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L'acquisition du langage chez les enfants et dans l'espèce humaine - Partie 3

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

En , par



II - L'acquisition du langage par l’espèce humaine.

Une pareille question ne pouvait être traitée avec compétence que par un psychologue. Par bonheur l'un des plus éminents linguistes de notre temps, M. Max Müller, vient d'en donner une solution à la fois très simple, très ingénieuse et très solidement fondée (Lectures on M. Darwin's philosophy of language, delivered at the royal Institution, mars et avril 1873, publiées ensuite dans Frazer's Magazine, Mai 1873).
Sur tous les points essentiels, les conclusions auxquelles M. Max Müller arrive par la philologie sont celles auxquelles nous sommes arrivés par la psychologie. Selon lui, il y a deux sortes de langage, l'un qu'il appelle émotionnel et qui nous est commun avec les brutes, l'autre qu'il appelle rationnel et qui est propre à l'homme. Ce langage émotionnel comprend les cris, les interjections, les sons imitatifs. "Si un chien aboie, c'est un signe qu'il est en colère, content ou surpris ; tous les chiens parlent ce langage, tous les chiens l'entendent, et d'autres animaux aussi, les chats, les moutons, même les enfants apprennent à le comprendre. Un chat qui a été effrayé ou mordu une fois par un chien aboyant comprendra aisément le son, et se sauvera aussi bien que tout autre être qualifié de raisonnable". Seulement s'il se sauve, c'est que, par association, l'aboiement évoque en lui l'image ou représentation sensible du chien qui s'élance et de la paire de crocs qui vont entrer dans sa peau. Le langage rationnel et spécialement humain est tout autre : considérés dans leur sens primitif, les mots qui le composent évoquent non des représentations sensibles, mais des concepts généraux ; à ce titre on l'appelle rationnel, parce que la raison est la faculté de former et de manier des concepts généraux. "Il n'y a pas de langage, même parmi les sauvages les plus dégradés, dans lequel la très grande majorité des mots ne soit rationnelle. Nous n'entendons pas par langue rationnelle, une langue possédant des termes aussi abstraits que blancheur, bonté, avoir, être, mais toute langue dans laquelle les mots les plus concrets eux-mêmes sont fondés sur des concepts généraux, et dérivés de racines qui expriment des concepts généraux. Il y a dans toute langue une couche de mots qui peuvent être appelés purement émotionnels ; cette couche est plus ou moins grande suivant le génie et l'histoire de chaque nation ; elle n'est jamais cachée entièrement par les couches postérieures du langage rationnel. La plupart des interjections, beaucoup de mots imitatifs appartiennent à cette classe ; leur caractère et leur origine sont parfaitement manifestes, et personne ne peut soutenir qu'ils reposent sur des concepts généraux. Mais, si nous défalquons cette couche inorganique, tout le reste de la langue, soit chez nous, soit chez les derniers des sauvages, peut être ramené à des racines, et chacune de ces racines est le signe d'un concept général. Telle est la plus importante découverte de la linguistique... Ces racines, qui, en réalité, sont les plus vieux titres de notre droit à la qualité d'êtres raisonnables, fournissent encore aujourd'hui la sève vivante des millions de mots prononcés sur la surface du globe, tandis qu'on n'en a découvert aucune trace, ni aucune trace de quoi que ce soit d'analogue, parmi les plus avancés des singes catarrhins."

Quoique le nombre des racines soit illimité, le nombre de celles qui subsistent et sont dans chaque langue les nourrices effectives du reste est d'environ 1000. Quelques-unes de celles-ci sont sans doute de formation secondaire ou tertiaire, et peuvent être réduites à un nombre plus petit de formes primaires ; " en tout à peu près de 500 à 600 (Lectures on the science of language by Max Müller, 6e édit. I. 307. - 500 pour l'hébreu, 450 pour le chinois, environ 500 pour le sanscrit, 600 pour le gothique, 250 pour l'allemand moderne, 1605 pour les langues slaves). Toutes ces racines expriment des concepts généraux, et manifestent un mode de connaissance propre à l'homme. Car de même qu'il y a deux langues, l'une émotionnelle, commune à l'homme et aux animaux, l'autre rationnelle, particulière à l'homme, de même il y a deux modes de connaissance, l'un intuitif commun à l'homme et aux animaux, l'autre conceptuel et particulier à l'homme. Quand un animal ou un enfant qui ne sait pas encore parler, voit un chien ou un arbre, il en a l'intuition, la perception simple et brute, il ne va pas au-delà, il ne range pas cet objet dans une classe d'objets semblables. Quand un homme voyant ce chien ou cet arbre prononce en outre mentalement que l'un est un chien et l'autre un arbre, outre l'intuition et perception simple, il a un concept, il range l'objet dans une classe d'objets semblables. "Ces concepts sont formés par ce qu'on appelle la faculté d'abstraire, mot très bon qui désigne l'action de décomposer des intuitions sensibles en leurs parties constituantes, de dépouiller chaque partie de son caractère momentané et concret", pour l'isoler et en former un caractère général.

Comment s'exécute cette œuvre spéciale de l'intelligence humaine, je veux dire la formation et le maniement des concepts ? Les concepts sont-ils possibles, ou du moins y a-t-il jamais des concepts effectués, sans une forme extérieure et un corps ? Je réponds décidément non. Si la linguistique a prouvé quelque chose, elle a prouvé qu'une pensée conceptuelle ou discursive ne peut se dérouler que par des mots. Il n'y a pas de pensée sans mots, pas plus qu'il n'y a de mots sans pensée. Nous pouvons, par abstraction, distinguer entre les mots et la pensée, comme faisaient les Grecs quand ils parlaient du discours (logos) intérieur et du discours extérieur, mais nous ne pouvons jamais séparer l'un de l'autre sans les détruire tous les deux. Si je puis expliquer ma pensée par un exemple familier, ils ressemblent à une orange avec sa peau. Nous pouvons peler l'orange, mettre la peau d'un côté et la chair de l'autre, et nous pouvons peler le langage et mettre les mots d'un côté, et la pensée ou le sens de l'autre ; mais nous ne trouverons jamais dans la nature une orange sans peau, ou une peau sans orange, et nous ne trouverons jamais dans la nature une pensée sans mots ou des mots sans pensée" (Nous avons expliqué, De l'Intelligence, tome I, p. 35, pourquoi il n'y a pas de concept, ou idée générale sans un signe. C'est qu'une idée générale n'est qu'un signe doué de sens, je veux dire, capable d'être évoqué par une seule classe de perceptions et capable d'évoquer une seule classe de souvenirs).

Ainsi des racines et des concepts, voilà la production spéciale de l'intelligence humaine, et il n'est pas étonnant qu'on les y rencontre ensemble, puisqu'ils ne sont qu'une même production sous deux aspects. "Prenez n'importe quel mot dans toute langue qui a un passé, et, invariablement, vous trouverez qu'il est fondé sur un concept. Ainsi dans le vieux nom aryen du cheval (asva en sanscrit, equus en latin, ehus en vieux saxon) nous ne découvrons rien qui rappelle le hennissement d'un cheval, mais nous découvrons le concept de rapidité incorporé dans la racine ak, signifiant être aigu, être rapide, d'où nous avons aussi tiré des noms pour désigner la promptitude intellectuelle, par exemple acutus. Nous voyons donc, non par conjecture et théorie, mais par des faits et des preuves historiques, que le concept de rapidité existait, avait été complètement élaboré au préalable, et que par lui la connaissance conceptuelle du cheval, distincte de la connaissance intuitive du cheval, s'effectua. Ce nom, le rapide, aurait pu être appliqué aussi à beaucoup d'autres animaux ; mais, ayant été appliqué à maintes reprises aux chevaux, il devint pour cette raison impropre à tout autre usage. Les serpents par exemple sont assez rapides quand ils se jettent sur leur proie ; mais leur nom fut formé par un autre concept, celui d'étouffer ou étrangler. Ils furent appelés ahi en sanscrit, anguis en latin, de la racine ah étouffer ; ou sarpa, en latin serpens, de la racine sarp ramper, aller." De même hamsas (l'oie) signifie l'animal qui a la bouche béante ; varkas (le loup), celui qui déchire, sus (le cochon) celui qui engendre, le plus prolifique des animaux domestiques. L'homme a trois noms ; on l'appelle celui qui est fait de terre (homo), celui qui meurt (marta), celui qui pense (manu) (Max Müller, Lectures on the science of language, p. 434). La lune est "celle qui mesure", le soleil est "celui qui enfante", la terre est "celle qu'on laboure", les animaux (pasu, pecus) sont "ceux qui nourrissent". - "Voilà comment nos concepts et nos noms, notre intelligence et notre langage se formèrent ensemble. Quelque trait détaché fut saisi comme la caractéristique d'un objet ou d'une classe d'objets ; une racine se trouva là pour exprimer ce trait ;" une base pronominale s'y ajouta, puis des suffixes s'y accolèrent, apportant la précision et les distinctions. "Yudh, combattre, donna yudh-i l'acte de combattre, yudh-ma un combattant, (â)yudh-a une arme," et peu à peu les racines bourgeonnantes fournirent l'immense végétation d'un vocabulaire complet.

Ainsi constituée, chaque langue a parcouru trois étapes. La première (Max Müller, Lectures on the science of language. Lecture 8, p. 331, 332, 375, 378) qu'on peut appeler l'Époque des racines "est celle où chaque racine conserve son indépendance, où une racine et un mot ne présentent aucune distinction de forme". Le meilleur exemple de cet état du langage est donné par l'ancien chinois ; là une même racine, selon la position dans la phrase, peut signifier grand, grandeur, grandement, être grand. Dans y-cag (avec un bâton, en latin baculo), y n'est pas une simple préposition comme en français, c'est une racine, qui, comme verbe, signifie employer; ainsi en chinois y-cang signifie littéralement employer bâton. "Aussitôt que des mots comme y perdent leur sens étymologique et deviennent les signes d'une dérivation ou d'un cas, la langue entre dans la seconde époque." - Cette seconde époque, qu'on peut appeler l'étape des terminaisons, est celle où, "deux ou plus de deux racines se réunissant pour former un mot, la première racine garde son indépendance primitive, tandis que le seconde se réduit à n'être plus qu'une terminaison. Le meilleur représentant de cet état est la famille des langues touraniennes ; les langues qu'elle comprend ont en général été nommées agglutinatives, parce que la seconde racine altérée vient se coller à la première intacte. - La troisième étape qu'on peut appeler celle des inflexions a ses meilleurs représentants dans les familles aryenne et sémitique. Dans cette époque les racines s'unissent en s'altérant toutes les deux, en sorte qu'aucune d'elles ne garde son indépendance substantive." - Toutes les langues rentrent dans l'une de ces trois catégories et toute langue doit au préalable traverser la première pour arriver à la seconde, puis la seconde pour arriver à la troisième. "Ce qui est maintenant inflexion a été autrefois agglutination, et ce qui est maintenant agglutination a d'abord été racine". Telle est l'histoire des mots ; quelle que soit aujourd'hui leur altération, déformés, effacés, réduits à un minimum de matière et de sens, à une particularité d'orthographe, à une simple lettre terminale, presque vides et presque nuls, ils ont été d'abord des racines pleines, indépendantes, intactes, d'un sens complet et distinct comme l'y chinois.

Reste à savoir comment ces racines se formèrent. "Elles ne sont ni des imitations ni des interjections. Des interjections comme peuh ! des imitations comme oua-oua (aboiement du chien) sont exactement le contraire d'une racine. Leur son est vague et variable et leur sens spécial, tandis que, dans les racines, le son est défini et le sens général. Néanmoins les interjections et les imitations sont les seuls matériaux possibles avec lesquels le langage humain ait pu se former et par conséquent il s'agit de savoir comment, en partant des interjections et des imitations, nous pouvons arriver aux racines. Si nous rendons compte de ce passage, nous aurons fait tout ce que le sceptique le plus exigeant peut demander. Car d'une part l'analyse de toutes les langues connues nous ramène aux racines, et d'autre part l'expérience nous donne les interjections et les imitations comme le seul commencement imaginable de la parole humaine. Si ces deux termes peuvent être reliés, le problème est résolu."

"Remontons encore une fois aux premiers commencements de la connaissance conceptuelle ; car c'est là que la clef doit se trouver si elle est quelque part. Le plus simple concept est celui qui consiste à réunir deux choses en une seule ; ce concept peut être formé de deux manières, par combinaison ou abstraction.

Si nous avons un mot pour père et un mot pour mère, alors pour exprimer le concept de parents, nous pouvons réunir les deux mots. En fait c'est ce que nous trouvons en sanscrit ; pitar y signifie père, mâtar mère, mâtâpitaran mère et père, c'est-à-dire parents. De même en chinois signifie père, mère, et fù-mù parents. Pareillement en chinois un bipède avec des plumes s'appelle kin, un quadrupède avec du poil shen, et les animaux en général kin-shen.

Mais il est clair que cette addition de mots à la suite les unes des autres ne pourrait pas être prolongée à l'infini ; autrement la vie deviendrait trop courte pour achever une phrase. Nous pouvons nommer nos parents nos père et mère, fù-mù ; mais comment nommerions-nous notre famille ? - Ici la faculté d'abstraire nous vient en aide. Un cas très simple nous montrera comment le travail de la pensée et du langage pouvait être abrégé. Aussi longtemps que les hommes désignaient les moutons seulement comme des moutons, et les vaches seulement comme des vaches, ils pouvaient très bien indiquer les premiers par béé, et les seconds par mou-ou ; mais quand pour la première fois ils éprouvèrent le besoin de parler d'un troupeau, ni béé ni mou-ou ne pouvait servir. Tant qu'il n'y eut dans le troupeau que des moutons et des vaches, la combinaison béé-mou-ou suffisait ; mais, quand le troupeau renferma des animaux d'une autre espèce, les sons distincts qui les désignaient durent être évités avec un soin particulier parce qu'ils auraient produit une méprise. - De même encore, il était assez facile d'imiter les cris du coucou et du coq, et les sons coucou, coq pouvaient être employés comme les signes phonétiques de ces deux oiseaux. Mais quand on eut besoin d'un signe phonétique pour indiquer le chant d'oiseaux plus nombreux, ou peut-être de tous les oiseaux possibles, toute imitation d'une note spéciale devint, non seulement inutile, mais dangereuse ; et rien ne pouvait conduire au nouveau but, sauf un compromis entre tous ces sons imitatifs, une usure, un frottement, un effacement de tous leurs angles aigus et distinctifs. Ce frottement qui ôte à chaque son imitatif sa spécialité marche tout à fait parallèlement à la généralisation de nos impressions, et nous n'avons pas d'autre moyen de comprendre comment, après une longue lutte, les vagues imitations phonétiques d'impressions spéciales devinrent les représentations phonétiques définies de concepts généraux.

Par exemple, il dut y avoir beaucoup d'imitations exprimant la chute d'une pierre, d'un arbre, d'une rivière, de la pluie, de la grêle ; mais à la fin elles se combinèrent toutes dans la racine simple Pat, exprimant le mouvement rapide, soit pour tomber, soit pour fuir, soit pour courir. En abandonnant tout ce qui pouvait rappeler à l'auditeur le ton spécial de tel objet emporté par un mouvement rapide, la racine Pat devint apte à signifier le concept général de mouvement rapide, et cette racine, par sa végétation, fournit ensuite une quantité de mots en sanscrit, en grec, en latin, et dans les autres langues aryennes. En sanscrit nous trouvons patati, il vole, il plane, il tombe ; patagas et patangas, un oiseau, et aussi une sauterelle, patatram une aile, la feuille d'une fleur, une feuille de papier, une lettre ; pattrin un oiseau ; patas tomber, advenir, accident, et aussi chute dans le sens de pêché. En latin peto, tomber dessus, assaillir, chercher, demander, et ses nombreux dérivatifs ; impetus, élan, assaut, proepes qui vole rapidement ; penna plume, anciennement pesna pour petna, etc.

Après ces développements, on comprendra comment les racines ou types phonétiques sont en réalité les derniers faits auxquels remonte l'analyse du langage, et comment, à un point de vue plus haut et philosophique, elles comportent néanmoins une explication parfaitement intelligible. Elles représentent les noyaux formés dans le chaos des sons imitatifs ou interjectionnels, les centres fixes qui se sont établis dans le tourbillon de la sélection naturelle. L'érudit commence et finit par ces types phonétiques ; s'il les méconnaît, ou s'il veut ramener les mots aux cris des animaux ou aux interjections humaines, c'est à ces propres risques. Le philosophe va au-delà et, dans la ligne qui sépare le langage émotionnel du langage rationnel, la connaissance intuitive de la connaissance conceptuelle, c'est-à-dire dans les racines de chaque langue, il découvre la véritable barrière qui sépare l'homme de la bête."

D'après ce qui précède et de l'aveu de M. Max Müller, cette barrière n'est pas une saillie abrupte et tranchée ; des transitions y conduisent. Avant la période des racines, il y a eu celle des interjections et des imitations, comme, avant, la période des haches de pierre polie, il y a eu celle des haches en silex grossièrement taillés, comme, avant la période de l'algèbre, il y a eu celle de l'arithmétique. par conséquent ce qui distingue l'homme des animaux, c'est que, débutant comme les animaux par des interjections et des imitations, il arrive aux racines où les animaux n'arrivent pas. Or il n'y a là qu'une différence de degré, analogue à celle qui sépare une race bien douée comme les Grecs d'Homère et les Aryens des Védas, d'une race mal douée comme les Australiens et les Papous, analogue à celle qui sépare un homme de génie d'un lourdaud. En effet un esprit naturellement borné ne peut suivre les abstractions d'un certain ordre ; nous connaissons tous des gens qui, quoi qu'on fasse, n'entendront jamais la Mécanique céleste de Laplace ou la Logique de Hegel ; à grand'peine et par des efforts multipliés, ils parviendront à monter un ou deux échelons ; mais jamais ils n'arriveront à la moitié de l'échelle, à plus forte raison au sommet. De même un singe, un chien, un perroquet fait quelques pas dans le premier stade du langage ; il comprend son nom, souvent le nom de son maître, parfois un ou deux autres mots, surtout d'après l'intonation avec laquelle on les prononce ; mais il en reste là ; il ne dépasse pas la période des interjections et imitations ; il est même fort loin de la parcourir toute entière ; à plus forte raison il n'entre point dans le second stade, celui des racines. Ainsi le singe est sur la même échelle que l'homme, mais à beaucoup d'échelons au-dessous, sans que jamais l'exemple ou l'éducation puisse le faire monter jusqu'à l'échelon où arrive un Australien, le dernier des hommes. Cet échelon se reconnaît à divers indices, à la possession d'un langage fondé sur des racines, à l'art d'allumer ou au moins d'entretenir le feu (un singe en est incapable), à l'invention de l'ornement (tatouage, peinture des sauvages, déformation volontaire du nez, des oreilles, des lèvres, etc.), à la fabrication des premiers outils (haches en silex, bâtons pointus, etc. ; un singe se sert d'une pierre ou d'un bâton, mais ne sait pas les transformer pour les approprier à un usage). Si l'on cherche la condition psychologique de cette supériorité, on la trouvera dans une plus grande aptitude aux idées générales. Si l'on en cherche la condition physiologique, on la trouvera dans un développement plus grand et dans une structure plus fine de l'encéphale. La preuve en est que, si la double condition manque, l'homme ne peut plus acquérir le langage ni les talents distinctifs dont on a parlé ; il s'arrête au-dessous de l'échelon humain ; c'est le cas pour les crétins, les idiots, et, en général, pour les encéphales enrayés dans le cours de leur développement ou dont le poids n'atteint pas mille grammes.


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