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L'automatisme humain - Partie 1

(Revue scientifique de la France et de l'étranger

En , par


La guerre entre les partisans du libre arbitre et ceux du déterminisme, guerre qui se poursuit depuis des siècles sur le terrain de la théologie et de la métaphysique, sans grande chance d'aboutir à quelque résultat définitif, vient d'entrer dans le domaine de la physiologie. Sur ce terrain nouveau, l'armée des déterministes s'est vue tout à coup renforcée, non-seulement par le nombre des recrues qui se sont rangées sous son drapeau, mais aussi par l'habileté de leurs chefs et l'importance des positions qu'elle a occupées. La confiance avec laquelle on invoque maintenant à l'appui de l'hypothèse déterministe ce que l'on donne comme les conclusions inévitables de la science physiologique, cette confiance, dis-je, pourrait faire supposer que quelques faits nouveaux d'une importance toute spéciale ont été découverts, ou tout au moins que les faits déjà connus ont fourni quelques arguments plus irrésistibles. Cependant, après avoir repassé toute la question avec une attention scrupuleuse, je n'ai trouvé dans les résultats fournis par les recherches les plus récentes, rien qui fût de nature à ébranler ma conviction déjà ancienne au sujet de l'existence d'une distinction fondamentale, non-seulement entre les actions rationnelles d'êtres sensibles guidés par l'expérience et les mouvements automatiques de créatures dont la vie toute entière n'est évidemment qu'une action mécanique, mais même entre ces actions, communes à l'homme et aux animaux intelligents, qui sont déterminées par une attraction prépondérante vers un objet dont ils ont conscience, et celles, particulières à l'homme, selon nous, dans lesquelles le moi conscient intervient clairement à un moment donné, et modifie la direction de l'activité.

Voici, selon nous, ce qu'a fait la science moderne: elle a rendu plus clair le mécanisme de l'action automatique; elle a défini avec plus de précision le rôle que celle-ci joue dans les divers phénomènes de la vie animale, phénomènes psychiques ou phénomènes moteurs; elle a introduit dans la partie physiologique de cette élude un mode de pensée plus scientifique. Mais tant que ceux qui se donnent comme ses représentants méconnaîtront ces faits de conscience dont John Stuart Mill a si justement dit que ce sont les seules réalités que nous puissions regarder comme prouvées au point de vue philosophique; tant qu'ils voudront nous faire considérer exclusivement l'action physique comme la seule chose à laquelle la science doive s'attacher, et qu'ils traiteront de non-sens la doctrine — fondée sur l'expérience universelle du genre humain — d'après laquelle les états de l'esprit, que nous appelons volitions et émotions, ont un rapport causatif avec les changements du corps, ils ne feront, selon moi, que s'attacher à une moitié du problème; ils ne verront qu'un côté du bouclier. Que le principe de la conservation de l'énergie soit vrai pour les corps vivants comme pour le reste de l'univers, je suis loin de le contester; que dans l'effort musculaire le plus énergique qui puisse être provoqué par la volonté humaine, il n'y ait pas plus création de force que dans une convulsion automatique, je le crois aussi fermement que le professeur Clifford; mais, de même qu'un cavalier utilise et dirige la force motrice de son cheval, de même aussi, je le soutiens, l'esprit de l'homme utilise et dirige — dans de certaines limites — la forte physique de son corps, et l'emploie, non-seulement aux mouvements musculaires, mais encore aux changements cérébraux qui deviennent les bases de nouveaux actes de l'esprit.

Quelle est la portée, quelles sont les limites de l'action automatique du corps humain? Que nous apprend la science physiologique moderne au sujet de la manière dont cette action est gouvernée et dirigée par l'esprit de l'homme? Telles sont les questions que je me propose d'examiner dans ce travail; et il y aura, je crois, avantage à adopter dans cette étude la méthode historique, et à rappeler les principales phases par lesquelles a passé la doctrine maintenant admise par la plupart des physiologistes.


I

Il y a un peu plus de cinquante ans, en 1821, la publication des découvertes de Charles Bell imprima un élan nouveau à une étude qui, depuis plus d'un siècle, était restée presque stationnaire. Ce fut Bell qui démontra le premier, par des expériences sérieuses, que chacune des nombreuses fibres dont se compose un tronc nerveux reste distincte d'une de ses extrémités à l'autre; qu'elle a pour fonction d'établir une communication, dans un cas, entre un organe de sens et le sensorium central; ou, dans un autre, entre un centre moteur et le muscle dont il provoque la contraction. Aux fibres de la première classe il donna le nom de sensitives, et à celles de la seconde, celui de fibres motrices; et il fit voir que, tandis que les nerfs ordinaires partant de la moelle épinière contiennent des fibres des deux espèces — séparées cependant en groupes distincts au point de départ — il y a dans la tête des nerfs qui sont sensitifs seulement, et d'autres qui sont seulement moteurs. Cependant, on a démontré depuis qu'il n'y a réellement aucune différence essentielle entre ces deux classes de fibres nerveuses, car elles servent toutes deux, comme des fils télégraphiques, à transmettre un mouvement moléculaire — tel est le mot actuellement à la mode pour exprimer un changement dont la nature nous est absolument inconnue — dans l'un ou l'antre sens, et leurs fonctions dépendent tout à fait des points auxquels elles aboutissent. En outre, les progrès de la science ont prouvé que le mouvement moléculaire transmis d'un organe récepteur à un centre nerveux, peut y provoquer une réponse motrice à laquelle la conscience ne prend nulle part; aussi les nerfs sensitifs de Bell sont-ils maintenant plus généralement appelés nerfs afférents on centripètes.

Le circuit nerveux, comme l'appelait Bell, composé d'un nerf sensitif, du centre nerveux auquel il aboutit, et du nerf moteur qui va de ce centre aux muscles, fut clairement reconnu par lui comme fournissant le mécanisme des mouvements involontaires que provoquent des impressions sensitives; comme, par exemple, lorsqu'une mie de pain, une goutte d'eau ou une bouffée de vapeur acre pénétrant dans le larynx excite la toux; l'impression transmise par les nerfs sensitifs à une certaine partie du cerveau (en désignant sous ce nom, pour le moment, tout l'ensemble des centres nerveux contenus dans la cavité du crâne) s'y fait sentir, et détermine, par l'entremise des nerfs moteurs qui aboutissent aux muscles expiratoires, un mouvement combiné propre à faire disparaître la cause d'irritation. C'est là un exemple typique de ce que l'on nomme maintenant action réflexe, laquelle peut être considérée comme la forme élémentaire de l'activité nerveuse.

Néanmoins, dans un organisme peu élevé et presque homogène, comme l'est celui de l'hydre ou polype d'eau douce, toutes les parties semblent également susceptibles de recevoir des impressions et d'y répondre par des contractions. Comme ce polype n'a ni organes spéciaux des sens, ni muscles spéciaux, il n'a pas non plus de nerfs spéciaux, et les mouvements par lesquels il saisit la proie qui passe à sa portée, et l'entraîne dans sa cavité digestive, n'indiquent pas plus un acte conscient on volontaire, que ne le font ceux des muscles du gosier qui font descendre dans l'estomac les aliments amenés jusqu'à eux par la déglutition, ou que ne le fait le broiement exercé par l'estomac lui-même dans l'acte de la digestion. La persistance de ces mouvements dans le canal alimentaire d'animaux d'un ordre plus élevé, après que ce canal a été extrait du corps, est une preuve évidente de leur nature purement automatique; et il n'y a aucune raison de considérer sous un autre jour les actes de préhension de l'hydre ou des autres animaux de même ordre.

Mais avec le développement d'un appareil musculaire spécial, et la limitation — avec un perfectionnement correspondant — des qualités sensitives de certaines parties de l'organisme, nous voyons s'interposer un mécanisme nerveux dont il est clair que le rôle primitif est purement un rôle de transmission.

Ainsi chez l'humide ascidie, qui, à partir de la fin de sa phase embryonnaire, vit désormais enracinée dans l'endroit qu'elle ne doit plus quitter, et se procure ses aliments et l'oxygène nécessaire à l'aération de son sang, à l'aide de courants entretenus par les vibrations des cils dont son canal alimentaire et son sac respiratoire sont garnis, une action analogue à la toux est le seul signe qu'elle donne d'une vie qui diffère de la vie purement végétative. L'orifice du pharynx dilaté qui forme le sac respiratoire est bordé de courts tentacules, d'où partent des libres nerveuses qui aboutissent à un centre ganglionique voisin; de ce centre partent à leur tour des fibres motrices qui se ramifient à la surface du manteau musculaire dont le corps est enveloppé. Ainsi, dès que le courant ciliaire attire quelque substance trop volumineuse, ou qui ne convient pas à l'animal, le contact de ce corps avec les tentacules détermine une contraction réflexe du sac musculaire, et le jet d'eau qui est lancé au dehors entraîne au loin le corps dont il fallait se débarrasser. Il est clair que cette action ne représente pas plus une intention consciente de la part de l'ascidie, que la toux d'un enfant ne représente le désir de se délivrer d'une sensation de gène à la gorge; dans les deux cas, la correspondante de l'action et du but est simplement celle d'un mécanisme bien fait; et c'est pour cela que nous donnons à l'action le nom d'automatique.

Le professeur Huxley a fait voir que Descartes , qui avait clairement reconnu la nature purement mécanique de semblables actions, était arrivé aussi près qu'il pouvait le faire de ce que nous regardons maintenant comme leur véritable explication; en les attribuant à un mouvement réflexe des esprits animaux contenus dans les centres nerveux, des nerfs sensitifs vers les nerfs moteurs; et il semble même avoir devancé ses successeurs, en soutenant que les impressions qui déterminent les mouvements réflexes peuvent le faire sans que l'animal chez lequel ils se produisent en ait conscience. Toutefois il est difficile de reconnaître d'une manière exacte ce que voulait dire au juste Descartes, ainsi que plusieurs des écrivains qui lui ont succédé; en effet, le mot latin sentire et ses dérivés s'appliquent évidemment à bien des états de l'esprit, depuis la simple conscience jusqu'aux formes les plus élevées de la pensée et du sentiment; et les exemples donnés par Descartes prouvent clairement qu'il a quelquefois voulu dire plutôt la conscience de la conscience, que ces états conscients simples qui, dans l'origine, guident nos mouvements, mais qui cessent bientôt d'attirer notre attention et sont oubliés parce qu'ils sont devenus habituels. J'aurai bientôt occasion de revenir sur cette distinction.


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