est de vingt; or, le nombre 20 était la première unité plurale des Gaulois, d'où nous sont restés les termes quatre-vingt, quatre-vingt-dix et même soixante-dix, combinaison des deux systèmes et qui dut être trois-vingt-dix. Pendant tout le Moyen-Age, on disait cinq-vingt, six-vingt, etc. ; l'hospice des Quinze-Vingts, fondé par Saint-Louis pour trois cents chevaliers aveugles est un autre reste de ce système de numération persistant longtemps après l'adoption du système décimal.

Les Hébreux, qui possédaient le système décimal, qu'ils écrivaient avec leurs lettres, à l'aide d'un système ingénieux, devaient cependant avoir usé à une époque indéterminable du système vigintésimal, car avec leurs vingt-deux lettres, ils arrivaient à écrire le nombre 400 (20 x 20) par un seul signe le tau, et à l'aide des cinq lettres complémentaires, le nombre 900, et l'on sait que parmi les nombres sacrés, 9 était le plus sacré.

Si l'on examine la figure ci-dessus, on constate, d'abord qu'elle est formée de trois groupes : un de 9 lettres, l'autre de 4 et le dernier de 7. On a attribué la croyance au caractère sacré du nombre 9, à la découverte de ses curieuses propriétés dans le système décimal, et celle du caractère semblable de 7 au nombre des planètes, la figure symbolique ci-dessus nous fait supposer une autre explication. La fleur à calice qui reçoit le pollen et l'enferme, est l'emblème de la féminité, de la fécondité, neuf est le nombre des mois, des lunes, des suspensions de la gestation humaine, quatre est celui des phases de la lune et sept celui des jours qui s'écoulent pendant chaque phase, dont on a fait la semaine. D'après cette hypothèse, l'origine de la croyance à ces trois nombres sacrés serait donc dans la génération humaine, phénomène fondamental de l'antique héliolatrie et physiolatrie.

Si nous étudions l'alphabet hébreu, nous voyons que ses vingt-deux lettres régulières ajoutées aux cinq complémentaires, donnent le chiffre vingt-sept: or, 2 + 7 = 9. L'alphabet arabe comporte vingt-huit lettres, dont plusieurs font double emploi comme valeur phonique, mais qui arrivent ainsi à former le nombre divisible des jours du mois lunaire. Les kabbalistes hébreux connaissaient trente-deux voies de la sagesse, lesquels étaient les vingt-deux lettres et les dix séphiroth ou chiffres: l'alphabet russe possède trente-deux lettres, plus que n'en exigent les facultés phoniques du larynx et de la bouche humaine.

Quittant les questions de nombre, mais sans sortir de l'occultisme, je dirai qu'un écrivain dont je regrette d'avoir oublié le nom, — peut-être est-ce M. Ad. Franck, dans son livre La Kabbale, — raconte que les kabbalistes écrivaient trois livres, l'un sur l'autre, avec un même texte, en usant de termes à multiple valeur. — De ce système j'ai vérifié l'existence. La chose était plus compréhensible avec le hiéroglyphisme, dont j'ai parlé : on pouvait, en effet, écrire avec des lettres des homophones semblables, mais ayant des significations totalement différentes d'après leur écriture hiéroglyphique. — Une de ces significations était celle du livre exotérique écrit pour le peuple; la deuxième, celle du livre ésotérique pour les initiés; enfin, la troisième, celle des prêtres ou des thanim. La Genèse doit être écrite à l'aide de cette méthode. Les efforts des occultistes ont depuis des siècles portés sur le premier chapitre de ce livre, que l'on sait être symbolique, et l'on n'a rien découvert, faute probablement d'employer la bonne méthode.

Le système des trente-deux voies de la sagesse formées par les vingt-deux lettres et les dix séphiroth est une nouvelle indication du caractère hiérographique des lettres et aussi des nombres. Une autre remarque nous autorise à penser que l'hébreu fut d'abord une langue purement écrite et non phonique. C'est que cette langue ne possède pas de voyelles, ou du moins n'en possède qu'une, qui parfois devient une consonne, c'est l'iod (I ou J). L'aleph et l'aïn sont ce qu'on appelle des porte-voyelles, qui se prononcent différemment selon les points voyelles ou signes massorétiques placés en dessous. Les points massorétiques que l'on place en dessous des consonnes remplissent le rôle de voyelles, mais ils n'ont pas de valeur fixe. On ne connaît pas l'origine des points dits massorétiques, bien qu'ils fussent, paraît-il, employés sept siècles avant les Massorètes ou docteurs qui ont fixé le texte de la Bible vers le XIVème siècle chrétien. Il semble qu'avant l'invention de ces signes accessoires, on n'écrivait l'hébreu qu'avec des consonnes et des signes muets. Encore aujourd'hui, les livres religieux hébreux sont écrits sans points voyelles, et les rabbins négligent tous cet accessoire. Cet usage implique la connaissance de tous les mots, aucun terme nouveau ne pouvant être introduit puisqu'on ne saurait comment le prononcer. A moins bien entendu que les rabbins ne connaissent la valeur idéographique antique de leurs lettres, ce qu'ils nient. J'entends qu'ils nient posséder aucun savoir secret, tout comme les prêtres catholiques.

Un problème d'ordre historique maintenant. Nous avons vu que les lettres avaient en général les mêmes valeurs symboliques dans les diverses langues: cela provoque une nouvelle question : les séries littérales sont-elles toutes classées de même? Non, puisque nous avons vu qu'il en est qui n'ont pas droit au nom d'alphabet; même parmi les alphabets, tous ne sont pas classés de même. Ont droit au titre d'alphabet le classement latin, usité par tous les occidentaux européens, le classement grec, le classement hébreu, le classement arabe et le classement russe. Hors de ces cinq séries littérales, il n'y a pas d'alphabet.

Circonstance encore plus curieuse, les divers alphabets ne sont pas identiques. Pour en permettre la comparaison, je vais les présenter successivement : Alphabet latin : A B C D K F G H I J K L M N O P Q R S T U V X Y Z.

Alphabet grec traduit en caractères latins : A B G D K Z È (H) Th I K L M N Ks O P R S T U F Ch Ps Oo.

Alphabet hébreu en caractères latins : A B G D H (doux) V (o, u, w, ou) Z, H (dur) T I K L M N S Y (aïn) P (et aussi F) Ts, Q R Ch Th.

Alphabet arabe neskhi : A B T Th (dur) D Hh P Th (doux) R Z S Ch Ç D" T' D' Ao (aïn) Rr F Q L M N H W (ou) L' I'.

Une première remarque c'est que trois de ces alphabets sur quatre commencent par A B G et non par A B C; une seconde est que l'alphabet latin permet seul la formation de la figure :

A B C D

E F G H

I J K L M N

O P Q R S T

U V X Y Z

Avec les autres, elle est impossible. Cependant, et c'est une troisième remarque, les alphabets grec, hébreu et arabe contiennent en quelque sorte des fragments de l'alphabet latin, ainsi qu'il est facile de l'observer. On dirait qu'ils sont l'alphabet latin dérangé. Si cette opinion était vérifiée, cela viendrait troubler la chronologie généralement reçue du développement des langages et des civilisations.

Une dernière remarque à l'appui de la théorie de l'infériorité du langage écrit, nous est fournie par le grec gramma, qui signifie mot, mais dont la valeur est lettre, et d'ailleurs provient de graphéein (écrire). Ainsi le nom du mot en grec s'applique au symbole écrit et non au symbole phonique, et ce n'est que par extension que ce dernier en bénéficie.

Je ne crois pas nécessaire d'insister sur le caractère sociologique des observations contenues dans ce chapitre.


La grammaire des symboles

D'après l'opinion courante, la grammaire ou syntaxe est l'art de placer les mots à la suite les uns des autres et de les modifier pour que les idées qu'ils symbolisent expriment des pensées. La grammaire pourrait être également définie : le code des règles régissant les rapports des mots. Elle est essentiellement collectiviste. Les mots subissent cependant des modifications autres que celles-là, des modifications individuelles, qui sont également soumises à des règles, aussi existe-t-il une autre syntaxe qu'on nomme la syntaxe intérieure.

Les mots se composent de syllabes et les syllabes se répartissent entre deux groupes : les radicaux et les affixes. Les radicaux expriment l'idée essentielle du mot, les affixes les idées modificatives. Les affixes eux-mêmes sont de trois espèces : les préfixes, placés devant le radical, les suffixes placés après, les interfixes placés dans le corps du mot. Un mot se compose soit d'un radical seulement, soit de plusieurs radicaux, soit d'un radical ou de plusieurs radicaux accompagnés d'un ou de plusieurs préfixes, suffixes ou interfixes. Le mot contient un radical quand il exprime une idée simple, plusieurs quand il exprime une idée composée. Il est formé d'un ou de plusieurs radicaux accompagnés d'affixes quand l'idée simple ou composée est modifiée.

Il résulte de ce qui précède que les lettres jouent dans les langues à écriture, dite phonétique, le même rôle que les hiéroglyphes, égyptiens ou autres, dont ils procèdent vraisemblablement. Que si l'on arguait contre ce système de la multiplicité des valeurs d'une même lettre, je citerais les exemples suivants : lui égyptien, la combinaison de l'image d'un bélier, de celle d'un œil et de celle de deux jambes faisant le mouvement de la marche se prononçait bad et avait une signification provenant de la valeur symbolique de ces images; la combinaison de l'image d'une seule jambe, de celle d'un bras et de celle d'un scarabée se prononçait également bad et avait une valeur différente provenant également de la valeur symbolique des signes.


Conclusion

Je crois avoir démontré, conformément à mes prémisses :

1° Que le langage parlé ou sonore n'est pas antérieur au langage écrit ou figuré ;

2° Que le langage sonore primitif, formé d'onomatopées, a disparu et que celui que les peuples modernes emploient est issu du langage figuré;

3° Que contrairement à l'opinion générale, les signes appelés lettres ne sont pas des symboles inventés pour représenter les sons et articulations du langage parlé, que ce sont, en réalité, les sons et les articulations qui représentent les lettres;

4° Que les lettres sont cependant des symboles, mais des symboles idéographiques analogues aux anciens hiéroglyphes, dont d'ailleurs, ils procèdent;

5° Que les idées symbolisées par les lettres sont d'ordre théologique et doivent être considérées comme les débris fossiles et parfois superstitués de l'antique culte héliolatriquc et physiolatrique qui fut, avec des mythologies diverses, celui des peuples pré-chrétiens ou pré-moïsiaques qui inventèrent le langage sous ses deux formes : scripturale et sonore;

6° Enfin, — et c'est ce qui constitue le caractère sociologique de la science du langage, — que les langues sont pour les recherches historico-sociologiques, analogues au sol des cavernes que fouillent les paléontologues, disciples de Boucher de Perthes.

Ai-je fait une démonstration complète? Je n'ose l'espérer car, d'une part, je n'ai pu dire tout ce que je sais, et, d'autre part, je ne me dissimule pas l'insuffisance de mon outillage philologique, — j'ai dû commettre plus d'une erreur, — en même temps que je reconnais la faiblesse de mon talent pour l'accomplissement d'une pareille oeuvre. Mais l’Évangile, — livre dont on méconnaît trop souvent la signification ésotérique pure, dit : « l'Esprit souille où il veut. » Il a soufflé en moi, j'ai sculpté une oeuvre, qui n'est probablement qu'un monstre: mais j'ai l'espoir qu'un artiste puissant viendra et qu'il fera de ce monstre un chef-d'oeuvre. C'est dans cette attente que je livre ce travail à mes confrères de l'Institut International de Sociologie et aux lecteurs futurs de nos Annales.


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