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L'étendue et le développement de la conscience

(Revue scientifique

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Quel est le nombre de représentations que notre conscience est capable de loger simultanément? Des opinions très diverses ont été émises au sujet de l'étendue de la conscience, tantôt on croyait qu'un nombre très restreint, bien plus qu'une seule et unique représentation, pouvait chaque fois être présent dans la conscience; tantôt on déclarait que ce nombre atteignait, selon les circonstances, une grandeur illimitée, et on attribuait en même temps aux représentations des degrés infiniment différents de clarté.

Évidement cette question difficile ne peut être tranchée par des perceptions internes approximatives, mais tout au plus par la voie expérimentale. Les observations concernant les impressions simultanées et instantanées, que nous avons utilisé précédemment, afin de mieux connaître la marche générale des représentations, ne peuvent servir notre dessein, à cause de l'incertitude qui règne sur les limites les plus extrêmes du champs du regard interne. En revanche, les impressions successives sont capables, du moins dans certains cas, de résoudre ce problème. Quand on a l'aperception d'une série d'irritations sensorielles successives, à chaque nouvelle aperception, les irritations antérieures se retirent graduellement dans le pourtour obscure du champs de regard interne et en disparaissent à la fin entièrement. Si l'on réussit à déterminer quelle est dans la série dans la série des représentations déjà effectuées, celle qui arrive justement à la limite de la conscience, quand une nouvelle représentation est aperçue; de cette façon, on découvre, pour le cas des représentations simples successives, l'étendue de la conscience. Le problème, ainsi posé, se résout si l'on choisit comme irritants sensoriels, les battements du pendule, et si toujours, après la production d'un nombre fixe et déterminé de ces derniers, d'autres impressions sonores se succédant régulièrement, par exemple, des coups de cloche, se font entendre. Si l'on arrive à savoir quel est le nombre de battements du pendule qui peuvent, de cette manière, être réunis par la conscience et constituer un groupe, en même temps que pour notre conscience, l'égalité des groupes se succédant reste encore distincte, par ce moyen, on obtient dans ce cas spécial une mesure de l'étendue de la conscience. L’exécution des expériences montre cependant que la valeur limite, ainsi trouvée, dépend à un haut degré de la vitesse de succession. Prenons pour point de départ une vitesse, au cours de laquelle l'aperception peut s'adapter encore aux irritations et qui, par conséquent, présente les conditions les plus favorables, pour opérer la perception d'un nombre, aussi grand que possible, de représentations. On voit ce nombre se réduire, que la vitesse augmente ou qu'elle diminue: dans le premier cas, parce qu'une aperception suffisante n'est plus possible; dans le second, parce que chaque représentation aperçue a le temps de s'obscurcir, de s'éclipser, avant l'entrée d'une nouvelle représentation au point du regard interne; et même, si le mouvement des impressions est très lent, il sera difficile de tenir éloignées d'autres représentations, qui surgissent dans l'intervalle des pauses. Il est donc évident que le nombre qui est découvert, quand cette vitesse est des plus favorables, présente un intérêt tout à fait particulier. Dans le cas spécial des impressions successives, ce nombre désignera l'étendue maximum de la conscience; et par conséquent, il faudra s'attendre à ce qu'un nombre ait une grandeur constante; tandis que les valeurs obtenues, quand les vitesses ont été modifiées, ne permettent, à vrai dire, que de mesurer les perturbations qui, lors de la prédominance des séries de représentations, sont susceptibles de se présenter, par la suite de changement des conditions de l'aperception.

On constate que cette vitesse la plus favorable est de 0.3 à 0.5 de secondes, pour les impressions séparées par un intervalle, 12 est le plus grand nombre de représentations, qui, dans ce cas, sont encore susceptibles d'être réunie en une série. Nous serons donc autorisé à considérer douze représentations simples, comme étant l'étendue maxima de la conscience pour les représentations relativement simples et pour les représentations successives. Ce nombre concorde avec le nombre des parties simples de la mesure, que notre sentiment rythmique est encore capable de résumer. On remarque aussi que la conscience rassemble en soi les impressions, lorsqu'elle dispose d'une façon rythmique. Nous ne sommes plus en état de réunir un nombre égal d'impressions, dès que nous négligeons intentionnellement cet auxiliaire rythmique, ou que nous laissons les impressions se succéder à intervalles irréguliers. L'étendue maxima donnée n'est donc valable qu'en supposant que les représentations simples se lient convenablement et constituent plusieurs groupes.

Pour les expériences dont je viens de parler, je me suis servi des deux métronomes à sonneries; dans l'un de ces instruments un coup de cloche répondait à 2, 4 ou 6 battements de pendule; et dans l'autre, à 5, 8 ou 12 battements. La durée d'oscillation variait entre 0,3 et 2''. Quand elle atteignait 1'', la réunion des 12 battements était déjà incertaine, et, même impossible, dès l'apparition de la fatigue. Quand elle oscillait de 1,5 à 2'', 8 battements, et non plus 12, pouvaient encore être réunis. La conclusion que ces expériences comportent au sujet de l'étendue de la conscience, se déduit des réflexions suivantes. Nous figurons le degré de clarté des représentations disparues de la conscience. Or si, comme dans le cas présent, une seule représentation est aperçue, celle-ci devra être indiquée par une ordonnée positive plus grande. Si donc nous supposons, que dans une série régulière la représentation a (fig. 51) est aperçue, elle pourra être liée à une série d'autres représentations b, c, w, tant que celles-ci sont, lors de l'aperception de a, toutes ensembles dans la conscience; mais la liaison ne s'étendra plus à une représentation n, déjà disparue. Si la série est prolongée, de façon que a s'abaisse au-dessous du seuil de la conscience, au même moment une nouvelle représentation, marquée par le coup de cloche, sera aperçue.Le modèle proposé par le psychologue W. Wundt tente d'expliquer l'étendue de la conscience et des différents seuils Évidement, la condition nécessaire pour obtenir la réunion en une série, c'est que deux impressions embrassant la série soient justement encore, à un moment, simultanément présentes dans la conscience. D'ailleurs, lors de la réunion des grandes séries, l'intensité des représentations isolées est en même temps influencée par l'association qui s'opère dans les groupes; car désormais elle dépend, non plus simplement de l'éloignement du point de regard de l'aperception, mais de l’énergie avec laquelle les représentations isolées sont aperçues. Ainsi, par exemple, n et h peuvent être aperçue très énergiquement, c et e plus faiblement encore; c'est pourquoi les rapports indiqués par les lignes ponctuées ont pour origine l’énergie des représentations simultanément présentes.

Les commencements ou débuts de notre conscience sont entourés de grandes obscurités. Peu de temps après l'accouchement, l'enfant nous révèle qu'il se rappelle certaines impressions; par conséquents, cette liaison des représentations, que nous considérons partout comme un symptôme de conscience, existe chez lui. Donc le premier développement de la conscience de l'homme est probablement antérieur à la naissance de ce dernier, quoique toujours cette conscience la plus primitive s'étende seulement à des irritants sensoriels, qui se succèdent rapidement ou se répètent souvent. La plupart du temps, dès les premiers jours de la vie, l'attention commence déjà à se manifester. Elle est sans doute spécialement éveillée par de vives impressions sensorielles, qui nécessitent d'abord une aperception passive. Après les premières semaines de la vie du nouveau-né, l'éveil de l'attention active se produit par suite de la prédominance fortuite de ces sortes d'impressions visuelles, qui se distinguent par aucune espèce de propriété particulière. Mais ici encore, le regard de la conscience n'embrasse qu'un champ extrêmement limité. Quand les premiers mois se sont écoulés, l'enfant oublie les personnes de son entourage habituel, s'il a passé quelques semaines sans les voir. Nos souvenirs des cinq ou six premières années ont complètement disparu de la mémoire de chacun de nous; et même, quant au temps qui a succédé immédiatement à ces années, il ne nous reste que quelques impressions particulièrement intensives ou étranges. De cette manière, s'établit lentement la continuité de la conscience. Plus tard encore, cette continuité éprouve des interruptions multiples, d'une durée plus ou moins longue, surtout dans le sommeil et dans bien des cas de trouble intellectuel.

La formation des liaisons entre les représentations est une condition essentielle du développement de la continuité de la conscience; mais ces liaisons sont plus ou moins fixes. La succession des impressions dissout de nouveau une partie des liaisons primitives. Tout ce qui est simultanément représenté afflue plus ou moins à la conscience. L'enfant fusionne, confond en une seule image inséparable la maison avec la place sur laquelle elle se trouve. Je citerai avec le cavalier, le canot avec le fleuve. Grâce, soit aux mouvements directement perçus et aux changements des objets, soit à la séparation des liaisons fixes de représentations d'avec les liaisons relâchées, les représentations isolées, comme celles qui forment les éléments constants des liaisons variables, se dégagent graduellement de ces complexus primitifs.

Un complexus de représentations, qui joue un rôle dominant dans la formation ultérieure de la conscience, prend spécialement part à ce développement. C'est le groupe de ces représentations, dont la source réside dedans de nous-mêmes. Les représentations sensorielles, que nous recevons de notre propre corps, et les représentations de mouvement de nos membres ont, sur toutes les autres, l'avantage de constituer un groupe permanent de représentations. Puisque particulièrement divers muscles sont toujours à l'état de tension ou d'activité, une représentation, tantôt obscure, tantôt plus claire des positions ou des mouvements de notre corps, ne manque jamais dans notre conscience. Les éléments appartenant à ce groupe de représentations, qui existent dans notre conscience, eux, en vertu de l'association fréquente, intimement liés avec les éléments situés en dehors d'elle, de façon qu'ils se trouvent au moins sur le seuil de la conscience; en d'autres termes, ils peuvent à chaque instant entrer dans la conscience. Ce groupe permanent de représentations jouit encore de la propriété suivante: nous avons conscience de chacune d'elles, comme d'une représentation que nous sommes capables d'engendrer volontairement, à tout instant. Par l'impulsion de la volonté qui produit les mouvements, nous engendrons directement les représentations de mouvement; et, par le mouvement volontaire de nos organes sensoriels, nous engendrons indirectement les représentations visuelles et tactiles de notre propre corps. En envisageant ainsi le groupe permanent de représentations, comme dépendant immédiatement ou médiatement de notre volonté, nous donnerons à ce groupe le nom de conscience de soi-même.

Par conséquent, aux débuts de son développement, la conscience de soi-même est absolument sensorielle. Elle se compose d'une série de représentations sensorielles, qui se distinguent de toutes les autres par leur permanence et leur dépendance partielle de la volonté; tandis que simultanément, de vifs sentiments, surtout les sentiments provenant de la sensibilité générale, renforcent leur effet. Déjà, chez les animaux les plus inférieurs, on constate l'existence de toutes les conditions nécessaires au développement d'une semblable et simple conscience de soi-même. Même chez les enfants et les sauvages, la permanence des représentations joue encore un rôle prédominant.

L'influence de la volonté n'arrive que graduellement à avoir une valeur prédominante. Quand l'aperception de toutes les représentations apparaît comme une activité interne de la volonté, la conscience de soi-même commence simultanément se dilater et à se rétrécir, en un certain sens. La conscience de soi-même se dilate, en tant que chaque acte de représentation est dans une relation avec la volonté; elle se rétrécit, en tant que la conscience de soi-même se retourne de plus en plus vers l'activité interne de l'aperception, par opposition à laquelle notre corps, avec toutes les représentations, qui se rapportent à ce dernier, apparaît comme un objet extérieur, différent de notre moi proprement dit. Cette conscience de soi-même, rapportée au processus d'aperception, nous l'appelons notre moi, et l'aperception des représentations se nomme donc, suivant le mot de Leibniz, leur élévation dans la conscience de soi-même.

Ainsi, dans le développement naturel de la conscience de soi-même réside déjà la préparation aux transformations les plus abstraites que la philosophie a donné à ce concept; seulement, la philosophie préfère renverser le processus de développement, puisqu'elle pose au commencement le moi abstrait. Or il ne faut pas oublier que ce moi abstrait est, à la vérité, préparé dans le développement naturel de la conscience de soi-même, mais qu'il n'existe pas dans cette dernière. Même le philosophe spéculatif est incapable de séparer sa conscience de soi-même d'avec ses représentations corporelles et ses sentiments de la sensibilité générale, qui constituent désormais le fond sensoriel de la représentation du moi. En cette qualité, cette représentation est une représentation sensorielle, comme chaque représentation; car, même en ce qui concerne le processus d'aperception, si nous en avons conscience, c'est principalement grâce aux sensations de tension, qui l'accompagnent.


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