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La finalité sans intelligence - Partie 2

(Revue de métaphysique et de morale

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C'est qu'en effet la méthode de convenance complexe, seule appliquée ici, n'est qu'une forme de la preuve par exemple, en quoi elle ressemble à la méthode de concordance. Le hasard ne saurait présenter ni l'uniformité de la causalité, ni les harmonies de la finalité; il s'agit donc d'accumuler des exemples de phénomènes trop constants ou trop bien coordonnés pour qu'on y puisse voir de simples rencontres. Il est vrai qu'ici la convenance n'est pas seulement complexe, elle est encore répétée, un exemple ne prouverait rien, des exemples multipliés rendent le doute de plus en plus difficile. Le profane peut n'être pas convaincu par la lecture d'un livre de Darwin ou de Lubbock, mais le botaniste rencontre chaque jour vingt exemples nouveaux d'artifices variés, par lesquels les plantes attirent à elles l'insecte qui les féconde; comment une théorie si séduisante ne deviendrait-elle pas une habitude de sa pensée? Elle jette tant de lumière sur les faits dont il s'occupe que, s'il renonçait, il ferait comme un chercheur nocturne qui, se défiant des illusions de sa vue, éteindrait sa lampe et chercherait à tâtons. Quand on craint que ce qu'on voit ne soit un fantôme, on ne ferme pas les yeux, on regarde plus attentivement et de plus près. C'est une grande présomption en faveur d'une hypothèse, qu'elle se prête à des applications toujours plus étendues, plus variées et plus minutieuse du détail des faits.

Les théories finalistes abondent aujourd'hui en biologie, et les livres d'histoire naturelle en sont remplis. Avant Darwin, les savants avaient, au contraire, une tendance marquée à exclure les considérations téléologiques. S'ils ne les proscrivaient pas toujours aussi sévèrement que Bacon, ils les tenaient en défiance. Considérez l'histoire des recherches sur une question déterminée de physiologie; vous trouverez généralement, au début, des hypothèses grossièrement mécanistes, comme si un organisme se réduisait à un système de leviers. Un peu plus tard, une place plus importante est donnée aux forces physiques telles que l'osmose, la dialyse, la capillarité, l'élasticité, et surtout aux actions chimiques: la chimie biologique tend à absorber toute la physiologie. Mais toujours on se borne à chercher le déterminisme des phénomènes, et on s’interdit les hypothèses finalistes. On explique la fonction par l'organe, et non l'organe par la fonction. Et pourtant le but cherché semble reculer à mesure qu'on avance. Cette physico-chimie des organismes vivants ne se laisse jamais complètement saisir; elle apparaît plus compliquée et plus fuyante à mesure qu'on l'approfondit. Le rein a d’abord été comparé à un filtre; mais un filtre laisse passer les liquides et retient les solides, or le rein ne laisse pas passer tous les liquides. On a dit alors que le rein était un dialyseur; il retient, en effet, quand il est sain, les albumines du sang, mais ne laisse pas passer toutes les matières cristalloïdes, notamment tous les sels du sang. La membrane perméable n'est pas une membrane inerte, mais une membrane vivante qui absorbe certains éléments du sang et se les incorpore, après quoi elle rejette vers l'extérieur certaines substances; le phénomène est certainement chimique et très complexe. N'est-il que chimique? Il est certain qu'il est sous la dépendance du système nerveux. On peut en dire autant de toutes les glandes. La chimie biologique ne se dérobe peut-être que par sa complexité, par son instabilité, par l'impossibilité d'intervenir dans l'activité vivante sans la troubler. Cependant, Cl. Bernard, par exemple, semble avoir désespéré de la science au moins à l'égard de certains phénomènes. Les faits de destruction organique, dit-il, sont purement chimique, et nous pouvons les expliquer; ce sont eux qui constituent l'activité fonctionnelle des organes: tout organe se détruit en fonctionnant, et sa destruction, phénomène chimique, met en liberté l’énergie qu'on voit apparaître sous forme d'activité fonctionnelle. Mais les faits de construction organique nous échappent et semblent irréductibles à la chimie, car tout phénomène chimique est la destruction de corps donnés et la formation de corps nouveaux, or quand une cellule se nourrit, sa composition chimique, d'abord modifiée par l'introduction d'éléments étrangers, ne tarde pas à se reconstituer: après avoir absorbé, elle assimile. Elle reprend sa composition chimique, et avec elle sa forme, sa structure et toutes ses propriétés. Il est au moins paradoxal que le résultat d'une action chimique soit un simple accroissement de volume.

Dans cette opération, le noyau cellulaire a, selon l'expression consacrée, « un rôle directeur », car, dans les expériences de mérotomie de Balbiani, le fragment de cellule qui contint le noyau, absorbe et assimile, et redevient une cellule complexe pareille à la cellule primitive, tandis que les fragments dépourvus de noyau, absorbent, mais n'assimilent pas. Il semble, dit Cl. Bernard, que la cellule vivante, dans les faits de construction organique, réalise un « plan », suive une « idée directrice », qu'elle « obéisse à une sorte de consigne ». En présence de ces faits, nos méthodes d'investigation deviennent impuissantes, car elles sont faites pour découvrir le « déterminisme des phénomènes ». « La localité, ajoute-t-il, nous ne pouvons guère que la contempler. »

Ainsi les physiologistes d'autrefois évitaient, tant qu'ils le pouvaient, les considérations téléologiques; si Cl. Bernard s'arrête devant la finalité, comme devant cet océan dont parle Littré, « pour lequel nous n'avons ni barque ni voile ».

Les physiologistes d'aujourd'hui n'ont plus les mêmes scrupules. S'ils expliquent encore la fonction par l'organe, ils ne craignent pas d'expliquer aussi l'organe par la fonction. Ce renversement des termes est caractéristique du raisonnement téléologique. C'est que l'idée de finalité est devenue une idée scientifique; elle est sortie de la phase théologico-métaphysique pour entrer dans la phase positive. Ce profond changement dans les méthodes de la biologie est dû à l'apparition et au triomphe du transformisme et plus spécialement du darwinisme.

On a coutume de dire qu'il y a finalité quand le conséquent est la raison d'être des antécédents. Dans tout processus de finalité, il y a donc un terme final, le résultat auquel il fallait arriver, lequel détermine les termes antérieurs ou moyens: ceux-ci n'existent et ne sont tels qu'ils sont, qu'en raison de leur résultat; sans lui, ils ne seraient pas ou seraient autrement.

Cependant, le conséquent ne peut pas déterminer les antécédents; la cause ne saurait être postérieure à son effet; ce qui n'est pas encore peut agir pour produire ce en vertu de quoi il sera; le terme final est effet et n'est pas cause; l'expression de cause finale est impropre, elle est même absurde; c'est une contradiction in adjecto. Mais le processus de finalité a aussi un terme initial, un fait qui commence la série et lui imprime sa direction vers le terme final. Il existe une relation de ressemblance entre le terme initial et le terme final, et c'est pourquoi on les a souvent confondus, et désigné ensemble sous le nom unique de fin. Quand il s'agit de la finalité intelligente qui s'observe dans l'industrie de l'homme, on désigne par ce mot le résultat dernier, soit l'intention première, en sorte que le mot fin signifie indistinctement la fin ou le commencement. C'est donc un terme équivoque auquel il faut renoncer.

Il faut bien remarquer que la finalité ne saurait être une exception à la causalité. La série des effets et des causes est indéfinie dans les deux sens: tout fait est à la fois effet de ce qui précède et cause de ce qui suit. Mais dans cette série indéfinie, il y a lieu d'isoler un segment qui au point de vue de la finalité, a un commencement et une fin. Le terme initial est déterminé par des causes antérieures, le terme final détermine des effets ultérieurs, mais ce qui est antérieur ou ultérieur ne concerne pas la relation de finalité que l'on considère. Et qu'on ne dise pas que la finalité ainsi entendue n'est qu'une manière toute subjective d'envisager les faits. Il suffirait, pour répondre à cette objection, de remarquer que l'esprit, quand il considère une relation de causalité, l'isole de la même manière et la sépare, par abstraction, des circonstances indifférentes; personne ne soutien cependant que la recherche des causes aboutisse à des résultats dénués de valeur objective.


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