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Etude physiologique du sommeil et de son hygiène - Partie 1

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Il est pour ainsi dire classique de commencer l'étude du sommeil par le développement de cette idée, que malgré l'importance de cette question, c'est une de celles dont l'étude est la plus négligée. Hommes de science aussi bien que gens du monde s'occupent de spiritisme, d'hystérie, de somnambulisme, qui sont des états anormaux et d'ordre pathologique, et ils se désintéressent de pénétrer les mystères du sommeil, cet état normal physiologique, dans lequel nous sommes plongés pendant le tiers de notre vie. On se passionne pour le merveilleux et l'invraisemblable, on s'efforce de faire mouvoir des tables, de matérialiser des êtres invisibles, de faire paraître des êtres disparus, et on ne cherche pas à connaître le sommeil, qui est une loi de la nature, un phénomène logique, dont on peut quotidiennement entreprendre l'étude sans employer des moyens artificiels pour en provoquer l'apparition.

Cependant, pour ne parler que de ces derniers temps, plusieurs travaux importants, publiés tant en France qu'à l'étranger, ont contribué à faire un peu de lumière sur cette question qui est loin d'être simple. Pour ne citer que deux noms, rappelons ici le travail du Dr Pupin, le sympathique secrétaire de la Faculté de médecine, qui, après avoir montré l'importance des recherches histologiques contemporaines relativement à la structure des centres nerveux, s'est efforcé d'appliquer les résultats obtenus à l'étude du sommeil et a développé la théorie émise par Mathias Duval. D'autre part, Marie de Manacéine, dans un ouvrage tout récent que Jaubert a traduit du russe et dont le traducteur a d'ailleurs très respectueusement dédié la version française à S.M. Nicolas II, a présenté dans une étude d'ensemble, les notions émises relativement à la pathologie, à la physiologie, à l'hygiène et à la psychologie du phénomène dont il s'agit ici.


Définition du sommeil

Il n'est pas un auteur qui, en s'occupant de la question, ne se soit attaché à énoncer une définition, destinée à l'emporter sur celles déjà données. — Pour Aristote le sommeil est un effet du besoin de repos; tandis que Broussais le considère comme une intermittence des fonctions dites animales, Bichat l'explique par une intermittence d'action successive ou simultanée des organes des sens, autant et même plus que du cerveau. Pour Beaunis, c'est l'abolition des phénomènes de l'activité psychique, pour Preyer c'est la disparition périodique de l'activité intellectuelle supérieure; Marie de Manacéine s'applique à démontrer que c'est le repos de la conscience. Toutes ces définitions, les unes obscures, les autres insuffisantes, ne satisfont point l'esprit; c'est qu'on ne peut définir une chose dont l'essence même demeure encore inconnue. Contentons-nous donc de dire, à propos du sommeil, ce que Claude Bernard disait à propos de la vie, « le sommeil ne se définit pas, il se montre. » Le moyen le meilleur pour en donner une idée au point de vue physiologique, c'est de comparer l'état de sommeil à l'état de veille, et de passer successivement en revue chez l'homme endormi et chez l'homme éveillé les diverses fonctions de l'organisme, c'est-à-dire: la respiration, la digestion et le système nerveux.

Relativement à la respiration, chacun sait qu'elle se ralentit pendant le sommeil et le résultat se manifeste par une diminution des échanges respiratoires. Pour la circulation, on constate un ralentissement identique; pendant le sommeil le cœur bat plus lentement et avec moins de force, il en résulte un abaissement de la température du dormeur, et c'est ce qui explique la nécessité de s'envelopper de couvertures pour ne pas avoir froid pendant que l'on dort.

Comment se comporte la digestion? C'est là une question intéressante et dont la portée pratique est évidente. Le physiologiste Busch, grâce à l'observation qu'il a pu faire sur un malade accidentellement porteur d'une fistule de l'estomac, a constaté que les mouvements de cet organe et ceux de l'intestin se ralentissent et s'affaiblissent pendant le sommeil; comme ce ralentissement porte également sur les sécrétions, il en résulte que la digestion s'effectue moins bien chez l'homme qui dort que chez l'homme qui veille. Il n'est donc pas bon de faire un somme après ses repas. Cette habitude, qui constitue la sieste, se rencontre non seulement dans les pays chauds, mais encore dans certains pays de l'Europe, en France parmi les paysans; elle était surtout très répandue au moyen âge chez les peuples barbares qui se livraient à des excès de table, mais elle se rencontrait aussi chez des gens austères, puisque le noble sire de Joinville raconte dans ses Mémoires que « tous les jours Sainct Loys se reposait en son lit après manger ». Il faut distinguer deux cas relativement à la sieste: dans le premier, il s'agit d'un sommeil que l'on cherche à provoquer en s'étendant horizontalement par exemple: c'est la sieste proprement dite, habitude que nous devons qualifier de mauvaise puisqu'elle entrave les phénomènes digestifs. L'autre cas est celui d'un sommeil qui n'est plus provoqué, mais spontané: c'est un besoin impérieux de dormir qui saisit l'individu après le repas; il dort dans la position où il se trouve, accoudé sur une table par exemple; ce n'est plus là la sieste, mais un symptôme en rapport avec des troubles gastriques; la congestion de l'estomac détermine une dérivation sanguine du côté de tous les viscères abdominaux, d'où anémie partielle du cerveau et sommeil. Cette variété de dyspepsie constitue la dyspepsie flatulente, et se rencontre particulièrement chez les gros mangeurs. C'est par un mécanisme identique à celui que nous venons de décrire, que l'on peut expliquer pourquoi certains animaux, comme le serpent, le furet, les belettes etc., s'endorment après leurs repas.

Il nous reste maintenant à signaler les modifications du côté du système nerveux. Nous parlerons plus loin des modifications physiques, par exemple, des changements d'aspect et de coloration du cerveau, nous nous occuperons seulement ici des modifications fonctionnelles. Eh bien! le système nerveux ne dort pas pendant le sommeil, il veille, c'est-à-dire que la motilité et la sensibilité existent: les preuves abondent, nous en citerons seulement quelques-unes. Bierner a fait l'expérience suivante qu'il est, d'ailleurs, facile de renouveler: masquez doucement le visage d'un homme endormi, avec une couverture qui l'empêche de respirer, le dormeur ne se réveillera pas et il rejettera la couverture qui le gêne, c'est la preuve que les muscles de ses bras ont conservé leur fonction. Certains oiseaux, les grues, les cigognes, dorment sur une patte, ce qui démontre que les muscles de cette patte restent contractés pendant le sommeil. Il y a bien d'autres exemples: du temps des courriers, il y en avait, paraît-il, qui dormaient sur leurs chevaux; on a cité des cas où des soldats se sont endormis debout en faction, ou même pendant une marche. Si les nerfs moteurs fonctionnent pendant le sommeil, il en est de même des nerfs sensitifs; en effet, piquez un individu qui dort, ou bien appliquez-lui sur la peau un objet très froid ou très chaud, il fera aussitôt un mouvement de défense, ce qui prouve bien qu'il a senti. Les nerfs sensoriels veillent également, car le dormeur est éveillé par un bruit, par une lumière; le meunier sort de son sommeil quand il n'entend plus le bruit de son moulin; enfin, on a constaté souvent l'action que les bruits pouvaient avoir sur la nature des rêves. Les nerfs sécréteurs conservent leur activité, elle est même accrue dans ces conditions, c'est ainsi que les glandes de la peau secrètent davantage pendant le sommeil, comme en témoigne la rapidité avec laquelle est vicié l'air des chambres à coucher qui ne sont pas très spacieuses.


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