Accueil > Histoire > Les textes classiques publiés dans: La revue des revues > Etude physiologique du sommeil et de son hygiène

Partie : 1 - 2 - 3 - 4

Etude physiologique du sommeil et de son hygiène - Partie 2

(La revue des revues

En , par


De cette étude comparative de nos diverses fonctions pendant la veille et le sommeil, nous pouvons donc conclure qu'elles conservent chez l'homme endormi plus ou moins d'activité; en sorte, qu'au point de vue physiologique on ne saurait admettre la justesse, même relative, de ce vieil aphorisme qui dit que le sommeil est le frère de la mort.


Théories du sommeil

Nous ne parlerons pas ici de toutes les théories qui se sont proposées d'expliquer le sommeil, car il en est un grand nombre qui ne sont que des hypothèses sans aucun fondement; nous ne nous occuperons que de celle toute récente qui repose sur les notions nouvellement acquises relativement à la structure des cellules nerveuses et à leur mode de fonctionnement. Jusqu'à ces dernières années, on n'avait étudié les cellules nerveuses que sous de faibles grossissements, on ne s'était pas efforcé de voir le rôle des cellules dans la physiologie nerveuse, on ne s'était pas attaché à connaître d'une façon précise les rapports des cellules entre elles; ces nouvelles investigations ont produit des résultats à ce point importants, que mon maître, M. Déjerine, dans la préface de son Traité d'Anatomie des centres nerveux, ne craint point de s'exprimer ainsi: « Depuis quelques années nous assistons, en anatomie nerveuse, à une véritable révolution; la découverte des collatérales du cylindre-axe, et la théorie des neurones ont complètement modifié l'état de nos connaissances sur la structure des centres nerveux. » Les deux grands promoteurs de ces nouvelles recherches sont Golgi (de Bologne) et Ramoz y Cajal (de Madrid); ces deux histologistes, à l'aide de procédés de préparation microscopiques spéciaux, ont déterminé d'une façon bien nette les connexions qu'affectent les cellules nerveuses entre elles; ils ont montré que leurs prolongements ont entre eux des rapports non pas de continuité, comme on l'admettait depuis Gerlach, mais bien des rapports de contiguïté. Cette nouvelle notion a été le point de départ d'une nouvelle théorie du sommeil, que l'on peut qualifier d'histologique, et qui a été émise par l'importante communication du professeur Mathias Duval à la Société de biologie, le 2 février 1895. Cette théorie repose sur l'étude des modifications dans l'aspect et les rapports que présentent les cellules nerveuses dans l'état de sommeil comparativement à l'état de veille. Schématisons sous forme de deux cellules nerveuses l'axe-cérébro-spinal d'un individu: chaque cellule se compose d'un corps cellulaire proprement dit et de prolongements qui s'articulent par contact avec les prolongements de la cellule voisine; l'ensemble de ces deux cellules constitue un neurone et tout le système nerveux est composé d'une quantité considérable de neurones, les uns sensitifs, les autres moteurs. A l'état de veille, il y a contact entre les prolongements; l'influx nerveux, le courant, si l'on peut dire, peut passer, à l'état de sommeil; mais dès qu'il y a sommeil, les prolongements ne restent plus en contact, ils se rétractent, une certaine distance les sépare et le courant ne peut plus passer. Voilà, réduite à son expression la plus simple, la théorie contemporaine du sommeil. Elle explique les bizarreries des rêves; en effet, pendant l'état de rêve, il y a un certain nombre de neurones qui communiquent, mais ces communications sont abandonnées à un certain hasard, il n'y a rien de fixe dans leur groupement, d'où l'incohérence des tableaux du rêve. Elle explique aussi les particularités du réveil. Le réveil est-il brusque? C'est que les contacts des neurones se sont rétablis rapidement. Le réveil est-il spontané, le contact s'établit, au contraire, beaucoup plus lentement; quelques neurones seulement sortent de leur état d'immobilité, c'est avec hésitation, pour ainsi dire, qu'ils étirent leurs prolongements. Et souvent, comme dit Pupin, après que nous avons quitté notre lit, il y a encore quelques neurones qui sont restés dans l'isolement; il faut, pour être complètement réveillé, exciter vivement ces retardataires, et, comme par le troisième roulement de tambour à l'heure matinale du collège, faire sortir les paresseux de leur inertie. Si celle conception n'est pas à l'abri de toute critique, elle a pour point de départ une notion établie histologiquement, et elle nous délivre des hypothèses sans fondement et des formules métaphysiques.

Après avoir étudié le sommeil au point de vue théorique, il nous reste à l'envisager au point de vue pratique, et à faire, si l'on peut dire, l'étude de son hygiène appliquée.
La première question que nous nous poserons est la suivante: faut-il dormir? Il serait banal d'insister. Cependant il s'y rattache des considérations intéressantes. Combien de temps, par exemple, peut-on rester sans sommeil? Chez les animaux on a entrepris, pour répondre à cette question, les expériences suivantes: on a privé de sommeil des chiens dans la force de l'âge; ils ont perdu, au bout d'un certain temps, environ la moitié de leur poids, et malgré le soin qu'on a pris d'eux on n'est pas parvenu à les sauver de la mort. Sur de jeunes chiens, les expériences ont donné des résultats plus probants encore; au bout de 4 ou 5 jours de privation complète de sommeil, il se produisit des lésions irréparables de l'organisme, et malgré les précautions qui furent prises, les animaux soumis à l'expérience moururent; on constata en outre que plus le sujet était jeune, plus il succombait vite. Si comparativement on prive des chiens de nourriture, on constate qu'ils peuvent supporter beaucoup plus longtemps l'absence d'alimentation que l'absence de sommeil, d'où cette conclusion que le sommeil est plus nécessaire à l'individu que la nourriture. Deux médecins américains, MM. Patrick et Gibert, se sont efforcés de déterminer combien de temps un homme adulte et sain peut rester sans dormir; ils se sont eux-mêmes prêtés à l'expérience; ils sont restés quatre jours et trois nuits sans sommeil; mais l'expérience ne fut pas poussée plus loin, car l'état d'abattement dans lequel se trouvait l'un des expérimentateurs semblait devoir devenir dangereux. Chez tous les deux, d'ailleurs, la troisième nuit fut extrêmement pénible, le pouls s'était ralenti et la température notablement abaissée; une bonne nuit fit disparaître tous ces troubles. Hammond a observé un cas d'absence complète de sommeil qui dura neuf jours et qui fut suivi de mort. Ces notions sur la nécessité du sommeil sont bien connues, et elles le sont depuis longtemps; dans l'antiquité, en effet, au moyen-âge, en Chine, on le savait empiriquement, puisque la privation forcée du sommeil était une des formes non seulement de la torture, mais encore de la peine de mort. Aussi, Kant, avait-il raison de dire: « Sans l'espérance et le sommeil, l'homme se trouverait la plus malheureuse des créatures de la terre. »

La nécessité du sommeil étant un fait acquis, combien de temps devons-nous dormir? Comment se fait-il que certaines personnes dorment beaucoup et d'autres peu? Y a-t-il donc une loi qui préside à cette inégale distribution du sommeil? Eh bien, oui. On peut dire, en effet, que plus l'activité cérébrale est développée, moins le sommeil est nécessaire, et il ne faut pas confondre ici activité cérébrale avec intelligence ou même un travail cérébral; de plus nous n'envisagerons ici que l'individu sain et normal, car il y a un nombre considérable de causes d'ordre pathologique qui peuvent influer sur la durée du sommeil. Faisons à ce propos une excursion rapide dans l'échelle animale en commençant par les êtres où l'activité cérébrale est minima, pour arriver au trajet où elle atteint son intensité la plus grande.


Partie : 1 - 2 - 3 - 4

A lire également :