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La finalité sans intelligence - Partie 3

(Revue de métaphysique et de morale)

En 1900, par Globot E.


Les méditations téléologiques ont presque toujours porté jusqu'ici sur le terme final et sa relation avec les moyens. c'est en quoi consiste la méthode de convenance complexe. Or tout l'intérêt, et ainsi toute la difficulté, concerne le terme initial. Le rapport de moyens à fin fait seulement soupçonner et pressentir la relation de finalité, c'est par la découverte du terme initial qu'elle peut être vraiment connue et prouvée. Ce terme initial, on a presque toujours supposé, jusqu'ici, qu'il ne peut être qu'une idée. La finalité serait comme le sceau de l'intelligence; elle pourrait être définie comme la causalité de l'idée. Or, en dehors de nos propres œuvres, nous ne trouvons pas dans les faits observables l'idée agissante, propre à commencer les processus de finalité. Faut-il donc supposer que cette idée existe en dehors des faits observables? Toute hypothèse finaliste serait ainsi un appel à l'inconnaissable, soit à l'initiative d'un Dieu créateur, soit à l'intervention transcendante d'une Providence, soit à l'action immanente d'une Nature, puissante et mystérieuse, plus ou moins vaguement conçue comme une pensée et une volonté inconscientes, soit enfin à un Principe vital plus mystérieux encore.

De là la répugnance de beaucoup de philosophes, à commencer par Bacon, et presque tous les physiologistes, jusqu'à Claude Bernard, pour les spéculations téléologiques. C'était, pensaient-ils, l'introduction du mysticisme dans la science, sous la forme de Créationnisme, de Naturalisme ou de Vitalisme. Nous n'avons aucun moyen de pénétrer les desseins de Dieu, ni ceux de la Nature, ni ceux du Principe vital; or il est d'une mauvaise méthode de faire des hypothèses invérifiables, et de décourager la science en logeant d'avance dans l'inaccessible les secrets qu'elle a pour mission de découvrir.

C'est ainsi que Cuvier se vit adresser le reproche de finalisme quand il énonça son principe de la subordination des caractères. Tel animal a des dents de carnivore; il doit donc avoir un estomac à une seule loge, un tube digestif court, un abdomen peu volumineux; il doit être armé de griffes pour saisir sa proie, etc. Et ces apologistes ne cherchaient pas à soutenir la légitimité de la téléologie, mais à le défendre d'en avoir fait. Ils montraient qu'un être autrement constitué ne pourrait pas vivre, que les relations invoquées par le grand naturaliste étaient donc nécessaires, et, par conséquent, purement causales et nullement finalistes. Ce même reproche de téléologie et d'agnosticisme, Cuvier l'adressait à son tour à Geoffroy Saint-Hilaire à propos de sa doctrine de l'unité de composition. « Derrière votre théorie des analogues, lui disait-il, se cache au moins confusément une sorte de panthéisme. »

Le transformisme a fait entrevoir la possibilité de remonter à l'origine des structures organiques, et, plus spécialement, le darwinisme a montré que, dans un processus de finalité, le terme initial n'est pas nécessairement intellectuel. Prenant pour point de départ la sélection artificielle, Darwin s'est demandé si la nature ne transforme pas les vivants par une sélection aussi, mais une sélection « naturelle », c'est-à-dire une sélection sans pensée, une sélection qui est encore un choix, mais un choix inintelligent. La possibilité d'une finalité aveugle a ramené la téléologie dans le domaine scientifique, l'a faite descendre du ciel sur la terre; le terme initial devenait un fait observable.

Les individus d'une même espèce à un moment donné présentent des caractères spécifiques et des caractères individuels. Les caractères spécifiques sont les limites entre lesquelles peuvent varier les caractères individuels. Ainsi, la taille de l'homme est un caractère individuel et variable, mais à un moment donné, dans une race donnée, les individus de chaque taille se rencontrent dans une proportion que la statistique peut déterminer; tant d'individus pour 1000 ont telle taille et tant telle autre. Si donc on comptait en abscisses toutes les tailles possibles, et en ordonnées le nombre d'individus qui présentent chaque taille, on obtiendrait une courbe qui serait un caractère spécifique de cette race à ce moment. La quantité d'opium que fournit chaque plante de pavot blanc est variable, et aussi la richesse de cet opium en tel ou tel alcaloïde, par exemple en morphine. Mais il y a, pour chaque quantité un taux de fréquence se trouve aux environs de la moyenne. On pourrait ainsi construire une courbe qui serait un caractère spécifique du pavot blanc à un moment donné.

Les caractères individuels sont toujours déterminés par les circonstances. Une plante croît plus ou moins vite et devient plus ou moins haute, elle pousse plutôt en feuilles ou plutôt en fruits, les sucs spéciaux qu'elle élabore varient en quantité et en qualité, selon les ressources qu'elle trouve dans le sol, selon la chaleur, la lumière, l'humidité qu'elle reçoit, selon les dispositions héréditaires préalablement contenues dans sa graine. Ce sont là des causes efficientes. L'industrie de l'homme intervient; il place la plante dans les conditions les plus favorables, choisit l'exposition, amende le terrain, le débarrasse des autres végétaux, régie convenablement la chaleur, la lumière, l'humidité; il recueille les semences des individus les plus productifs; et il augmente ainsi la richesse du pavot en opium, la richesse de l'opium en morphine. Voilà la finalité, la finalité intelligente de l'industrie humaine. Si nous nous bornons à considérer les forces naturelles qu'elle utilise, elles sont toutes — y compris l'hérédité — de simples causes efficientes.

On conçoit que, si les circonstances varient, sous l'influence des causes naturelles ou artificielles, les caractères spécifiques varient. Si par exemple le milieu dans lequel vit l'humanité devenait plus favorable à la croissance, la moyenne de la taille humaine s'élèverait, et le nombre des individus pour chaque taille déterminée, se modifierait. Sous l'influence d'une chaleur plus grande, ou plus prolongée, la courbe qui représente le taux de fréquence de chaque quantité d'opium par plante de pavot serait différente. Il n'est pas ici question de savoir si les variations possibles sont enfermées dans des limites qu'elles ne sauraient franchir, et qui seraient celles de l'espèce, ni si une espèce primitivement homogène peut, par des variations divergentes, constituer deux ou plusieurs espèces différentes. Il suffit de remarquer que les caractères spécifiques dépendent des caractères individuels, — puisqu'aussi bien, il n'y a de réel que les individus, — et que ceux-ci étant susceptibles de varier sous les influences diverses, ceux-ci varient aussi. Il y a donc nécessairement une variabilité qui relève de l'influence du milieu, et s'explique par des causes efficientes.

Mais il arrive qu'un caractère individuel soit un avantage, la sélection naturelle en fait un caractère spécifique, et cela parce qu'il est un avantage. Voilà encore la finalité mais la finalité sans intelligence.

Les fleurs à fécondation croisée, d'après l'hypothèse de Sprengel-Darwin, dérivent de fleurs à fécondation directe, régulières, et dépourvues de nectaires. La fécondation croisée s'est établie parce qu'elle était un avantage sur la fécondation directe, les produits en étant plus nombreux, plus vigoureux, plus féconds à leur tour. Dans une même espèce, par le fait de la sélection, les plantes qui ne se sont pas adaptées à la fécondation croisée ont fini par disparaître. A l'époque où les plantes étaient encore dépourvues de nectaires, leurs sucs servaient déjà de nourriture à des insectes, différents de ceux d'aujourd'hui; or toutes les fleurs d'une même espèce ne sont pas également succulentes; ce fut un avantage de présenter aux insectes une pâture plus abondante ou plus sucrée. Les sucs n'étaient pas toujours uniformément distribués dans les tissus: ce fut un avantage de les localiser profondément en un point où l'insecte ne peut les atteindre sans pénétrer dans la fleur. Dans les fleurs régulières, les organes similaires ne sont pas rigoureusement semblables, également développés, pareillement orientés. Ce fut un avantage de présenter une disposition qui oblige l'insecte visiteur à toucher successivement l'anthère et le pistil, et par la même partie de son corps. Les fleurs d'une même espèce, et souvent d'un même pied, ne sont pas toutes exactement de même nuance, ou de même grandeur; tout végétal émet des vapeurs, et ces vapeurs ne sont pas, pour un même végétal, toujours exactement identiques; ce fut un avantage de se signaler aux insectes par la grandeur, la couleur, le parfum qu'il peut percevoir et qu'il recherche. Enfin, si la fécondation directe ne s'accomplit pas, le synchronisme de la maturité des étamines et des pistils n'est plus nécessaire; or il est plus facile à la plante de développer une seule espèce d'organes à la fois, car les organes d'un même individu se font concurrence (c'est la loi de balancement de Geoffroy Saint-Hilaire); c'est donc un avantage pour la plante de devenir soit protérogyne, soit protérandre .


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