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De la formation et de l'évolution du langage au point de vue sociologique - Partie 2

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1899, par Limousin C.M.


L'influence directe ou l'atavisme religieux ont même introduit dans la sociologie une théorie particulière qu'on nomme la téléologie laquelle n'est, sous un nouveau nom, que le système de la cause finale des anciens philosophes, et qui a une parenté des plus intimes avec le mysticisme. Le mysticisme c'est la croyance à un rapport inexplicable entre un phénomène naturel et Dieu; or, la téléologie professe que l'évolution des sociétés tend par une loi mystérieuse à un but inconnu des hommes, mais cependant déterminé. Une loi n'étant pas une force, mais la manière dont se manifeste une force, suppose logiquement ladite force, et ainsi la téléologie ramène la science à Dieu qu'elle doit ignorer. Nous trouvons la loi mystérieuse dans l'affirmation de Pott, un savant anglais de grande autorité, déclarant que l'Asie a été la grande école où s'est faite l'éducation des familles de l'humanité, en vertu de l'axiome ex oriente lux; selon lui le chemin suivi par le soleil doit être aussi celui de la civilisation. M. Max Muller a été non moins mystique en acceptant la théorie de Grimm sur « l'impulsion irrésistible », et en disant : « Le courant principal des nations aryennes s'est toujours écoulé vers le nord-ouest. Aucun historien ne peut dire par quelle impulsion ces aventureux nomades furent poussés à travers l'Asie vers les îles et les plages de l'Europe... Mais quelle qu'elle fut, l'impulsion était aussi irrésistible que le charme qui, de notre temps, attire les tribus celtiques à travers l'Atlantique vers les prairies et les mines d'or du Nouveau Monde. » « L'impulsion irrésistible », le « charme qui attire » ne constituent-ils pas un rapport mystérieux entre un phénomène constaté et une puissance extra-naturelle, et ne font-ils pas penser à l'aphorisme de Bossuet : « l'homme s'agite et Dieu le mène? » Ce qui ajoute au caractère théologique et anti-expérimental de cette déclaration, c'est que quand M. Max Muller la formula, les Anglais, au milieu desquels il vit, avaient commencé la colonisation de l'Afrique Australe, qui représente une marche du nord au sud, et celle de l'Australie qui est, bien caractérisé, un mouvement au sud-est : juste le contraire de celui déterminé, selon l'éminent savant, par « l'impulsion irrésistible » et le « charme qui attire ».

Une autre manifestation du même esprit téléologique ou mysticisme est la théorie ontologique, qu'on appelle en sociologie l'organicisme, et d'après laquelle les sociétés sont des êtres vivants analogues aux végétaux, aux animaux et aux hommes. J'ai combattu cette théorie appliquée aux sociétés et je n'y reviendrai pas ici; mais j'en signalerai une application bien plus étrange dans le système que j'appellerai l'onto-linguistique. Il s'est, en effet, trouvé des philologues, et parmi les plus éminents, pour affirmer que les langues sont des êtres vivants et intelligents. Passe encore pour les sociétés qui ont au moins un corps composé de tous les individus qui les constituent, mais une langue, un ensemble de symboles arbitraires! Ce n'est pas par simple emploi du style figuré, — qui serait d'ailleurs déplacé en matière scientifique où tout doit être exact et précis, — que l'on a avancé cette opinion, c'est au propre que l'on a identifié le langage à un être. Ecoutez M. A. Darmesteter dans sa Vie des Mots : « Le Gallo-romain sentant le besoin de mettre en relief, par l'unité de terminaison, la première personne du pluriel dans tous les temps de conjugaisons... » Qui cela, le Gallo-romain, le peuple ou le langage? Pas le peuple assurément, car l'auteur serait bien en peine de nous apprendre dans quelles circonstances, quand et comment ce besoin s'est manifesté. C'est donc le langage qui a éprouvé ce besoin et qui lui a donné satisfaction, ce qui suppose un être ayant sensation, réflexion et volonté. M. le professeur Sayce va encore plus loin, ce n'est pas d'un langage ou même d'un mot qu'il fait un être, mais d'une simple syllabe. « Un affixe pré-nominal, dit-il, hésitait dans le choix d'un radical auquel il put s'attacher, finalement il préféra, comme nous le tenons d'autre source, un affixe verbal. » Pour montrer que je n'exagère point et que je ne force pas les citations, je dirai que M. Michel Bréal, autre éminent philologue, dans un article publié par la Revue des Deux Mondes, du 15 juin 1897, déclare que l'on est allé trop loin dans cette voie, qu'il ne faut voir dans la théorie onto-linguistique qu'une simple figure. C'est le cas de dire avec Voltaire : « Seigneur, délivrez-nous du Malin et du langage figuré, » D'ailleurs, M. Michel Bréal, après cette critique, tombe lui aussi, au cours de ses développements sur la sémantique, dans le travers signalé par lui-même.

Il est temps de renoncer aux lois mystérieuses impliquant logiquement une cause extra-naturelle. La science c'est la connaissance de la Nature, de la grande vie qui emplit l'Univers; une des lois de la science c'est la nécessité des phénomènes, leur enchaînement comme conséquences les uns des autres. Sans doute, la Nature n'est pas entièrement connue, — et ne le sera probablement jamais; — sans doute, il se produit des phénomènes inexplicables actuellement pour nous, parce que nous n'apercevons pas le rapport existant entre eux et d'autres phénomènes antérieurs. Cette ignorance, qui n'atteste que l'insuffisance de nos observations, ne confère à personne le droit de suppléer par des hypothèses, basées sur une croyance, aux explications absentes; de tirer d'analogies plus ou moins exactes ou plus moins ou lointaines la conséquence de l'identité. La déduction représente une méthode légitime de recherche, mais à la condition que l'on ne déduira que des hypothèses et que l'on ne transformera lesdites hypothèses en lois scientifiques qu'après contrôle de l'observation et de la raison. L'observation est impuissante à constater qu'un langage soit un être vivant, et la raison proclame qu'une semblable opinion est absurde à tous les degrés.

Ce qui est rationnel, ce qui est confirmé par l'observation c'est que le langage, manifestation de la mentalité collective d'un peuple, suit les évolutions de cette mentalité, progresse et régresse avec elle. Comme l'observation nous a appris que certain peuple, ou mieux certaine race a, depuis un certain temps, développé sa civilisation, agrandi le domaine de ses idées d'une manière qui présente une analogie, — je dis analogie et non identité, — avec le développement d'un être, on a pu figurativement parler des sociétés-êtres, et même du langage-être. Ce sont là des licences littéraires permises à la condition que personne ne les considère comme des réalités: mais la pente est glissante, et une fois de plus, nous avons relevé les inconvénients du langage figuré.

Nous venons de constater, dans la sociologie et dans la philologie, l'existence d'une même théorie erronée; ce n'est pas, d'ailleurs, là le seul rapport qu'aient ces deux sciences. Elles en ont de plus intimes, et l'on peut dire qu'elles se compénètrent. Qu'est le langage? Un système ordonné de symboles à l'aide duquel les hommes se communiquent réciproquement leurs pensées; on pourrait même dire, jusqu'à un certain point, à l'aide duquel les hommes déterminent, coordonnent pour eux-mêmes leurs idées. Les mots jouent, en effet, dans le raisonnement un rôle analogue à celui des symboles dans l'algèbre. Or, l'état social d'un peuple est en raison du nombre d'idées qu'il possède et qu'il peut exprimer. Son langage, tableau de son bagage intellectuel, progresse ou régresse suivant que la civilisation progresse ou régresse elle-même. La qualité de la langue permet de déterminer le caractère d'un peuple et son état de civilisation : le mécanisme grammatical est le produit nécessaire de la mentalité collective. Quand la civilisation est théologique et mystique, accommodant les faits à un système préconçu, la langue est, elle-même, théologique et mystique. Quand la civilisation est scientifique, quand la connaissance des réalités de la Nature est la principale préoccupation des savants, la langue est naturelle et précise. Le langage permet, en outre, de discerner l'état de culture intellectuelle des diverses classes d'une société, et la fonction de celle qui prédomine. Quand la prépondérance appartient à une classe lettrée, non seulement le langage de celle-ci est littéraire et raffiné, mais en vertu de la loi psychique d'imitation, celui des autres classes est, bien qu'à un degré moindre, empreint du même caractère; quand la classe dominante est militaire, la culture est inférieure, le style est plus pompeux et les images empruntées à la force dominent; la bourgeoisie introduit les formes moyennes et commerciales; enfin, la démocratie fait dominer l'incorrection, l'impropriété des ternies et, dans une certaine mesure la vulgarité.

La philologie rend un autre service au point de vue archéologique. Par la reconstitution de la généalogie des termes, elle permet de reconstituer la généalogie des idées, des institutions et des choses. Un exemple : les mots voie (français), via (latin et italien), way (anglais), weg (allemand), vag(suédois), proviennent très vraisemblablement d'un radical signifiant eau et que l'on retrouve dans le oued et ouad (wad) arabe, qui signifie rivière, et qui a fait le nom espagnol Guadalquivir (Ouad-al-Kebir : la grande rivière). On le retrouve également dans le water anglais et flamand, le wasser allemand, le vütten suédois, le woda slave (tous signifiant eau), le gué français, le vado italien et espagnol, le vao portugais, qui ont le même sens que gué. Le premier moyen de communication dut être en Europe, comme actuellement dans l'Afrique et l'Amérique sauvage, la « voie d'eau », terme qui fait pléonasme. Quand on traça des chemins de terre on les appela du nom des premiers par analogie et extension. A son tour la voie a engendré les termes voiture vettura (italien), waggon (anglais), wagen (allemand), vagn (suédois).

Nous pouvons établir la même filiation pour le français route, et l'anglais road, le suédois résa, dont le radical se trouve dans les espagnols rio et arroyo, le provençal riu, les français ruisseau et rivière, qui eux-mêmes tirent leur signification du caractère de la lettre r, qui en hébreu à la valeur de « mouvement » — ainsi que sa permutante l, — et qui la conserve en anglais où il y a le verbe to read, en allemand et en flamand où l'on trouve rennen, dans le suédois qui dit rünna et rida, mots qui signifient tous courir. En arabe jra signifie : cours, en polonais rumac c'est coursier. On a appelé les rivières navigables : « des chemins qui marchent », c'est ce que signifient les termes rivière, rio, riu. Quand on a établi sur terre des chemins qui ne marchaient pas, mais où l'on marchait, on les a appelés d'un nom provenant aussi du radical r.

Il est possible défaire des restitutions analogues pour un grand nombre d'autres mots, et ces restitutions ont incontestablement un caractère archéo-sociologique.

Quelle est l'origine du langage? La première observation logique qui devrait se présenter à l'esprit si celui-ci n'était dominé par un préjugé résultant de l'éducation religieuse, est celle-ci : Rien ne nous autorise à affirmer que le langage ait commencé et que, par conséquent, il y ait eu une période où l'on ne parlait point. Les peuples que l'on connaît sur la surface du globe sont à des degrés d'organisation sociale bien différents, depuis le sauvage qui va nu, habite dans des trous, vit de fruits naturels, de gibier, de lézards, d'insectes, etc., jusqu'au haut civilisé d'Europe et d'Amérique. Eh! bien! aucun de ces peuples n'est privé du langage articulé. Depuis que l'on observe, on n'a jamais rencontré de race muette; les écrivains de l'antiquité n'en parlèrent point. La méthode expérimentale ne nous autorise donc pas à dire avec quelque élément de certitude que le langage humain a commencé. L'opinion générale sur ce point est une simple vue d'esprit reposant sur la croyance, consciente ou inconsciente mais générale, au progrès social. Les hommes constatent ou apprennent par ouï dire que leur civilisation est plus parfaite que celle de leurs pères, ils entendent parler de peuples sauvages : ils supposent, puis croient que leurs lointains ancêtres étaient, eux aussi, des sauvages, et il naît dans leur esprit l'idée d'un commencement, d'un temps où l'on ne parlait pas. Les découvertes des savants paléo-anthropologues ont, dans une certaine mesure, confirmé cette opinion. Je dis « dans une certaine mesure », car rien ne prouve que les hommes de l'époque paléolithique ne parlaient point.

Admettons cependant, à titre de vraisemblance, que l'on n'ait pas toujours parlé : demandons-nous comment le langage a pu naître et se développer. Puisque nous sommes réduits à former des hypothèses, cherchons quelle est la plus vraisemblable.

Les biblistes dont les croyances ont longtemps tenu lieu de science en Europe, —comme celles des commentateurs des autres livres sacrés dans les divers pays, — ne furent pas embarrassés pour répondre à cette question, posée depuis longtemps. Dieu, déclarèrent-ils, avait enseigné le langage à Adam et Ève dans le Paradis Terrestre. Ils auraient du déclarer que Dieu l'enseigna à Adam seul, puisqu'il fit venir devant lui les animaux « afin qu'il les nommât », et puisque le même Adam, sortant de son sommeil, et voyant Ève devant lui, prononça un discours et qu'il appela la femme Homme-lette. La plupart des commentateurs chrétiens ont déclaré que le langage enseigné par Dieu fut l'hébreu, langue de la Bible, mais il s'est trouvé, il y a quelques trois cents ans, un prêtre flamand pour affirmer que c'était le flamand, tandis que le bon Latour d'Auvergne a été certain que ce fut le breton.


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