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De la formation et de l'évolution du langage au point de vue sociologique - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Limousin C.M.


Bien qu'encore soutenu par certains ecclésiastiques et quoiqu'il ait été réédité récemment, sous la signature de l'abbé Stopani, dans une sérieuse revue italienne, la Rassegna Nazionale, le système de l'origine théique de la parole fut repoussé dès le XVIIIème siècle. On lui substitua la théorie, d'apparence plus rationnelle, de l'onomatopée, aujourd'hui également abandonnée, mais que l'on voit renaître périodiquement, et qu'un éminent journaliste parisien, M. Francisque Sarcey, couvrit, il y a quelques années, du patronage de son bon sens. D'après ce système, les mots des langues ou simplement leurs radicaux proviendraient de l'imitation, par les premiers hommes, du bruit causé par les choses que désignent ces mots, ou ces radicaux. Les premiers auteurs de ce système, oublièrent et ceux qui le réinventent périodiquement ne pensent pas qu'il est des choses qui ne produisent pas de bruit, et qui ont cependant un nom; que d'autre part, si l'onomatopée était la source du langage, les noms des choses seraient identiques ou analogues dans tous les pays. Or, il n'en est rien.

La théorie qui prévaut aujourd'hui pourrait être qualifiée de naturiste et de mystique à la fois. Les peuples, d'après elle, auraient la propriété d'engendrer des mots pour symboliser les choses. Ils les produiraient spontanément, sans réflexion. Nous retrouvons ici la téléologie ou loi mystérieuse : il s'agit encore d'une expression figurée prise au propre. Comment peut se créer ou se modifier une langue? Par l'invention de mots et leur développement, par la combinaison de règles grammaticales. Or, quand a-t-on vu des collectivités inventer et combiner? Cela est-il possible? L'invention, la combinaison, la pensée sous toutes ses formes sont fonctions personnelles. Un homme invente ou combine, communique le résultat de son travail à d'autres hommes qui l'adoptent et l'imitent. Voilà la marche des choses, telle que nous l'enseigne l'expérience. A l'origine de toute oeuvre humaine, on trouve une personne ou quelques personnes, jamais la foule anonyme. Il n'a pas pu en être autrement de cette oeuvre qui est le langage.

Et dans le sein des peuples quelles sont les personnes qui ont pu et dû faire le langage et contribuera son évolution? Le premier venu : un cultivateur, un chasseur, ayant rarement contact avec les autres hommes, dont l'esprit est peu cultivé, dont les idées sont rares et ne se renouvellent pas? Non certes! Ceux qui ont pu et dû faire le langage, ce sont les hommes qui parlaient, enseignaient : les sorciers ou prêtres, les poètes : les créateurs. Ce fut ceux-ci — qui durent les premiers éprouver le besoin de posséder des symboles pour exprimer leurs idées, et celui d'étendre le nombre des termes qu'ils possédaient, — qui furent les éducateurs des peuples.

L'observation, d'ailleurs, confirme cette théorie. Quels sont les peuples dont le langage se modifie, évolue, et ceux chez qui il reste stationnaire? Les peuples civilisés ayant une littérature, — ou plutôt des littératures, car chaque branche de connaissance nécessite une terminologie particulière et sinon une grammaire, du moins un style spécial, — ou ceux n'ayant ni culture intellectuelle ni culture scientifique ou artistique, dont les générations successives présentent l'exacte image des précédentes? Incontestablement, ce sont les premiers de ces peuples et non les seconds. Comparez l'évolution du breton à celle du français, celle de l'islandais à celle du danois, celle des patois à celle des langages littéraires.

Ici encore nous rencontrons une erreur des savants philologues qui prétendent au contraire que le peuple c'est-à-dire la masse anonyme modifie le langage et affirment que les idiomes des peuples sauvages sont en état de perpétuelle transformation, au point de ne plus être reconnaissables au bout de vingt-cinq ans. Ces savants appuient parfois leurs assertions d'observations mal faites ou aboutissant à des déductions contraires aux a priori qu'on voudrait leur faire justifier. Je n'en citerai qu'un exemple, mais il est tipique. M. Sayce raconte qu'en 1817, un prince Bernard de Saxe Weimar s'en alla visiter les Etats-Unis, et que, dans un coin reculé de la Pennsylvanie, il trouva une colonie allemande descendant de paysans qui avaient émigré vers le milieu du XVIIIème siècle. Ledit prince fut surpris d'entendre ces descendants de Germains parler un idiome contenant des mots et formes archaïques qu'il ne connaissait pas, et qui n'étaient plus employés dans la contrée originaire.

Examinons ce que vaut cet exemple. D'abord, il ne nous est point dit si le prince Bernard de Saxe Weimar comprenait tous les idiomes de l'Allemagne, contrée où les patois sont aussi nombreux qu'en France. Les archaïsmes qui frappèrent le prince pouvaient parfaitement être encore en usage en Europe sans qu'il s'en doutât. D'autre part, c'est un singulier exemple de l'évolution des langues des peuples sauvages que celui-ci, emprunté à un peuple civilisé.

Avant de tirer des déductions de l'observation rapportée, M. Sayce ne l'a donc pas soumise à une suffisante critique. Mais, il y a plus, la déduction à tirer de ladite observation est absolument opposée à celle formulée par M. Sayce, qui probablement avait son siège fait. Si le langage de quelqu'un avait subi un changement, c'était celui des Allemands d'Allemagne et non celui des Allemands d'Amérique. Or, si la modification du second, au cas où elle se serait produite, pouvait être attribuée à la mystérieuse loi de la vie du langage, il n'en pouvait être de même de celle du premier. Les Allemands d'Europe pendant la période de 1750 à 1817 furent, en effet, beaucoup remués par les événements politiques. Ils furent dérangés dans leur quiétude par les armées de la république et de l'empire français; ils virent passer des troupes russes, suédoises ou allemandes d'autres provinces ; ils fournirent eux-mêmes des soldats qui plus tard revinrent dans leur village. Quoi de surprenant que certaines modifications du langage aient pu résulter de tous ces bouleversements? Mais ces modifications ont été provoquées par des causes extérieures et non par la mystérieuse loi de l'évolution spontanée du langage.

L'assertion de l'évolution des langues chez les peuples d'état primitif rappelle celle de Buffon, déclarant que de nombreux hybrides naissent chez les animaux sauvages, tandis qu'il ne s'en produit aucun, et que les quelques-uns que l'on connaît, tels que le mulet et le léporidé, sont les résultats de la contrainte exercée par l'homme sur des êtres d'espèces différentes. C'est une vue d'esprit, une hypothèse que l'on a eu, de part et d'autre, le tort de présenter comme un fait certain sans en avoir constaté la réalité par l'observation.

Loin d'être les modificateurs du langage, les peuples en sont les conservateurs, et ils accomplissent cette fonction avec une puissance d'inertie extraordinaire. Non seulement, les gens des campagnes éloignées des villes, dépourvus de culture intellectuelle se transmettent fidèlement, de génération à génération, le langage qu'ils ont reçu, — au point que c'est par eux que nous pouvons apprendre comment parlaient nos anciens, — mais même dans les villes, là où existe de nombreuses personnes instruites, le peuple agit de manière semblable, nonobstant l'enseignement de la lecture. Rien n'empêchera la concierge parisienne, même lectrice du Petit Journal, de dire une ormoire, un collidor, une castrolle; l'ouvrier de la même ville a parler du quartier Montpernaasse, bien que tous les jours il puisse lire Montparnasse sur la plaque de la rue ou sur les enseignes d'omnibus.

En matière philologique, comme en matière de mœurs, comme en matière de superstitions, le peuple — en entendant par ce mot, l'ensemble des ignorants — conserve et ne modifie pas.

Je crois avoir déblayé le terrain, et fait table rase des opinions antérieures sur la formation des langues, qu'elles eussent pour origine la légende religieuse ou les hypothèses des savants philologues, je serai plus à mon aise maintenant pour exposer, non mon système, mais l'hypothèse qui me paraît présenter le plus de vraisemblance, car n'oublions pas qu'ici nous sommes forcément en dehors de la méthode expérimentale, et contraints de nous mouvoir parmi les suppositions.

Le premier langage humain dut être le langage animal, analogue à l'aboiement du chien, au miaulement du chat, au meuglement du bœuf, au braiment de fane, au hennissement du cheval, au hurlement du loup, au rugissement du lion, au pépiement ou au chant de l'oiseau. L'espèce humaine eut vraisemblablement sa forme particulière de cri comme les autres, forme perdue par suite de non usage pendant des milliers d'années. Il nous en reste cependant quelque chose, car les enfants humains et mêmes les adultes profèrent assez souvent des sons inarticulés. Ce langage naturel permet d'exprimer non des idées, mais des sentiments : il y a le cri de joie, le cri de douleur, le cri de colère, le cri de menace, le cri d'amour, le cri de supplication, le cri d'appel, variant uniquement par le timbre du son. Ces cris divers, accompagnés de gestes également instinctifs, permettent d'exprimer une gamme très étendue de sentiments, et il est difficile de s'y méprendre. D'autre part, qu'est la musique si ce n'est ce premier langage animal perfectionné et dont le modèle nous est fourni par certains oiseaux.

Ce langage, purement naturel, animal permettait à l'homme d'exprimer des sensations mais non des idées. La faculté d'inventivité dont notre espèce est pourvue vint suppléer à cette insuffisance par l'imitation, l'imitation sonore, système qu'emploient également certains oiseaux, l'imitation du geste naturel, c'est-à-dire des mouvements de l'acte dont on veut éveiller l'idée; le geste de menace par exemple en levant la main comme pour frapper, le geste démonstratif vers le haut ou le bas ou dans une direction où se trouve quelque chose. Ce deuxième système, surtout celui de l'imitation sonore, amena l'invention du nom. Nous le voyons en fonction chez l'enfant,qui par une opération d'esprit élémentaire, appelle un chien un ouaoua, un chat un miaou, etc. La fonction du nom est d'éveiller dans l'esprit l'idée, c'est-à-dire l'image de l'animal, de la chose dont il est le symbole. La combinaison de l'imitation avec le cri et le geste permit à l'homme de s'élever jusqu'à l'expression de la pensée. Pour dire qu'un chat a attrapé et mangé une souris, on pouvait imiter le miaulement du premier, le petit cri de la seconde, figurer un saut, puis faire le mouvement de la bouche qui broie les aliments et enfin imiter le cri de l'animal qui souffre.

C'est là le système de l'onomatopée, dont j'ai déjà parlé et qui fut celui adopté au XVIIIème siècle pour expliquer la formation du langage. Ce système donne au premier abord satisfaction à la raison cherchant la vraisemblance, mais il ne tarde pas à se heurter à une difficulté insoluble par lui seul. L'onomatopée ou imitation sonore peut servir à créer les noms des animaux et autres objets sonores, mais elle est impuissante pour éveiller l'idée des objets non sonores qui affectent la vue : le soleil, la lune, un arbre, l'herbe, une montagne, une rivière qui coule silencieuse, l'eau stagnante, etc. Pour cela un seul moyen s'offrait : l'imitation morphique : le dessin, tracé sur le sable ou la terre molle ou la pierre, ou encore ligure par des objets ayant de l'analogie ou par le modelage d'une substance plastique.

Lorsqu'il fut en possession du système d'imitation morphique, l'homme put exprimer tout ce qu'il percevait par l'ouïe et la vue. Mais, il constata que les choses sonores, parmi lesquelles les animaux étaient les plus nombreuses, avaient aussi des formes, et il les imita également. Les choses sonores avaient des noms provenant de l'onomatopée, ces noms furent étendus aux représentations morphiques, un nouveau pas fut franchi par l'attribution de noms conventionnels et arbitraires aux choses non sonores. La terminologie fut ainsi complète, elle était formée par moitié d'onomatopées et de noms conventionnels.

Nous avons ainsi franchi le premier cycle, celui de la formation du langage, celui également de l'hypothèse et de la vraisemblance; nous sommes arrivés à un stade où l'observation est possible : celui de l'iconographie. Nous nous trouvons en présence du hiéroglyphe que nous pouvons étudier objectivement, car nous possédons de nombreux témoins objets de cette période.

Avant de clore ce chapitre, je ferai remarquer que dans la seconde phase : celle de la copie de la nature, l'inventivité ayant joué un rôle prépondérant, il dut se manifester des différences entre les hommes : les uns inventant, les autres imitant les inventeurs. Quels durent être les inventeurs? Les hommes ayant de l'initiative, le rudiment de la conception, cherchant à satisfaire des besoins personnels plus étendus que ceux de la masse de leurs contemporains.

Je signalerai aussi le caractère sociologique de cette brève étude, qui montre le développement d'un premier degré de civilisation. Il est vraisemblable que l'homme est un animal naturellement, c'est-à-dire spontanément sociable, et que la vie en troupeaux humains a été antérieure à la création du langage articulé; mais le troupeau n'a pu devenir société qu'à partir du moment où a été possible la communication des idées. Les progrès de la connaissance objective et de son réflexe subjectif entraînèrent un développement parallèle du langage, et celui-ci à son tour réagit sur la mentalité des peuples par l'amélioration des moyens d'imagination. Chaque stade du développement du langage correspond à un stade de l'histoire des sociétés primitives.


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