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Les sens de l'homme - Partie 1

(Revue scientifique

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I

Quels sont les moyens dont dispose l'intelligence humaine pour percevoir les choses extérieures? Telle est la question que je voudrais traiter aujourd'hui devant vous.
Le poète Bunyan a comparé l'âme humaine à une citadelle qui se dresse sur le sommet d'une montagne et communique avec l'extérieur par cinq portes: la porte de l’œil, celle de l'oreille, de la bouche, du nez et du toucher. Je vais essayer de démontrer que cette division est insuffisante et qu'elle doit être complétée par l'adjonction d'un autre sens. On a dit quelquefois que l'homme possédait sept sens. Je ne vois pas quel peut être ce septième sens, à moins qu'on n'ait eu l'intention de parler du sens commun. Au point de vue scientifique, il ne me paraît pas possible de distinguer plus de six sens. Cependant, si le temps me le permet, je vous entretiendrai de ce qu'on a nommé le sens magnétique. Peut-être existe-t-il; mais jusqu'à présent, ni les faits ni les observations n'en ont démontré l'existence.

Les sens que je compte étudier aujourd'hui sont la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, et le toucher qui se divise lui-même en deux parties. Il y a cent ans, le docteur Thomas Reid, professeur de philosophie morale à l'Université de Glascow, établissait une distinction entre la sensation de dureté ou de consistance, qui a pour organe particulier la main, et la sensation de chaleur. L'idée de Reid n'a pas été appréciée comme elle devait l'être, et l'on ne trouverait pas, croyons-nous, dans les traités élémentaires de philosophie naturelle ou dans les écrits des physiologistes, la division en six sens. Certes on a beaucoup écrit sur le sens musculaire et sur le sens du toucher, mais personne n'a songé à cette importante division du toucher que Reid avait admise. Il est vrai qu'il n'a pas indiqué bien nettement une distinction sur laquelle je vais m'arrêter un instant.
Le toucher, dont l'organe particulier est la main, mais qui est répandu sur toute la surface du corps, est bien un sens double. Lorsque je touche un objet, il se produit en moi une sensation complexe. Je perçois la dureté ou la mollesse de l'objet, mais j'éprouve en même temps une autre sensation qui n'est pas celle de dureté ou de mollesse. Cherchons donc à analyser ces deux sensations distinctes. Je trempe ma main dans ce vase d'eau chaude. Au montent où je touche l'eau, je perçois la sensation de chaleur. Est-ce là une sensation de dureté ou de mollesse? Assurément non. Je plonge maintenant la main dans ce vase d'eau glacée. La sensation perçue est toute différente. Est-ce une sensation de dureté ou de mollesse? Pas davantage. Est-ce une sensation comparable à la sensation de chaleur? Je réponds oui; bien qu'elle lui soit opposée. Je ne vais pas jusqu'à distinguer deux sensations, celle de froid et celle de chaud. Je dirai plutôt que l'une et l'autre sont des perceptions semblables à des degrés différents, mais toutes deux sont bien nettement distinctes de la sensation du toucher.
Qu'est-ce donc que ce sens de la dureté? La réponse à cette question exigerait bien des développements. Accordez-moi, dès à présent, que c'est une sensation de pression, et je supposerai, avant d'en avoir fait la preuve, que nos sens sont la vue, le goût, l'ouïe, l'odorat, la notion de la chaleur et la notion de la force.
Nous placerons donc à part le sens de force ou, si l'on veut, nous dirons que le sens du toucher se divise lui-même en deux sens, celui de la chaleur et celui de la force.

J'ai fait allusion à un septième sens, le sens magnétique. La discussion de cette question m'entraînerait trop en dehors de mon sujet, et d'ailleurs le temps dont je dispose ne me permet pas de longues digressions. Je veux seulement bien établir qu'en parlant du sens magnétique, je ne fais aucune allusion au magnétisme animal, aux tables tournantes, spiritisme, mesmérisme, lucidité, esprits frappeurs et autres superstitions misérables qui plaisent au vulgaire. Au fond de tout cela, qu'y a-t-il? Des expériences mal conduites, l'imposture des uns, la bonne foi et la confiance des autres. Toutefois, il faut le dire, si le sens magnétique n'existe pas, l'absence d'un sens aussi important est faite pour étonner. Le magnétisme est l'un des sujets les plus difficiles dans l'étude de la physique. Chacun possède une notion du compas et du rôle que joue l'aiguille aimantée, mais bien peu de personnes ont approfondi ce sujet et sont à même de comprendre les découvertes récemment faites dans le domaine de l'électromagnétisme.
J'aurais voulu répéter devant vous une bien curieuse expérience du magnétisme; n'ayant pas d'appareil à ma disposition, je me bornerai à vous la décrire.
Voici, d'une part, un électroaimant d'une grande puissance; nous supposerons qu'il est actionné par la machine qui donne à la salle où nous nous trouvons cette belle lumière électrique, et voici, d'autre part, un morceau de cuivre. Avec ces deux objets, nous pourrons refaire l'expérience de Faraday admirablement décrite par le savant Foucault. Nous prenons, ai-je dit, un morceau de cuivre, nous pourrions également employer un morceau d'argent; mais en dehors du cuivre et de l'argent, aucun métal connu ne parait posséder la propriété sur laquelle j'appelle en ce moment votre attention; cette propriété, c'est la conductibilité électrique. Voyons maintenant quel sera le résultat de notre expérience. Si nous laissons tomber entre les pôles de l'électro-aimant la pièce de cuivre ou d'argent, celle-ci, au lieu de suivre la loi de la chute des corps, tombera lentement comme si elle s'enfonçait dans la boue. Je prends cet objet et je le laisse tomber; il sera facile de calculer quelle fraction de seconde lui est nécessaire pour tomber de la hauteur d'un pied. La pièce de cuivre suspendue entre les pôles de l'électro-aimant et abandonnée ensuite à elle-même descendra lentement sous vos yeux; il lui faudra peut-être un quart de minute pour franchir dans sa chute l'espace de quelques centimètres.
Cette même expérience a été refaite dans des conditions fort intéressantes par lord Lindsay (aujourd'hui lord Crawford), assisté de M. Cromwell Varley. Ces deux expérimentateurs, étudiant les phénomènes du mesmérisme ou magnétisme animal, voulurent instituer une expérience sur des bases absolument physiques. Puisqu'une pièce de cuivre ou d'argent peut à peine se mouvoir entre les pôles d'un électro-aimant, était-il admissible qu'un être humain, une créature vivante, placée dans les mêmes conditions, n'en ressentit aucun effet? L'électro-aimant employé par lord Lindsay avait des dimensions telles que la tête d'un homme pouvait se placer entre les pôles dans un champ d'influence magnétique extrêmement puissant. Or savez-vous ce qui arriva? Le résultat de l'expérience fut vraiment merveilleux, et le merveilleux de la chose fut qu'il n'y eut aucun effet perceptible. La tête, placée dans ce même champ où la pièce de cuivre tombe comme si elle traversait un milieu à moitié liquide, ne ressent absolument rien. N'est-ce pas là un fait étonnant! Je ne puis pas admettre cependant que l'étude de la question soit complète, et je me refuse à croire que le milieu qui produit un aussi prodigieux effet sur un morceau de métal puisse être absolument sans influence perceptible sur le corps vivant. Ce résultat négatif ne me paraît pas trancher définitivement la question; l'expérience devra être répétée, et il conviendra d'examiner si vraiment un électro-aimant d'une grande puissance ne produit aucun effet perceptible sur l'animal ou sur la plante. Voilà ce que j'entendais tout à l'heure en vous parlant d'un septième sens. Il est possible, dirai-je pour conclure, qu'il y ait un sens magnétique et qu'un courant magnétique d'une très grande intensité produise une sensation tout à fait différente de la chaleur, de la force ou de toute autre sensation.

Existe-t-il un sens électrique ? L'être humain a-t-il la perception de l'électricité atmosphérique? Pour répondre à cette question, il serait intéressant de faire sur l'électricité des expériences analogues à celles que je viens de décrire; mais j'ai des raisons pour ne pas assimiler la force électrique à la force magnétique. Nous nous trouvons ici en présence d'une sensation définie qui peut se rapprocher du sens du toucher.
Lorsqu'on approche d'une machine électrique la main, la figure ou la chevelure, on perçoit nettement une sensation. On ressent comme le souffle d'un courant d'air, les cheveux se dressent, et, si l'on met la main trop près de l'appareil, des étincelles jaillissent. Donc, avant d'aborder la question délicate de savoir s'il existe un sens de la force électrique, nous nous trouvons en présence d'agents mécaniques qui produisent des sensations de température et de force. Quant à cette mystérieuse force magnétique produite par les mouvements des molécules de la matière, dire qu'elle est absolument sans effet, sans effet perceptible tout au moins, cela semble chose bien étonnante; en tout cas, le fait mérite des recherches approfondies. J'ose espérer qu'en m'exprimant ainsi, je ne serai pas accusé d'avoir défendu la superstition du magnétisme animal.
Si le temps me le permet, je vous parlerai plus en détail de ce double sens du toucher, notion de température et de force; mais auparavant je veux passer rapidement en revue les autres sens, car à m'arrêter trop longtemps sur les premiers je risquerais d'être obligé de passer les autres sous silence.


II

Quelles sont nos perceptions dans le sens de l’ouïe? Et tout d'abord, qu'est-ce qu'entendre?
Entendre, c'est percevoir par l'oreille; mais percevoir quoi? Il y a des choses que nous pouvons entendre sans l'oreille. Beethoven, atteint de surdité pendant une grande partie de sa vie, ne percevait rien par l'oreille. Ses œuvres les plus remarquables, il les composa sans pouvoir se rendre compte oralement de leur exécution. Il se tenait, dit-on, près d'un piano avec un bâton appuyé d'un côté sur l'instrument et de l'autre contre ses dents, et de cette façon il pouvait entendre les sons émis. La perception des tons n'a donc pas l'oreille pour unique organe. Quelle est donc la nature de cette perception, qui se fait ordinairement au moyen de l'oreille chez un homme en possession de tous ses organes des sens, mais qui, pour d'autres, s'exerce autrement, quoique d'une façon imparfaite? C'est une sensation de variation de pression.
Lorsque le baromètre monte, la pression sur le tympan de l'oreille s’accroît; lorsqu'il descend, la pression diminue. Eh bien, supposons que la pression de l'air s'accroisse ou diminue soudainement, en un quart de minute par exemple, supposons que dans ce court espace de temps le baromètre s'élève de plusieurs millimètres pour retomber ensuite aussi rapidement; percevrons-nous ce changement? Non; mais si le baromètre s'élevait de 5 à 10 centimètres en une demi-minute, un grand nombre de personnes percevraient cette variation. D'ailleurs cette affirmation n'est pas théorique, l'observation la confirme. Ceux qui descendent dans une cloche de plongeur éprouvent la même sensation que si, par une cause inconnue, le baromètre s'élevait dans l'espace d'une demi-minute de 10 à 15 centimètres. Nous avons donc la sensation de la pression barométrique. Mais notre organe de l'ouïe n'est pas assez délicat pour nous permettre de percevoir les variations entre le maximum et le minimum du baromètre. Les gens qui vivent à des altitudes élevées et ceux qui vivent au bord de la mer n'éprouvent pas des sensations très différentes, au point de vue de la perception de la pression barométrique; l'air des montagnes diffère de l'air des plaines en ce qu'il est plus froid, plus sec, plus léger et qu'il nécessite une respiration plus fréquente pour donner aux poumons la quantité d'oxygène qui leur est nécessaire; c'est là un fait physiologique qu'il est facile de comprendre. Les poumons fonctionnent suivant la quantité d'oxygène qu'ils absorbent. Si la densité de l'air est diminuée d'un tiers, il faudra respirer une fois et un tiers plus vite pour produire la même oxygénation du sang; à ce point de vue les montagnes ont un effet physiologique tout particulier sur l'être humain.


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