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L'évolution du langage - Partie 1

(Revue scientifique

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Si l'analyse scientifique des mots, telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui au moyen de la méthode des sciences naturelles, n'attestait avec la dernière évidence que toute langue se ramène à des éléments monosyllabiques primordiaux, l'observation des premiers fonctionnements du langage chez les enfants conduirait légitimement à cette conclusion.

Les gestes, les mouvements de la physionomie, ont précédé le langage proprement dit, le langage articulé, et en cela il est intéressant de comparer l'homme à ses plus proches parents, aux singes, qui savent exprimer par le jeu des muscles du front, de l'orifice palpébral, des lèvres, du nez, de la mâchoire, un nombre si considérable et si varié de sentiments. A la question de savoir de quel phénomène dépend l'émission de la voix, nous n'avons à faire qu'une réponse, et cette réponse, la voici : le phénomène de l'émission vocale dépend uniquement d'une sensation plus forte que les autres : chez l'enfant, cette émission est provoquée tout d'abord par quelque malaise, par quelque souffrance; c'est plus tard seulement qu'elle répond à un sentiment de bien-être et de satisfaction. Mais, dans l'un et l'autre cas, ces premières émissions n'ont rien d'intentionnel, et il n'y a rien de voulu entre l'émotion ressentie et la manifestation phonique de cette émotion. Un jour arrive enfin où l'enfant, commençant à percevoir avec quelque conscience ce qui se passe autour de lui, remarque que l'on vient régulièrement à son aide lorsqu'il s'est livré à l'acte de la phonation, et il apprend dès lors, par expérience, à user de son pouvoir phonique. Il en use d'abord d'une façon très générale, très vague; puis, l'expérience le rendant de plus en plus instruit, il arrive à se servir de cette faculté d'une manière de plus en plus précise, de plus en plus voulue, en proportionnant l'émission vocale aux résultats divers qu'elle peut amener. Il a bientôt reconnu, grâce aux bénéfices immédiats qu'il en retire, la grande facilité d'expression que lui donne l'émission de la voix, et il développe par l'usage cette faculté précieuse. Dans son ouvrage bien connu sur la Civilisation primitive, Tylor a très justement relevé ce fait, que les sauvages possèdent à un haut degré la faculté d'exprimer directement leurs idées par des tons émotionnels : ces tons, ces interjections, sont les premiers éléments de la langue grammaticale. Le même auteur a remarqué avec non moins de sagacité cet autre fait, que les jeunes enfants, ceux, par exemple, qui n'ont guère que trois ou quatre ans, observent souvent le jeu de physionomie, l'attitude, les gestes de la personne qui leur parle, afin de s'assurer du sens exact des paroles qu'ils entendent.

Il est inutile, sans doute, d'insister ici sur ce que la faculté du langage est en corrélation étroite avec le développement de l'une des circonvolutions frontales du cerveau, circonvolution que ne possèdent point les singes inférieurs, que l'on trouve à l'état rudimentaire chez les anthropoïdes, mais dont la pleine acquisition, dont le développement plus accompli, a fait de l'homme ce qu'il est, je veux dire l'heureux possesseur de la faculté du langage articulé.

On peut pressentir, d'après ces premières et très rapides considérations, que l'élude du langage est du domaine des sciences naturelles. Les objections que l'on a faites à cette conception semblent, à notre avis, peu solides. La première de ces objections est que le langage ne se transmet pas avec le sang. C'est confondre la transmission de l'art de la parole et celle de la faculté du langage articulé. Or cette faculté se transmet bien par hérédité; elle est en relation intime avec le développement cérébral, elle se transmet avec la structure, la nature et les qualités mêmes du cerveau. Quant au mode de fonction de l'organe transmis, les parents de l'enfant sont là pour le provoquer et le diriger; ils enseignent rapidement à l'enfant l'usage de la faculté dont il leur est redevable. Il faut se garder de confondre la faculté elle-même avec l'usage qui peut en être fait : cet usage est un art, que l'enfant doit à la tradition. Toutefois, dans la période de la formation même du langage, l'expression sonore, il faut le répéter, n'est que la formule plus vive d'une émotion, formule jointe généralement à la mimique, à l'attitude générale, au jeu de la physionomie, mais formule qui a l'avantage d'être plus saisissante pour les tiers. En tout cas, cette formule sonore a demandé primitivement à être complétée par le geste, et on cite, aujourd'hui encore, certaines populations peu avancées en évolution, chez lesquelles l'entretien est malaisé dans l'obscurité, alors que la mimique ne peut utilement venir en aide au langage articulé. Bonwick rapporte que les Tasmaniens avaient besoin de recourir à des gestes, à des signes, pour préciser le sens de leurs paroles; Spix et Martius ont dit la même chose de certains sauvages de l'Amérique méridionale, Granz des Groenlandais, et ces observations ne sont point les seules qui aient été relevées. Il y a là un fait extrêmement curieux et qui rappelle, sans nul doute, les premiers temps de l'usage de la parole.

Le second motif militant en faveur de cette assertion que l'étude du langage appartient à l'ordre des connaissances naturelles est ce fait qu'un homme, qu'un groupe d'hommes, sont hors d'état d'accomplir arbitrairement un changement dans la structure de leur langue. Parfois la mode peut mettre en honneur tels ou tels mots, bannir tels ou tels autres mots; mais cela n'a aucun rapport avec la structure même de la langue. L'évolution morphologique du langage échappe à toute convention, à toute entreprise; elle se poursuit forcément, avec plus ou moins de lenteur on de précipitation, mais sans que la fantaisie et le bon plaisir des hommes la puissent distraire de sa marche. Il ne faut pas confondre, en effet, les changements dans le lexique avec les changements linguistiques proprement dits ou si l'on veut, avec les changements morphologiques. Chez certains peuples polynésiens souvent des mots sont abolis; on cesse, par exemple, d'employer dans la conversation les syllabes qui se trouvent dans le nom d'un chef; chez certains peuples bantous on ne peut prononcer les mots dans lesquels existe une syllabe qui se retrouve dans le nom d'un proche parent mâle: mais ce sont là des usages particuliers, des modes temporaires, qui n'ont rien à faire, rien absolument, avec la structure de la langue. D'autre part, on assiste chaque jour à la création de mots nouveaux, mais ces mots sont toujours formés par analogie avec des mots déjà existants. Ainsi les mots longueur, grandeur sont relativement récents; ils n'ont pas été tirés du latin longitudo, du bas-latin granditudo, mais l'analogie avec d'autres formes en eur les justifie suffisamment et l'usage les légitime. Les formations par analogie sont tantôt heureuses, tantôt malheureuses; mais elles ne sont pas une pure création de l'homme, une invention toute de fantaisie.

Une autre objection consiste en ce que des peuples entiers, des races mêmes, peuvent abandonner leur langue, en adopter une autre. Le fait est indéniable, mais il est indéniable aussi que la langue est indépendante de l'histoire, et, pour prendre un exemple entre beaucoup d'autres, on a vu le latin poursuivre son évolution en Gaule, en Espagne, en Roumanie, après avoir été adopté par des barbares.

Ce serait le cas, ici, de dire quelques mots des langues prétendues mixtes, qui en réalité ne sont nullement hybrides par leur structure, mais ont simplement reçu dans leur lexique un certain nombre de mots étrangers. Avec sa masse de mots persans et arabes, le turc est franchement et uniquement altaïque; l'araucan, bien qu'il ait admis une foule de mots espagnols, est un idiome purement américain; l'anglais est purement germanique, bien que son vocabulaire soit chargé de mots d'origine latine. Au XIe siècle de notre ère, la conquête normande introduisit en Angleterre la langue française; des deux langues qui se trouvèrent en présence, le saxon et le français, on dit assez souvent qu'il naquit une langue mixte, l'anglais, mélange de saxon et de français; c'est là une assertion inexacte au point de vue morphologique. Le français, après la conquête, devint la langue de la cour, la langue de la justice; mais il ne pénétra la langue populaire, l'anglo-saxon, que dans son lexique. A vrai dire, sous ce rapport il le pénétra profondément. Sur 43 000 mots anglais pris à tour de rôle dans le dictionnaire, on a reconnu plus de 29 000 mots d'origine romane, 13 ou 14 000 seulement d'origine germanique, c'est-à-dire anglo-saxons; et cependant la langue anglaise est purement germanique. Les restes de la déclinaison des noms (toutes les trace n'en sont pas perdues), les restes de la conjugaison sont germaniques et n'ont rien de latin. Autre exemple : les trois quarts du lexique de la langue basque appartiennent aujourd'hui au vocabulaire roman, mais ce fait n'empêche pas le basque d'avoir une structure toute personnelle, de ne rien posséder de roman dans sa grammaire.

En définitive, les procédés de l'étude linguistique — qui n'ont rien de commun avec les procédés de l'étude de la philologie — démontrent suffisamment que le linguiste étudie l'anatomie de formes, comme étudient également l'anatomie de formes le botaniste et le zoologue.

Une dernière objection enfin a été élevée, plus spécieuse, mais non plus solide que les précédentes. Si le langage sonore, a-t-on dit, ne peut être produit sans les organes vocaux, il ne saurait être considéré comme un organisme indépendant, et d'ailleurs, ajoute-t-on, les sons, les émissions phoniques ne deviennent un langage que lorsqu'ils prennent un sens par le moyen d'une opération qui nous échappe. A cela il est aisé de répondre que le langage a beau être en rapport avec une opération mentale, il n'en constitue pas moins un fait (tout passager qu'il soit), un fait que perçoit un sens, le sens de l'ouïe. Sans doute, c'est par une véritable abstraction que l'on peut considérer le langage comme un organisme, mais on ne saurait mettre en doute qu'en réalité il ne se conduise comme un organisme : il est, en effet, en état constant d'évolution. C'est sur cet état évolutif que je me propose d'attirer pour quelques instants votre attention.

Les phases de cette évolution, telles que nous les saisissons actuellement, sont celles de la formation, de la croissance, de la plénitude, de la décadence. La variation est continuelle, les langues naissent, se développent, entrent en décadence, s'éteignent comme tous les êtres organisés. Leur développement historique se modifie dans le cours des âges suivant telles ou telles conditions, cela est incontestable, mais l'observateur de ces modifications ne saisit jamais en elles que des phénomènes d'évolution naturelle : la preuve évidente de ce fait, c'est que l'évolution est sommairement la même dans les familles linguistiques essentiellement différentes les unes des autres.

Dans ses Recherches sur les langues tartares, Abel Rémusat a bien indiqué la nature de l'évolution générale des idiomes : « En les étudiant avec attention, dit-il, on est tenté de croire qu'ils sont aussi constants dans leur marche que la constitution physique qui leur a donné naissance... Peut-être règne-t-il dans les langues moins d'arbitraire qu'on n'a coutume de le supposer; et, si l'on y portait le scrupule nécessaire, peut-être trouverait-on à y prendre des signes aussi sûrs, aussi prononcés, aussi caractéristiques que ceux qu'on peut tirer de la physionomie, de la couleur de la peau ou de celle des cheveux, ou de toute autre particularité physique et extérieure. » Ce « scrupule nécessaire » a été porté dans l'étude des langues; nous allons voir à quelles conclusions il a conduit.


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