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Les moyens d'expression chez les animaux - Partie 2

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

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C'est donc de cette association relative des sons que dépendent tous les effets essentiellement caractéristiques qu'on résume par le mot d'expression musicale. Mais pourquoi certaines associations de sons ont-elles tels ou tels effets? C'est un problème qui n'est point encore résolu. Ces effets doivent, à la vérité, se trouver, d'une manière ou d'une autre, en rapport avec les relations arithmétiques bien connues existant entre les vitesses de vibration des sons qui constituent une échelle musicale. Il est possible, mais ce n'est encore qu'une hypothèse, que la facilité mécanique plus ou moins grande avec laquelle l'appareil vibrant du larynx humain passe d'un état de vibration à un autre, ait été primitivement une cause du plaisir plus ou moins marqué produit par diverses successions de sons.

Laissant de côté ces questions complexes, et ne nous occupant que des sons plus simples, nous pouvons reconnaître au moins quelques-unes des raisons de l'association de certains genres de sons avec certains états d'esprit. Un cri, par exemple, poussé par un jeune animal ou par un des membres d'une société, pour appeler au secours, sera naturellement fort, prolongé et aigu, afin qu'il puisse être entendu au loin. En effet, par suite des dimensions de la cavité interne de l'oreille, et du pouvoir de résonance qui en résulte, les notes élevées produisent, comme Helmholtz l'a démontré chez l'homme, une impression particulièrement violente. Un animal mâle qui voudra plaire a sa femelle emploiera naturellement les sons qui sont agréables à l'oreille de son espèce. Il semble du reste que les mêmes sons plaisent souvent à des animaux très différents, grâce à la ressemblance de leurs systèmes nerveux c'est ce que nous constatons sur nous-mêmes en écoutant avec plaisir le gazouillement des oiseaux et même le chant de certaines rainettes. Au contraire, les sons destinés il frapper un ennemi de terreur seront naturellement rauques et désagréables.

Le principe de l'antithèse a-t-il joué un rôle dans le développement des sons comme moyen d'expression ? On aurait pu le supposer c'est cependant fort douteux. Les sons saccadés du rire, émis par l'homme et par diverses espèces de singes, pour témoigner le plaisir, sont aussi différents que possible des cris prolongés qui expriment chez eux la souffrance. Le sourd grognement de satisfaction du porc, alors qu'il est repu, ne ressemble en rien au cri strident qu'il pousse sous l'influence de la douleur ou de la terreur. Chez le chien, au contraire, comme je l'ai déjà fait remarquer, l'aboiement de colère et l'aboiement de joie n'ont absolument rien d'opposé l'un à l'autre il en est de même dans bien d'autres cas.

Voici encore un autre point obscur les sons produits sous l'influence de divers états de l'esprit déterminent-ils la forme de la bouche ? ou bien est-ce, au contraire, la forme de la bouche qui, déterminée par des causes indépendantes, agit sur ces sons et les modifie ? Un jeune enfant qui pleure ouvre largement la bouche, ce qui est évidemment nécessaire pour l'émission d'un fort volume de son mais en même temps l'orifice buccal prend une forme à peu près quadrangulaire, par suite d'une cause complètement distincte, qui est, comme on le verra plus loin, l'éclosion énergique des paupières et l'élévation de la lèvre supérieure qui en est la conséquence. Jusqu'à quel point cette forme carrée de la bouche modifie-t-elle le son expressif des pleurs, c'est ce que je ne saurai dire seulement nous savons, grâce aux travaux de Helmholtz et de divers autres observateurs, que la forme de la cavité buccale et celle des lèvres déterminent la nature et la hauteur des sons-voyelles qui sont produits.

On verra encore, dans un chapitre ultérieur, que, sous l'influence du mépris ou du dégoût, il existe une tendance, dont les causes sont explicables, à souffler par la bouche ou les narines, et a produire ainsi un son analogue a peuh ou psh. Qu'il vous arrive d'être arrêté court ou subitement étonné, et vous aurez immédiatement une disposition à ouvrir largement la bouche comme pour exécuter une inspiration profonde et rapide, sans doute parce que vous étiez préparé à prolonger l'exercice que vous exécutiez. Pendant la profonde expiration qui suit, la bouche se ferme légèrement, et les lèvres se portent un peu en avant, pour des raisons qui seront étudiées plus tard cette forme de la bouche répond, d'après Helmholtz, au son de la voyelle 0. II est certain qu'une foule laisse échapper en effet un oh prolongé, lorsqu'elle vient d'assister a un spectacle étonnant. Si la douleur se mêle a la surprise, il se produit une tendance a contracter tous les muscles du corps, y compris ceux de la face, et les lèvres se portent en arrière cela explique peut-être pourquoi le son devient alors plus élevé et prend le caractère de Ah! ou Ach! La crainte, qui fait trembler tous les muscles, amène naturellement du tremblement dans la voix celle-ci devient en même temps rauque, par suite de la sécheresse de la bouche que produit l'arrêt du fonctionnement des glandes salivaires. On ne peut expliquer pourquoi le rire de l'homme et du singe est un son rapidement saccadé. Les coins de la bouche sont alors attirés en haut et en arrière, ce qui l'allonge transversalement nous essayerons plus loin de trouver les causes de ce fait. Toutefois la question des différences des sons qui se produisent sous l'influence des divers états de l'âme est dans son ensemble si obscure, que c'est a peine si j'ai pu l'éclairer d'un peu de lumière, et je ne saurais me dissimuler la faible valeur des observations que j'ai réunies.

Tous les sons dont il a été question jusqu'à présent sont sous la dépendance des organes respiratoires mais il en est dont le mécanisme est entièrement différent et qui ont aussi leur valeur comme moyens d'expression. Les lapins s'avertissent mutuellement par le bruit qu'ils font en frappant le sol du pied un homme qui sait imiter exactement ce bruit peut, par une soirée tranquille, entendre les lapins qui lui répondent de divers côtés. Ces animaux, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, frappent encore le sol lorsqu'on les met en colère. Dans cette même situation d'esprit, les porcs-épics font sonner leurs piquants et agitent leur queue avec bruit j'en ai vu un se comporter de cette manière quand on introduisait un serpent vivant dans sa cage. Les piquants de la queue sont très différents de ceux du corps ils sont courts, creux, minces comme des plumes d'oie leur extrémité est coupée transversalement et ouverte ils sont attachés par un pédicule long, délié, élastique. Lorsque l'animal secoue rapidement sa queue, ces piquants s'entrechoquent en produisant un son continu particulier. J'ai été témoin de ce fait en présence de M. Bartiett. Il est possible, me semble-t-il, de comprendre comment le porc-épic a été muni, grâce à une modification de ses piquants protecteurs, de cet appareil sonore tout particulier. C'est, en effet, un animal nocturne or si, dans l'obscurité de la nuit, il vient a flairer ou à entendre un ennemi qui rude autour de lui, n'est-ce pas pour lui un précieux avantage de pouvoir lui indiquer à qui il a affaire, et l'avertir qu'il est armé de formidables piquants ? Il peut ainsi éviter une attaque. Je puis ajouter qu'il a si bien conscience de la puissance de ses armes, que, lorsqu'on l'irrite, il charge a. reculons ses piquants hérisses, quoique toujours inclinés en arrière.

Un grand nombre d'oiseaux produisent pendant la saison des amours des sons variés à l'aide de plumes offrant une disposition spéciale. Lorsqu'on la provoque, la cigogne fait entendre un claquement bruyant avec son bec. Certains serpents produisent un bruit de frottement, ou de raclement. Beaucoup d'insectes bourdonnent en frottant les unes contre les autres des parties spécialement modifiées de leur tégument corne. Ce bourdonnement est en général employé comme un appel ou un moyen de séduction, d'un sexe a l'autre; mais il sert aussi à exprimer des émotions différentes. Tous ceux qui ont étudié les abeilles savent que leur bourdonnement change de caractère lorsqu'elles sont irritées, ce qui peut mettre en garde contre le danger d'être piqué. Certains auteurs ont tellement insiste sur les organes respiratoires et vocaux considères comme moyens spéciaux d'expression, que j'ai cru devoir faire ces quelques observations pour montrer que des sons produits par d'autres mécanismes servent également bien au même objet.


Érection des appendices cutanés

Il n'est peut-être pas de mouvement expressif qui soit aussi général que le hérissement involontaire des poils, des plumes et des autres appendices cutanés il est en effet commun a trois des grandes classes de vertèbres. Ces appendices se hérissent sous l'influence de la colère ou de la terreur, et plus spécialement lorsque ces émotions s'associent ou succèdent rapidement l'une à l'autre. Cette action sert d'ailleurs a donner à l'animal une apparence plus imposante et plus terrible eu présence de ses ennemis ou de ses rivaux; elle est généralement accompagnée par divers mouvements volontaires tendant au même objet, et par l'émission de sons sauvages. M. Bartlett, qui a acquis une si parfaite connaissance des animaux de toute espèce, ne doute nullement de la vérité de cette interprétation mais une tout autre question, c'est de savoir si la propriété de ce genre d'érection a été primitivement acquise pour ce but spécial.

Je commencerai par rappeler les faits, en nombre considérable, qui montrent combien ce phénomène est général chez les mammifères, les oiseaux et les reptiles.

M. Sutton, l'intelligent gardien du Jardin zoologique, ayant observé avec soin, sur ma demande, le chimpanzé et l'orang, a constaté que le poil de ces animaux se hérisse toutes les fois qu'ils sont effrayés brusquement, comme par un coup de tonnerre, ou irrités, par exemple par des taquineries. J'ai vu moi-même un chimpanzé qu'alarmait l'aspect insolite d'un charbonnier au visage noirci tout son poil était hérisse il faisait de petits mouvements en avant, comme pour fondre sur cet homme, sans aucune intention d'en rien faire, mais, disait son gardien, dans l'espoir de l'effrayer. D'après M. Ford, lorsque le gorille est en fureur, « il dresse sa crête de poils et la projette en avant ses narines se dilatent, sa lèvre inférieure s'abaisse. En même temps, il pousse son hurlement caractéristique, probablement dans le but de frapper ses ennemis de terreur ». Chez le babouin Anubis, j'ai vu l'horripilation se produire, sous l'influence de la colère, depuis le cou jusqu'aux lombes, mais non sur la croupe ni sur les autres parties du corps. Ayant placé un jour un serpent empaillé dans la cage des singes, je vis le poil se hérisser instantanément sur un grand nombre d'individus appartenant à diverses espèces; la queue surtout était le siège du phénomène, et j'en fis particulièrement la remarque sur le Cercopithecus nictitans. Brehm a constaté que le Midas oedipus (qui appartient a la famille des singes américains) érige sa crinière lorsqu'on l'agace, « pour se donner, ajoute cet observateur, un aspect aussi effrayant que possible ».

Chez les carnivores le hérissement des poils parait être un caractère à peu près universel; il s'accompagne souvent de mouvements menaçants l'animal montre les dents et pousse des grondements sauvages. J'ai observe ce hérissement chez les herpestes, sur tout le corps, la queue comprise. Chez l'hyène et le proteles, la crête dorsale se dresse d'une manière remarquable. Le lion en fureur hérisse sa crinière. Tout le monde a vu le poil se hérisser, chez le chien, sur le cou et le dos chez le chat, sur le corps entier et particulièrement sur la queue. Dans cette dernière espèce, la frayeur seule parait donner lieu à ce phénomène; chez le chien, il est provoqué par la colère et par la frayeur, mais non pourtant, d'après mes observations, par cette sorte de crainte servile qu'il ressent, par exemple, au moment où un garde-chasse irrité va lui administrer une correction si cependant l'animal manifeste quelque velléité de résistance, ce qui arrive quelquefois, alors son poil se hérisse. D'après une remarque dont j'ai souvent vérifié la justesse, la circonstance la plus favorable a l'horripilation, chez le chien, est cet état intermédiaire à la colère et à l'effroi, dans lequel il se trouve par exemple lorsqu'il observe un objet qu'il ne distingue qu'imparfaitement, au milieu des ténèbres.


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