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Nature des hallucinations - Partie 2

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Pour démontrer que l'hallucination peut n'être pas crue, il suffit, comme le fait remarquer Baillarger (29 octobre 1855, p. 129) de se reporter à ce qui a lieu lorsque apparaissent les images fantastiques qui précèdent le sommeil: généralement alors, nous avons parfaitement conscience que ces images qui nous assiègent n'ont rien de réel; si nette que soit l'hallucination hypnagogique, on n'y croit pas: le moment où l'on commence à en être dupe, marque précisément le début du sommeil proprement dit, la période hypnagogique est terminée et l'on se trouve en présence d'un véritable rêve; on pourrait dire de l'hallucination hypnagogique qu'elle est essentiellement une hallucination qui ne trompe pas.

Nous pouvons donc admettre avec Baillarger que « l'erreur n'est pas un des éléments essentiels de l'hallucination... » et ainsi se trouve singulièrement éclairée cette proposition de Leuret: « Le phénomène de l'hallucination. ne consiste pas à croire que l'on entend, mais à être impressionné comme si l'on entendait réellement » (1834, p. 156, n. 1): l'hallucination est donc bien à la lettre, une perception fausse.


III

Divers philosophes ont soutenu plus ou moins explicitement que l'hallucination ne constituait pas une anomalie véritable, qu'elle n'impliquait pas une perturbation dans le mécanisme de l'intelligence, mais exprimait le fonctionnement normal de ce mécanisme dans certaines conditions un peu particulières; c'est en somme une hypothèse classique, que l'on trouve notamment formulée d'une façon fort nette par M. Charles Richet, dans le passage suivant: « Si le plus souvent l'hallucination — et j'entends par là l'hallucination complète de la vue, de l'ouïe et du toucher — ne se rencontre que chez les aliénés, il n'y a rien d'invraisemblable à admettre par exception ce phénomène psychique chez des individus absolument normaux. Comme l'ont fait remarquer les auteurs classiques, il y a, entre l'image mentale et l'hallucination complète, toute une série de transitions graduelles, et la limite entre l'image mentale très forte et l'hallucination très vague n'est pas possible à tracer » (septembre 1885, pp. 334-335J. Peisse, d'ailleurs, trente ans auparavant, disait à la Société médico-psychologique: « Le souvenir d'un objet de la vue n'est qu'une reproduction de l'image produite primitivement par l'impression de l'objet extérieur sur l'organe sensoriel. Il en est de même pour les autres sens. On entend intérieurement la parole, le chant dont on se souvient. Mais entendre mentalement des sons, voir mentalement des images, c'est toujours entendre et voir, c'est un acte de vision, d'audition. Cette représentation idéale peut être plus ou moins vive, précise, déterminée; elle peut l'être au point qu'elle égale en clarté celle qui résulte de la sensation externe. Dans ce cas, l'individu ne la distinguant plus d'une sensation ordinaire, croit et doit croire nécessairement à la présence actuelle et réelle de l'objet extérieur. C'est ce qui fait l'hallucitiation » (26 février 1855, p. 536). Cette hypothèse présuppose des conceptions spéciales touchant la structure de l'hallucination prise en elle-même, et aussi, touchant les conditions générales au milieu desquelles l'hallucination peut apparaître. C'est surtout par Taine, il me semble, qu'elle a été exposée d'une façon systématique.

La perception extérieure, selon Taine (1857, p. 45; 1810, I, pp. 408 et suiv.; 11, pp. 5 et suiv.), consisterait en une série d' hallucinations vraies »; l'hallucination serait une perception fausse, en prenant cette expression strictement à la lettre, c'est-à-dire que ce serait une perception qui, valeur objective à part, serait en tous points semblable aux perceptions normales. Il y a là une grande part de vérité; évidemment, le mécanisme de la perception vraie et celui de l'hallucination sont au fond identiques, et, semble-t-il, le point de départ seul diffère; dans la perception vraie, le déclenchement du mécanisme est dû à une sensation, dans l'hallucination, il est dû à une représentation ne correspondant pas à un phénomène physique extérieur au corps; mais cette différence même, est peut-être plus apparente que réelle on sait en effet que, selon M. William James (1891, II, p. 113), il n'existerait pas d'hallucinations sans stimulus sensoriel périphérique: pour James, l'hallucination est toujours une sorte d'illusion, au sens précis où les aliénistes emploient ce mot.

Cette théorie élégante et très séduisante est loin d'être démontrée, mais là n'est pas la question: soit seule, soit combinée avec celle de James, l'hypothèse de Taine n'explique pas comment, en certaines circonstances, le sujet a une hallucination, tandis qu'en d'autres il n'en a pas et prend, par exemple, la sensation correspondant à tel léger trouble périphérique pour ce qu'elle est réellement, à savoir une sensation interne sans importance pratique: Taine et James nous montrent fort clairement les côtés par lesquels l'hallucination se rapprochent de la perception (ou du moins, certains de ces côtés) mais ne parlent pas de caractères différenciant l'hallucination de la perception et de la représentation non extériorisée; ils semblent admettre d'ailleurs que toute représentation tend à s'extérioriser plus ou moins, et, selon Taine, la seule véritable différence psychologique entre la représentation et la perception, vraie ou fausse, paraît consister en un phénomène surajouté pour Taine, toute image nette est hallucination si elle n'est pas rectifiée (1870, I, pp. 91 et suiv.); à proprement parler, le caractère hallucinatoire n'appartiendrait pas à l'image même: il dépendrait de l'apparition ou de la non-apparition d'autres images ou d'autres perceptions et de la justesse de certains raisonnements plus ou moins spontanés quant à savoir pourquoi le mécanisme rectificateur fonctionne en certains cas et non en d'autres, c'est un problème que Taine n'a pas posé d'une manière précise. Son idée parait être que ce qui domine toute la question de la rectification, c'est l'intensité relative des images en présence, les images fortes tendant à s'imposer à la croyance du sujet au détriment des images faibles; il semble concevoir d'ailleurs les différents éléments intellectuels en présence comme luttant entre eux à la façon des microbes de différentes espèces ensemencés dans un même bouillon de culture. Nous verrons plus loin qu'il n'a pourtant pas été sans remarquer un des caractères les plus importants de l'hallucination, mais il n'en parle que d'une façon incidente et ne lui accorde pas toute l'attention qu'il mérite.

En somme Taine, et, avec lui, la plupart des auteurs qui n'ont voulu voir dans l'hallucination d'un phénomène normal exagéré, acceptent en même temps l'hypothèse de l'hallucination représentation mentale forte; grâce cette double hypothèse, l'hallucination viendrait, en quelque sorte, se placer entre la simple représentation mentale non objectivée, espèce d'hallucination faible, et la perception proprement dite, elle serait en quelque manière encadrée par deux catégories de phénomènes parfaitement normaux. Ayant déjà réfuté cette hypothèse, je n'y reviendrai pas; tout porte à croire que la perception hallucinatoire et la représentation normale ne sont pas des phénomènes qualitativement identiques.


IV

Même en considérant l'hallucination comme un phénomène essentiellement anormal, il y a lieu de se demander si elle ne pourrait apparaître dans un milieu psychologique normal, si elle ne pourrait se présenter comme une sorte de végétation parasite se développant tout à coup, sans qu'il y ait nécessairement une modification profonde du terrain. Cette conception est assez étroitement liée à la suivante: l'hallucination, résultat immédiat d'une exagération de l'attention, elle accompagne certains états d'attention extraordinaire: elles ont été adoptées toutes deux par différents aliénistes, il y a quelque cinquante ou soixante ans, notamment par Brierre de Boismont: selon ce dernier, l'hallucination peut résulter directement de la « tension d'esprit », de la méditation, et l'on peut ainsi, comme il le dit expressément en plusieurs endroits, la produire à volonté. Manifestement ces conceptions se rattachent à l'hypothèse de l'hallucination représentation forte et en dérivent, car, ainsi que le faisait remarquer Maury: « Pourquoi puisque l'hallucination n'est que le plus haut degré de vérification de l'idée-image, pourquoi n'est-ce pas à la suite d'une contemplation prolongée de cette idée que ce phénomène se produit? » (sept. 1846, p. 296).

Il y a donc ici une question de fait à examiner: oui ou non l'hallucination se produit-elle dans les états d'attention forte? On a invoqué à l'appui de la thèse de Brierre de Boismont divers cas qui pourraient paraître à première vue lui être tout à fait favorables, mais dont les uns, faute de détails précis n'ont guère qu'une valeur anecdotique ou littéraire, et dont les autres, examinés de près, vont précisément à l'encontre de la thèse même. J'en examinerai deux seulement qui sont cités partout.

Voici le premier: On sait que Gustave Flaubert travaillait habituellement dans un état d'extrême tension intellectuelle; or, interrogé par Taine au sujet, je crois, de sa vision mentale, il répondit par une lettre dont on reproduit toujours le fragment suivant « Mes personnages imaginaires m'affectent, me poursuivent, ou plutôt, c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais si bien empoisonné moi-même, que je me suis donné deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dîner. » (Taine, 1870, t. I, p. 94).

Le second cas partout cité, depuis qu'il a été rapporté par Wigan, est celui de ce peintre anglais, imitateur de Reynolds, qui exécutait, paraît-il, des portraits fort ressemblants, non pas directement d'après ses modèles, mais après une seule séance de pose, en copiant les images hallucinatoires qu'il en avait.

On peut opposer au cas de Flaubert différentes objections; je me contenterai de la seule qui soit essentielle: Flaubert ne dit pas avoir été halluciné en décrivant le suicide de Mme Bovary: il dit, ce qui est très différent, que ses personnages imaginaires l'affectent, le poursuivent, qu'il vit en eux; quant à l'indigestion, il n'est aucunement nécessaire de supposer une hallucination pour l'expliquer: j'ai vu des enfants à qui il suffisait que l'on parlât d'huile de ricin pour qu'ils éprouvassent d'irrésistibles nausées; parler de mal de mer devant certaines personnes leur donne également la nausée, et il n'est pas nécessaire de supposer que ces enfants eussent alors une hallucination de l'odorat, ni que ces personnes eussent autre chose qu'une représentation mentale très rudimentaire et nullement hallucinatoire des mouvements du bateau.

Non seulement Flaubert ne dit pas avoir perçu d'une façon hallucinatoire le goût de l'arsenic, mais il le nie expressément: quelques lignes plus loin, dans la même lettre, on trouve ceci que Taine a supprimé (sans doute parce que cela contredisait sa thèse au lieu de l'appuyer): « N'assimilez pas la vision intérieure de l'artiste à celle de l'homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états; il y a un abîme entre eux... » (Flaubert, 1892, p. 349).


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