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Les moyens d'expression chez les animaux - Partie 4

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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Outre le sifflement, certains serpents possèdent des moyens de produire des sons particuliers. J'ai remarqué, il y a déjà plusieurs années, dans l'Amérique du Sud, que lorsqu'on troublait un Trigonocephalus venimeux, il agitait vivement l'extrémité de sa queue, qui, frappant sur l'herbe et les petites branches sèches, produisait un bruit vif et rapide entendu distinctement à la distance de six pieds. L'Echis carinata de l'Inde, espèce féroce et dont la piqûre est mortelle, produit « un son particulier, étrange, prolongé, presque un sifflement », par un mécanisme tout différent, c'est-à-dire en frottant « les replis de son corps les uns contre les autres », tandis que la tête reste à peu près immobile. Les écailles latérales, et celles-là seulement, sont fortement convexes, et leur saillie médiane est dentelée comme une scie; lorsque l'animal enroulé frotte ses replis, ces dents grattent les unes contre les autres. Rappelons enfin l'exemple bien connu du serpent à sonnette. Celui qui s'est borné à secouer la sonnette d'un serpent mort ne peut se faire une idée juste du son produit par l'animal vivant. D'après le professeur Shaler, ce son ne peut se distinguer de celui que produit le mâle de la grande cigale (insecte homoptère) qui habite le même pays. Au Jardin zoologique, j'ai été frappé de la ressemblance des sons émis par le serpent à sonnette et par le Clotho arietans, alors qu'on les provoquait en même temps; et, bien que le bruit produit par le crotale fut plus retentissant et plus aigu que le sifflement du Clotho, j'avais peine, à quelques mètres de distance, à les distinguer l'un de l'autre. Or, quelle que soit la signification du bruit produit dans l'une de ces espèces, je ne puis guère douter qu'il ne serve au même but dans la seconde et je conclus des gestes menaçants exécutés en même temps par beaucoup de serpents, que leur sifflement, le bruit de la sonnette du crotale et de la queue du trigonocéphale, le raclement des écailles de l'échis, et la dilatation du capuchon du cobra, servent tous au même objet, c'est-à-dire à les faire paraître formidables à leurs ennemis.

On pourrait supposer que les serpents venimeux, tels que ceux que nous venons de nommer, qui possèdent dans leurs crochets un instrument de défense si redoutable, ne doivent pas être exposés à des attaques, et qu'ils n'ont, par conséquent, aucun besoin de moyens propres à provoquer la crainte chez leurs ennemis. Il n'en est rien cependant, et, dans tous les pays du monde, on voit ces reptiles servir eux-mêmes de proie à un très grand nombre d'animaux. C'est un fait bien connu qu'aux États-Unis on emploie, pour purger les districts infestés de serpents à sonnette, des porcs, qui s'acquittent parfaitement de cette tâche. En Angleterre, le hérisson attaque et dévore la vipère. J'ai entendu dire an docteur Jerdon que, dans l'Inde, plusieurs espèces de faucons et un mammifère au moins, le Herpestes, tuent les cobras et d'autres serpents venimeux; il en est de même dans le sud de l'Afrique. Il est donc permis de croire que les sons ou les signes de tout genre, par lesquels les espèces venimeuses peuvent se faire reconnaître immédiatement pour redoutables, leur sont au moins aussi utiles qu'aux espèces inoffensives, qui seraient incapables, si elles étaient attaquées, de faire aucun mal réel.

Puisque l'histoire des serpents m'a déjà entraîné à d'aussi longs développements, je ne puis résister à la tentation d'ajouter quelques remarques sur le mécanisme qui a probablement présidé au développement de la sonnette du crotale.

Divers animaux, certains sauriens en particulier, replient leur queue ou l'agitent vivement, lorsqu'ils sont provoqués c'est ce qu'on observe chez un grand nombre d'espèces de serpents. On voit au Jardin zoologique une espèce inoffensive, le Coronella Sayi, qui fait tournoyer sa queue si rapidement que celle-ci devient presque invisible. Le trigonocéphale, dont j'ai déjà parlé, a la même habitude; l'extrémité de sa queue est un peu renflée. Chez le Lachesis, qui est si rapproché du crotale que Linné les a placés dans le même genre, la queue, pointue, se termine par une écaille unique, grande, en forme de lancette. Or, d'après les observations du professeur Shaler, chez certains serpents, « la peau se détache plus difficilement sur la région caudale que sur les autres parties du corps ». Supposons dès lors que, chez quelque ancienne espèce américaine, la queue élargie ait d'abord porté une seule grande écaille; supposons qu'à l'époque de la mue cette écaille n'ait pu se détacher, et soit restée définitivement fixée au corps de l'animal; a chaque nouvelle période du développement du reptile, une nouvelle écaille, plus grande que la précédente, se sera formée au-dessus d'elle, et aura pu de même rester adhérente. Voilà le point de départ du développement d'une sonnette, dont l'emploi sera habituel, si l'espèce avait coutume, comme tant d'autres, d'agiter sa queue en présence d'une provocation. Il est difficile de mettre en doute que la sonnette ne se soit ensuite développée spécialement pour servir d'instrument sonore car les vertèbres elles-mêmes de l'extrémité de la queue ont éprouvé des modifications dans leur forme et ont subi une coalescence. Divers appareils d'ailleurs, aussi bien que la sonnette du crotale, les écailles latérales chez l'échis, les côtes cervicales chez le cobra, le corps tout entier chez le clotho, ont pu éprouver certaines modifications tendant a produire l'appréhension et l'effroi chez un ennemi. Ne voyons-nous pas, chez un oiseau, l'étrange secrétaire (Gypogeranus), l'économie tout entière spécialement adaptée à la chasse aux serpents, sans qu'il en résulte aucun danger pour lui. Il est extrêmement probable, d'après ce que nous avons déjà vu, que cet oiseau hérisse ses plumes quand il se précipite sur un serpent; il est certain que le herpestes, au moment où il fond sur un reptile, redresse le poil de tout son corps et en particulier celui de sa queue. On sait de même que certains porcs-épics, lorsqu'on les irrite ou que la vue d'un serpent les effraye, agitent rapidement leur queue, produisant ainsi un son particulier qui résulte du choc de leurs piquants tubulaires. Ainsi l'assaillant et l'assailli cherchent tous les deux à se rendre l'un pour l'autre aussi effrayants que possible; chacun d'eux possède pour ce but des moyens spéciaux, qui, chose singulière, se trouvent être parfois presque identiques. Je conclus on a vu que, parmi les serpents, les individus privilégiés qui étaient le plus capables d'effrayer leurs ennemis ont échappé le plus facilement à la mort; on a vu d'autre part que, parmi ces ennemis, ceux-là ont surtout prospéré qui pouvaient le mieux vaincre les difficultés présentées par la chasse aux serpents venimeux; il en est résulté, dans l'un et l'autre cas, et en admettant la variabilité des espèces, que les variations utiles se sont perpétuées parmi les descendants des individus le plus heureusement constitués.


Renversement des oreilles en arrière

Chez un grand nombre d'animaux, les mouvements des oreilles constituent un moyen expressif d'une grande valeur; dans certaines espèces, par exemple chez l'homme, chez les singes supérieurs et chez beaucoup de ruminants, ces organes n'ont, au contraire, aucune utilité au point de vue de l'expression. De légers déplacements suffisent souvent pour accuser de la manière la plus évidente des états d'esprit différents, ainsi qu'on l'observe journellement chez le chien; mais nous ne nous occuperons ici que de ce mouvement spécial par lequel les oreilles se renversent complètement en arrière et s'appliquent contre la surface de la tête. Ce mouvement indique des dispositions hostiles, mais seulement dans le cas où il s'agit d'animaux qui combattent à coups de dents et il s'explique alors naturellement par la préoccupation qu'ont ces animaux, dans une bataille, de garantir ces appendices si exposés et d'empêcher leur adversaire de les saisir. L'influence de l'habitude et de l'association leur fait ensuite exécuter le même mouvement toutes les fois qu'ils sont hargneux, même à un faible degré, ou qu'ils veulent en jouant s'en donner l'air. Pour se convaincre que cette explication est bien l'expression de la réalité, il suffit de considérer la relation qui existe, chez un très grand nombre d'espèces animales, entre cette rétraction des oreilles et la manière de combattre. Tous les carnivores combattent avec les dents canines, et tous aussi, au moins dans les limites des observations que j'ai pu faire, renversent leurs oreilles pour exprimer des dispositions hostiles. C'est ce qu'on peut voir tous les jours chez les dogues, lorsqu'ils se battent entre eux sérieusement, et chez les petits chiens, quand ils se battent en s'amusant. Ce mouvement est bien distinct de l'abaissement des oreilles accompagné d'un léger renversement en arrière, que l'on observe sur un chien joyeux et caressé par son maître. On peut le constater encore chez les petits chats quand ils luttent dans leurs jeux, aussi bien que chez les chats adultes, lorsqu'ils sont réellement d'humeur farouche. On le sait, bien que protégées efficacement jusqu'à, un certain point par la position qu'elles prennent alors, les oreilles ne sortent pas toujours saines et sauves de la bataille, et l'on voit souvent chez les vieux chats des déchirures plus ou moins profondes, traces de leurs belliqueuses rivalités. Dans les ménageries, ce même mouvement est très frappant chez les tigres, les léopards, etc., lorsqu'ils s'accroupissent en grondant sur leur pâture. Le lynx possède des oreilles d'une longueur remarquable si l'on approche un de ces animaux dans sa cage, il les rétracte avec énergie, d'une manière qui est expressive au plus haut degré de ses dispositions hostiles. Un phoque, le Otaria pusilla, qui a de très petites oreilles, les renverse de même en arrière quand il s'élance avec colère aux jambes de son gardien.

Lorsque les chevaux luttent entre eux, ils mordent avec les incisives et frappent avec les jambes de devant beaucoup plus qu'ils ne ruent des jambes de derrière. Ces observations ont été faites sur des étalons échappés cela résulte d'ailleurs d'une manière évidente de la nature des blessures qu'ils se font les uns aux autres. Tout le monde connaît l'air vicieux que donne a un cheval ce renversement des oreilles, qui est parfaitement distinct du mouvement par lequel il prête attention à un bruit produit derrière lui. Si un cheval de mauvais caractère, placé dans sa stalle d'écurie, a des dispositions a ruer, ses oreilles se rétractent par habitude, bien qu'il n'ait pas l'intention ou le pouvoir de mordre. Voyez au contraire un cheval qui s'élance en pleins champs ou qui reçoit un coup de fouet, il lance vigoureusement ses deux jambes de derrière, mais en général il ne renverse pas ses oreilles, car il n'est pas alors en colère. Les guanacos se battent à outrance avec leurs dents ces batailles doivent même être fréquentes, car j'ai trouvé souvent des déchirures profondes dans le cuir de ceux que j'ai tués en Patagonie. Les chameaux font de même. Or, dans ces deux espèces, les oreilles se renversent encore fortement en arrière, en signe d'hostilité. J'ai remarqué que les guanacos rétractent aussi leurs oreilles lorsqu'ils n'ont pas l'intention de mordre, mais seulement de lancer de loin leur salive sur l'agresseur dont la présence les irrite. L'hippopotame lui-même renverse ses petites oreilles, exactement comme le cheval, quand il s'avance menaçant, la gueule largement ouverte, sur un animal de son espèce.

Quel contraste entre les animaux précédents et les bœufs, les moutons, les chèvres, qui n'usent jamais de leurs dents pour combattre, et qui ne rétractent jamais leurs oreilles sous l'influence de la colère! Quelque paisible que paraissent les moutons et les chèvres, leurs mâles se livrent quelquefois des batailles acharnées. Les cerfs constituent une famille très voisine des précédentes ne sachant pas qu'ils combattissent jamais avec les dents, j'ai été un jour surpris de trouver dans un récit du major Ross King les détails suivants sur l'élan d'Amérique, qu'il a observe au Canada: « Lorsqu'il arrive à deux mâles de se rencontrer, dit-il, ils se précipitent l'un sur l'autre avec une fureur effrayante, en renversant les oreilles et en grinçant des dents. » J'ai appris depuis par M. Bartlett que certaines espèces de cerfs se battent avec fureur a coups de dents, en sorte que le renversement des oreilles de l'élan est encore une confirmation de la règle générale. Plusieurs espèces de kangourous, conservées au Jardin zoologique, combattent en égratignant avec les pieds de devant et ruant avec les pattes de derrière jamais ils ne se mordent les uns les autres, et jamais leurs gardiens ne les ont vus renverser leurs oreilles lorsqu'ils étaient irrités. Les lapins se battent surtout à coups de pieds et a coups de griffes, mais ils se mordent aussi mutuellement; je connais un exemple dans lequel l'un d'eux emporte d'un coup de dont la moitié de la queue de son adversaire. Au début de la lutte, ils renversent leurs oreilles mais ensuite, lorsqu'ils se précipitent les uns sur les autres et se frappent à coups de pieds, ils les gardent redressées ou les remuent virement dans tous les sens.

M. Bartiett a été témoin d'un combat acharné entre un sanglier et sa femelle l'un et l'autre avaient la gueule ouverte et les oreilles renversées. Cependant, il ne paraît pas que cette attitude soit habituelle aux cochons domestiques dans leurs querelles. Les sangliers combattent en frappant de bas en haut avec leurs défenses M. Bartlett n'ose pas affirmer qu'ils renferment leurs oreilles. Les éléphants, qui luttent aussi avec leurs défenses, ne rétractent pas ces appendices, mais au contraire les dressent, en se précipitant les uns sur les autres ou sur un ennemi.

Les rhinocéros du Jardin zoologique se battent avec leur corne nasale; on ne les a jamais vus essayer de se mordre mutuellement, si ce n'est en jouant, et leur gardiens affirment qu'ils ne renversent jamais leurs oreilles, il la manière des chevaux ou des chiens, pour manifester des dispositions hostiles. Aussi ne puis-je m'expliquer comment sir S. Baker, racontant qu'un rhinocéros, tué par lui, avait perdu ses oreilles, ajoute: « Elle avaient été emportées d'un coup de dent, dans une bataille, par un autre animal de la même espèce cette mutilation n'est d'ailleurs pas rare. »

Pour terminer, un mot sur les singes. Quelques espèces, qui possèdent des oreilles mobiles et qui se battent a coups de dents, par exemple le Cercopithecus ruber, renversent leurs oreilles, exactement comme les chiens, lorsqu'ils sont irrités ils prennent alors un aspect remarquablement farouche. Chez d'autres, tels que l'Inuus ecaudatus, on ne voit rien de semblable. D'autres enfin, et c'est la une anomalie singulière, rétractent les oreilles, montrent les dents et font entendre un grognement de satisfaction, lorsqu'on les caresse. J'ai fait cette observation sur deux ou trois espèces de Macaques, et sur le Cynopithecus niger. A coup sûr, si nous n'étions prévenus, il nous serait difficile, étant donnée l'habitude que nous avons de la physionomie des chiens, de reconnaître dans les caractères précédents l'expression de la joie ou du plaisir.


Redressement des oreilles

Nous n'avons que peu de chose dire sur ce mouvement. Tout animal qui peut mouvoir librement ses oreilles les dirige, lorsqu'il est enrayé ou qu'il regarde attentivement un objet, vers cet objet lui-même, afin de saisir tout son qui pourrait en provenir. En même temps il relève généralement la tête tous ses organes sensoriaux sont alors en éveil certains animaux de petite taille se dressent même sur leurs pattes de derrière. Les espèces elles-mêmes qui s'accroupissent sur le sol ou qui fuient immédiatement devant le danger, prennent en général l'attitude précédente, au premier moment, dans le but de découvrir la source et la nature du péril qui les menace. La tête relevée, les oreilles dressées et le regard dirigé en avant donnent à un animal quelconque une expression d'attention profonde qu'il est impossible de méconnaître.


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