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Notes sur l'intelligence des singes - Partie 2

(Revue scientifique

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Je reçus un jour un catalogue d'armurier illustré. Il y avait entre autres objets un revolver dessiné, de grandeur naturelle, arme que le rhésus n'avait encore jamais vue. Je passai le catalogue au rhésus, et celui-ci, à l'instar de beaucoup de singes, se mit à le feuilleter. Mais, une fois arrivé au dessin du revolver, il laissa tomber le catalogue, en fit le tour avec force grognements et contorsions, et s'enfuit bientôt dans sa cage pour se cacher dans la paille, ne quittant sa cachette qu'après l'éloignement du catalogue.

Ce dernier fait prouve la supériorité de l'intelligence simienne sur celle des autres mammifères. Je m'éloigne sur ce point de Perty; celui-ci dit: « Un petit nombre d'animaux, parmi lesquels l'éléphant, reconnaissent les dessins d'objets qui leur sont familiers. » Je dois avouer que mes recherches à ce sujet, sur le peu d'éléphants vivant en Europe, m'ont donné des résultats négatifs. Je ne connais aucun animal domestique qui puisse distinguer un dessin. On a beau montrer aux chiens de fidèles dessins de chien, de gibier: le résultat est presque toujours le même. Ils flairent le papier, voulant se rendre compte de sa substance, non de son dessin, et, une fois convaincus qu'il n'y a rien à mettre sous la dent, ils s'abstiennent avec résignation de tout examen plus approfondi. Il n'en est pas ainsi avec les singes, du moins avec les singes de l'ancien monde, les plus intelligents de tous.

Le rhésus, un magot (Inuus ecaudatus), trois macaques ou singes de Java (Macacus cynomolgus) et un sajou (Cebus hypoleucus) furent un jour dessinés au crayon pour une grande revue illustrée. Ces dessins étant d'une ressemblance frappante, je donnai à chaque singe son portrait. Le rhésus et les macaques reconnurent les dessins immédiatement et se comportèrent exactement comme en face d'un miroir. Le rhésus commença à sourire, puis à rire, et finalement il tourna son derrière au tableau, poussant de joyeux grognements; immobile dans cette posture, il s'attendait sans doute à être gratté par le singe dessiné. Les macaques fixèrent le dessin; la peau du front tiré en arrière, les lèvres allongées toujours en mouvement, moitié murmurant, moitié grognant, ils considéraient le dessin, en connaissance de cause, tantôt de près, tantôt de loin. Les autres espèces reconnurent de même la nature des dessins, mais sans réagir aussi vivement que les deux espèces déjà citées. Le moins intelligent de tous fut le sajou, qui, dodelinant de la tête et gémissant, avança la main vers le portrait, essayant de le déchirer avec les ongles. Il est évident que le sajou ne reconnaissait ce portrait ni pour le sien ni pour celui d'un autre singe, tandis qu'il saisit fort bien les insectes dessinés, et qu'il s'effraye à la vue d'une peinture ou d'un dessin de couleuvre.

Je me garderai bien, malgré ces exemples, de généraliser et d'étendre à toute une espèce les facultés de quelques individus de cette espèce. Chez les singes, comme chez l'homme et les autres animaux, il y a dans une même espèce des individus bien doués et des individus très bornés.

Aucun de mes nombreux singes ne savait distinguer les dessins de paysages, de maisons, etc., complètement semblables aux sauvages sous ce rapport.

Il n'y a que très peu de chiens qui manifestent en face de leur portrait dans une glace. Quelques-uns le distinguent à peine et restent dans une indifférence complète; d'autres grognent ou aboient, mais aucun ne cherche à se rendre compte de l'existence réelle d'un deuxième individu. J'ai fait la même remarque pour les chats, et le chat de Blanchard à Paris, qui, se précipitant avec fureur sur le miroir, constitue un exemple unique.

Le rhésus, lui, fixait joyeusement le miroir; les muscles de l'oreille tendus, la peau du front et les sourcils tirés en arrière, les lèvres allongées, il souriait, finissait par rire et par tourner au miroir son postérieur pelé.

Le geste qui consiste à tourner ses fesses est général chez les singes aux parties postérieures colorées. Je l'avais déjà décrit, simplement constaté, à propos d'un mandrill (Cynocephalus mormon), lorsque Darwin, ayant lu mon article, m'envoya une lettre à ce sujet; il me demandait quelle signification je donnais à ce geste. Je répondis la Darwin.

Le contenu de ma lettre roulait sur la démonstration expérimentale de ce fait, que le geste de tourner son postérieur est chez les singes une marque de politesse, de faveur. Une fois en posture, ils s'attendent à être grattés, comme quand on tend la main à une autre personne, on s'attend à en recevoir une. Le grattage et le nettoyage des parties anales est une cérémonie qui ne se pratique qu'entre singes amis et bien disposés l'un envers l'autre. Quelques espèces, telles que le macaque, le rhésus et le M. nemesirinus, se placent commodément, pour ne pas se fatiguer durant la présentation; ils s'appuient sur les coudes, la tète en bas, l'anus en l'air.

Darwin a vérifié mes observations et dépeint le geste en termes très justes. « L'habitude simienne de présenter l'anus en guise de salut à un vieil ami ou à une nouvelle connaissance, habitude qui nous paraît si singulière, ne présente au fond aucune différence avec le cérémonial de certains sauvages, de ceux par exemple qui se manipulent le ventre ou se frottent nez à nez. » Darwin a employé un mot précis, comme résultats de mes observations: le geste en question est un salut.

Ce salut est peut-être de l'excitation sexuelle qui accompagne le grattage des parties sacrées. C'est là un côté faible des singes, que savent très bien exploiter les individus de petite taille vis-à-vis des grands; ils réussissent ainsi à les adoucir et à les bien disposer en leur faveur.

Pour en revenir à mon rhésus et à la scène du miroir, l'animai, ne se sentant pas gratter par son image, se retournait et passait la main derrière le miroir comme pour saisir l'image. J'en profitai pour le pincer fortement derrière le miroir; il en devint rouge de colère, non contre moi, mais contre son image. Le visage était d'un rouge cru, les oreilles tendues et écartées de la tête, les mâchoires agitées par des bâillements répétés.

Ce bâillement était si irrésistible qu'il ne pouvait s'arrêter, pas même mâcher ou avaler. C'est là un signe de forte colère et de violent ébranlement nerveux. Ce phénomène se produit souvent chez les papions, et presque régulièrement, lorsque l'animal, au paroxysme de la colère, ne peut ni se défendre ni attaquer.

Un autre signe de colère consiste à secouer violemment des quatre mains les barreaux de la cage, le grillage ou un support quelconque. Cette habitude, née de la forêt, a évidemment pour but d'effrayer les ennemis par le tapage. Molly ne manquait jamais cet exercice, lorsque, après avoir été taquiné par une personne, il entendait celle-ci rire; il comprenait bien ce rire moqueur, en devenait colère et faisait du tapage. Je rappellerai à ce propos que la cage était vissée à la table, et l'une et l'autre au mur; cette précaution n'est pas de trop, étant donnée la force musculaire de ces animaux. Tant que la cage ballottait, Molly la secouait; sitôt qu'elle était bien fixée, inamovible, il essayait un moment de recommencer, cessait complètement jusqu'à ce qu'avec le temps et l'usage les clous finissent un peu par lâcher et donner du jeu à la cage. Molly saisissait le moment, et le vacarme reprenait. Ayant interposé une plaque en caoutchouc pour amortir les coups et étouffer le bruit, le singe abandonna son exercice. Il n'était donc nullement mû par le désir de voir sa cage ballotter; son unique but au contraire était de faire du tapage.

Cette habitude, du reste, n'est pas toujours un signe de colère. Certains singes (hunus icaudatus ou magot commun Macacus cynomolgus, N. nemestrinus, M. crytroeus, M. radiatus, etc.) agissent ainsi non seulement par colère, mais encore par ennui, impatience, ou pour attirer l'attention sur eux. En désespoir de cause, le rhésus cherchait dans la paille un vieux croûton de pain desséché, une coque de noix, un os; bref, un objet dur quelconque, avec lequel il pût faire du bruit contre le grillage.

L'impatience, l'ennui se manifestent chez les hommes d'une façon analogue. Citons encore, parmi les singes, le Cynotephalus babuin, porcarius, Cercocebus radiatus, Cercopithecus griseovirodis, diana, petaurista, fuliginosus, Cebus capucinus, hypoleucus.

Pour exprimer le désir, il poursuit un oh! allongé ou un o-oh! en deux syllabes, la seconde d'une quinte plus élevée. Le ton montait au diapason du désir. Il en était ainsi lorsque je parlais à une autre personne des mets favoris du rhésus (par exemple lait, pomme, pomme de terre, riz). Celui-ci, bien que je ne m'adressasse pas à lui, soulignait les mots connus par des grognements approbateurs et poussait son oh! à travers les lèvres, allongées comme pour siffler. Même attitude si je donnais de ma chambre l'ordre d'entrer et de lui apporter sa nourriture. Le rhésus braquait immédiatement ses yeux sur la porte par où devait entrer l'objet de son attente. Il prenait cette attitude à n'importe quel moment du jour et de la nuit; elle n'était donc nullement influencée par la périodicité du besoin, ce qui chez certains animaux peut déterminer des réactions régulières. Cette attitude était indépendante de la personne qui prononçait les mots. Je pourrais citer des milliers de cas observés chez moi par des centaines de personnes, qui prouvent surabondamment que les singes saisissent complètement les rapports de certains mots et des objets correspondants.

Le rhésus connaissait en outre les noms de tous les animaux en captivité qui cohabitaient avec lui dans la même chambre, mais dans différentes cages; il en avait bien alors 60-70. Il me suffisait de prononcer le nom d'un quelconque de ces animaux, sans du reste élever la voix ni regarder l'animal désigné: le rhésus sortait aussitôt la tête par le trou de la cage, donnant à ses mouvements une direction des plus significatives vers l'animal en question.

Sa peur des serpents était extrême et s'étendait à tous les objets ayant avec les couleuvres une ressemblance plus ou moins lointaine, tels que des tuyaux de gaz, des dessins de vers serpentiformes. Ce sentiment d'horreur est commun à tous les singes. Un de mes pensionnaires, un superbe mandrill (Cynocephalus mormon), ayant l'habitude de fureter un peu partout, je ne trouvai rien de mieux, pour limiter ses investigations, quelquefois fâcheuses, que de placer des peaux de serpents sous les objets à respecter. Le moyen réussit admirablement. C'est à ce même mandrill que je fis passer un jour un prospectus du voyage de Semper aux Philippines; il y avait là un dessin d'holothurie. A la vue subite de ce cornichon de mer, le mandrill fit un saut d'un pied; il frappait le sol (signe de colère chez les cynocéphales) de ses mains, les cheveux hérissés et le corps tremblant de la tête aux pieds.

Le rhésus me donna de cette horreur un exemple encore plus frappant. J'avais reçu un grand python (Eunectes murinus) que tous les jours je faisais apporter dans la chambre et baigner à l'eau chaude. Neuf jours après, il me suffisait de crier: « Apportez le serpent! » Au seul mot de serpent, le rhésus disparaissait dans la paille. Le serpent qu'on m'avait donné à soigner était déjà depuis longtemps guéri et réexpédié, que l'audition du fatal commandement faisait trembler Molly, et cela n'importe à quel moment du jour et de là nuit.


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