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De la formation et de l'évolution du langage au point de vue sociologique - Partie 6

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Limousin C.M.


Arrivons à la colonne D H L R Y, absolument hétérogène, et qui pour cette raison est la plus instructive. Cependant, je ferai remarquer que L et R sont des lettres entre lesquelles existent le rhotacisme, c'est-à-dire qui permutent, quelquefois dans nos langues européennes, fréquemment en hébreu, en égyptien et entre le chinois et le japonais.

Cette colonne est la plus indicative de toutes au point de vue hiérographique. Examinons la. La lettre D est l'initiale des mots dieu (deus, deo, dios) et di, day, dag (jour), la lettre grecque qui a un son analogue au D et qui se traduit, dans nos langues occidentales comme en latin, par TH, est l'initiale du Théos grec. T est la même lettre que D et est l'initiale des mots tout et total. D'autre part, el ou plutôt al est en hébreu un des noms de Dieu : hei en grec (exactement el) est le nom du soleil ; en arabe allah est le nom de Dieu. En anglais all signifie tout, en allemand alles, en flamand al ont la même valeur. Ajoutons que, toujours en allemand, all c'est l'Univers, c'est-à-dire tout, le soleil et dieu. Quant à la lettre H, on la trouve dans le breton hoel, le flamand heel et gehel (tout). D'autre part, l'une des lettres H hiéroglyphiques — un signe composé de trois cercles superposés avec deux petits pieds — est homme, et l'homme identifié au soleil, à Dieu, à tout.

La lettre R est ainsi que je l'ai dit une permutante de L; en égyptien, le nom radical du soleil était rah; nos langues en ont conservé rayon, radieux, raison et beaucoup d'autres mots. Reich en allemand signifie tout, R en latin, radical de res, c'est être, chose, objet. Enfin, l'Y remplit ici l'office de l'iod hébreu qui était un des noms de Dieu.

Ajoutons que ces cinq lettres jouent dans diverses langues le rôle d'article : Der et die, das, den en allemand, The en anglais, de et het en flamand, H en hébreu, Le en français, eL en espagnol et en arabe, a R en breton, Y. Cela tend à nous montrer que la grammaire elle-même est conforme à un symbolisme religieux. N'est-il pas curieux de constater que l'article est le nom de Dieu? La fonction de l'article, qui grammaticalement est un adjectif déterminalif, est d'exprimer l'unicité : le, la, les, indiquent qu'il n'y a pas autre chose du même genre.

Ce sont les lettres L et R qui fournissent le plus d'indications. En hébreu, ces deux lettres signifient haut, loin, supérieur, maître, mouvement. Ce sont là des idées solaires que nous retrouvons dans nos langues. Nous avons en français élevé, léger, on écrivait autrefois hault, nous avons encore altitude, alter, le latin a alte, l'italien, l'espagnol, le portugais disent alto, l'arabe ali. Nous avons vu dans la note relative aux mots route et road un certain nombre d'exemples attribuant la valeur de mouvement à la lettre R. Nous avons en français le verbe aller qui vient de ad'ler littéralement faire L, et aussi le verbe lancer, le qualificatif lent qui expriment des idées de mouvement. L et R, lettres solaires sont aussi lumière dans ce mot d'abord, puis dans lux, luz, le light anglais, le licht allemand, l'aor (feu, lumière) hébreu ; elles sont aussi feu dans le ur latin, le pur grec, le fire anglais, et même le feu français qui correspond à fel.

Je me suis un peu étendu sur ces exemples : je pourrais en citer bien d'autres empruntés aux langues les plus diverses; mais il faut abréger.

La colonne M S et Z nous présente trois lettres permutantes, par exemple nous trouvons qu'en hébreu l'M finale a la forme de l'S, d'autre part, il y a le sea (mer) anglais, le zee allemand et le mi (eau) hébreu, (Im-mer). Elles paraissent moins analogues quant aux significations symboliques. M est une des lettres ayant les valeurs les plus diverses. Il signifie grand et puissant dans mage, magie, majestueux, magnifique, dans le verbe anglais to may (pouvoir), et aussi dans mouvement, moteur, motif, mobile, message, mission. Dans le même ordre d'idées se trouve mont, monter, amont. Il devient lumière dans le lom (journée) hébreu et arabe, le mirar espagnol et le miru japonais (voir). Il dit noir, c'est-à-dire le contraire de la lumière dans le mêlas grec, qui a du rapport avec le mal français et aussi dans le de médire et de mécréant, etc. Il exprime la haine ou le « contraire » dans les mis et mes de misanthrope et de mésintelligence. Il est entre les deux dans milieu, mi-cote, demi, semi, moitié, mitoyen. Il éveille l'idée de changement dans muer et mutation. Il représente la mère dans ce mot et dans meter, mater, madre, motha, mutter, matka (polonais). Par opposition il se trouve dans mâle et masculin. Il devient eau dans le mi hébreu et le ma arabe. Il est enfin la mesure dans ce mot et dans mètre; la mort, dans le moth hébreu, le massacre, le metzelei (massacre) allemand, et enfin la première personne du singulier dans moi. Dans ce dernier cas, comme il complète I et J, il signifie sans doute vie.

Les lettres S et Z sont une seule et même ou du moins Z est double : Z et D ou T, ainsi que le dit son nom (zède) et doit correspondre également au dz et au ts. S a la forme serpentine en caractères latins et grecs, hébreu et arabe, il exprime l'idée de l'eau dans le sea (mer) anglais, le see allemand et le zee flamand ; le celtique et chinois qui ont la même valeur. Le serpent était en Egypte un emblème solaire soit sous la forme de l'ureus, soit sous celle du cercle (se mordant la queue) emblème de l'éternité; il est aussi l'élément féminin et maternel à cause de ses changements annuels de peau. Il est encore la vie puisqu'il forme le radical du verbe estre (je suis, tu es, nous sommes, vous estes, ils sont, etc.), ainsi que du mot essence ou sans allitération estence (l'être de l'être) ; signification qui se retrouve dans soi, son, sa, ses, etc.

La N a pour principal symbole en égyptien, le signe de l'eau, la ligne brisée, en dents de scie. De là onde (en latin : unda), ondulé, le flamand nat (eau) et tous les mots de diverses langues : parents de natation, nager, naviguer, navire, naute, etc. L'eau était dans l'antique physiolatrie un des quatre éléments, et elle avait des vertus nombreuses. De son rôle fondamental et de ses vertus dérivaient les valeurs tropiques ou symboliques de la lettre N, dont deux étaient contradictoires, c'est-à-dire complémentaires et deux autres dérivés des premières. Ce sont : être, non-être, faire et dans. La première de ces valeurs a pour type le terme entité (du latin entem : être) et les grecs on et ontos. De la dérivent tous les suffixes en an, en, in, ain, on, un qui, associés à un radical, signifient : « qui est, telle chose ». A l'idée d'être se rattache l'N de nous, notre, etc., et celle de la première personne du singulier du breton et de l'arabe. Le préfixe ant, anté signifient ancien, avant, « ayant été ».

Le non être, c'est-à-dire la négation se trouve dans non, nier, nihil, néant, niente, nu (und), dans le nain français, le niño (enfant) espagnol, le nun (enfant) hébreu. Dans le même ordre d'idées rentrent nuit, nuire, ennui, et aussi le préfixe négatif in, ainsi que le suffixe de même valeur des Grecs palinodie, polingénésie; de même le préfixe anti signifiant contraire.

La signification faire est exprimée en français par en et en latin et italien par in : endormir, enfermer, engager, enchérir; parmi les mots d'origine latine, nous trouvons en français : instituer, instaurer, insoler, inspecter. Enfin le signe dans, qui se trouve dans en et dans in employés comme préfixe est trop connu pour que j'insiste.

Il ne nous reste plus que le T. Nous avons vu que son congénère le D et lui expriment l'idée de Tout, de totalité. Il semble placé là pour faire contraste avec l'N, qui a parmi ses valeurs celle de néant. Le T, le Tau, non dans sa forme hébraïque mais dans sa forme latino-grecque est compté en occultisme comme une figure très importante. Il est, si je ne me trompe, un des grands emblèmes solaires, le hiéroglyphe égyptien dont il paraît tirer sa forme représente un ciel de nuit soutenu par une colonne d'ombre.

J'ai du insister un peu longuement sur la valeur idéographique des lettres, bien que je me sois efforcé d'abréger. Il est, d'ailleurs, facile de comprendre qu'il y aurait un gros volume à faire avec cette seule question; car il faudrait pour une démonstration complète dépouiller les dictionnaires de cent langues diverses, sans parler des idiomes provinciaux et des patois dans lesquels les vieux mots sont conservés.

La conclusion à tirer de ce chapitre est : 1° que les lettres de l'alphabet et probablement aussi celles des séries littérales qui n'ont pas droit à ce titre sont, comme les hiéroglyphes, dont elles proviennent vraisemblablement, des symboles idéographiques; 2° que l'alphabet n'est pas un arrangement de hasard, une juxtaposition non motivée des lettres; mais au contraire un classement méthodique, artificiel : une oeuvre humaine, volontaire combinée par des initiés pour conserver un secret qui ne devait pas être confié au vulgaire. Ces initiés ont agi comme ce personnage d'un roman d'Edgar Poe, qui ayant à mettre un papier à l'abri des investigations de la police, le place bien en évidence, à un endroit où personne ne peut penser qu'il est. Cette valeur idéographique des lettres, cet arrangement secret de l'alphabet me paraissent jeter un jour intéressant sur la psychologie des hommes d'un lointain passé et de nature à intéresser les sociologues.


Le langage et l'occultisme

Pourquoi, se demandera-t-on peut-être, cette précaution de garder secrète l'origine du langage et la valeur symbolique des lettres? Pour cette unique raison que les constructeurs du langage furent des prêtres, c'est-à-dire des occultistes. Toutes les religions ont eu et ont encore leurs mystères, leurs initiations, leurs trois degrés de connaissance : 1° l'exotérisme pour le peuple, avec des dieux et des diables — ou contre dieux — anthropomorphiques ou zoomorphiques, des dogmes révélés; 2° l'ésotérisme ou religion secrète réservée aux initiés avec explication naturiste des symboles et des dogmes; 3° enfin l'hermétisme, systeme métaphysique ou supernaturel connu des seuls haut gradés.

Pourquoi cela? Pour proportionner l'instruction à la valeur intellectuelle, sans doute, et aussi vraisemblablement par sentiment aristocratique. Le mystère et le mysticisme sont un véritable besoin pour un grand nombre d'hommes et surtout de femmes. Un savoir que l'on n'acquiert qu'à titre de privilège a beaucoup plus de valeur pour ceux qui le possèdent, et même pour ceux qui ne le possèdent pas, que celui qui est dispensé libéralement à qui veut l'acquérir. D'ailleurs, peu importe la cause. Le fait de l'existence de secrets, de mystères, d'initiations est connu de tous ceux qui se sont occupés de l'importante manifestation de l'esprit social qu'on nomme la religion.

A côté des religions officielles, qui ont leurs mystères plus ou moins transparents, il existe tout un corps de sciences dites occultes qui, pour être dédaignées par les savants modernes, voués à l'étude objective de la Nature, n'en sont pas moins cultivées par des hommes instruits et intelligents. L'astrologie, l'alchimie, la magie, la kabbale, la divination sous diverses formes, le spiritisme, le magnétisme, sont les débris des antiques croyances antérieures au christianisme, qui furent en grande partie acceptées par les chrétiens pendant plus de quinze cents ans, bien que considérées le plus souvent comme de la diablerie, ce qui ne les empêchait pas de s'y adonner. Ce furent des adeptes de ces sciences qui construisirent les langues: ils y enfermèrent, dans des mots d'apparence anodine, leurs secrets les plus mystérieux. Je ne viens pas inviter mes confrères en sociologie à revenir à ces « sciences », mais simplement leur dire que s'ils veulent connaître l'évolution de l'esprit humain et de la connaissance, ils doivent en chercher l'origine dans les religions du passé et dans leur continuateur, l'occultisme moderne.


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