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Notes sur l'intelligence des singes - Partie 4

(Revue scientifique

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La musique le touchait peu; le cor de chasse l'horripilait et le faisait fuir sous la paille; cet instrument lui produisait le même effet que si l'on enfonçait des clous dans le voisinage. Il se grattait les oreilles pour effacer les sensations de vibration.

L'esprit curieux et investigateur du singe fait de lui un excellent gardien. Que de fois le rhésus a porté son attention sur une porte qui était restée ouverte, sur un animal qui s'était échappé à mon insu, sur un objet quelconque qui n'était plus à sa place! Je pourrais multiplier les cas et montrer la grande supériorité des singes sur les chiens de garde. A Java, du reste, il n'y a pas d'écurie qui n'ait son macaque.

Je passerai sous silence leurs divers modes d'amusements, où ils donnent tant de preuves de légèreté, de malice, d'obscénité, parfois de tact. Je citerai seulement un trait comique du rhésus: il était enchanté d'avoir un cigare ou une pipe allumée à la bouche; il se remplissait les poches des joues de fumée et la faisait ressortir par les narines.

Les singes savent comparer la cause et l'effet et en tirer des conclusions; j'en ai des centaines de preuves: une seule suffira.

Le lait que je donnais à mes pensionnaires était porté à une température de 22°50, au moyen d'une lampe Berzelius qui était placée sur une étagère à côté de ma table de travail. Aucun de mes singes n'avait jamais assisté au chauffage, qui avait lieu dans l'arrière-cuisine. Néanmoins, dès que le domestique venait prendre la lampe, c'était dans la chambre un concert de joyeux grognements et de murmures de satisfaction, et cela, quelle que fût l'heure de cette manœuvre. Les singes savaient donc que la lampe était nécessaire pour leur repas.

Je dois ici relever un point généralement exagéré, et qui est la source d'une foule d'anecdotes absurdes: c'est le prétendu esprit illimité d'imitation.

L'homme et le singe, en dépit de toutes les observations contraires, issues la plupart de l'ignorance et de l'orgueil, sont tellement parents entre eux, au physique et au moral, que leurs impulsions sont presque analogues ou du moins excessivement rapprochées. Si le singe se gratte, mange ou boit à la manière humaine, ce n'est pas par suite de l'imitation, mais par suite de l'analogie de sa conformation corporelle et intellectuelle avec celle de l'homme. On a raconté que tel ou tel singe imitait tout ce que son maître faisait; toutes les histoires de cet acabit sont bonnes à reléguer dans le domaine des fables.

Les singes possèdent un langage entre eux qui est très bien compris par les individus de la même espèce. Les espèces peu rapprochées finissent par se comprendre entre elles, mais à la longue seulement. les singes dont les espèces sont très éloignées l'une de l'autre, comme ceux du nouveau monde (par exemple, Cebus hypoleucus, capucinus, Aicles paniscus, etc.), et ceux de l'ancien (Cynocephalus babuin, porcarius, Papio mormon, leucophœus, Inuus ecaudatus, etc.), ne se comprennent pas du tout entre eux, et il leur faut quelquefois plusieurs années pour arriver à être intelligibles les uns pour les autres. On peut dire, sans vouloir cependant exagérer le fait, qu'ils arrivent à apprendre un nouvel idiome ou une nouvelle langue simienne. Comme les pensées des singes ont une étendue excessivement limitée et que leurs besoins dépendent seulement de la nourriture et de la lutte pour l'existence, leur langage est très peu varié et ne se compose que de voyelles, prononcées avec des intonations et accompagnées d'expressions de la figure, différentes suivant les mouvements intellectuels. Leurs cris se rapprochent surtout des interjections humaines. Le langage des hommes primitifs n'était sûrement pas trop distinct du langage des anthropomorphes et se composait probablement en grande partie de voyelles. Il en est encore ainsi dans les premiers mois de l'enfance; tout le monde a débuté par les mots de papa, mama, tata, njanja (en russe, désignation pour père et bonne d'enfant).

Le rire et le sourire sont des expressions qu'on rencontre le plus fréquemment chez le mandrill et le dril, et on peut, avec un peu d'adresse, les provoquer chez ces deux espèces, si on sait les imiter dans leur rire ou sourire. Le sourire consiste à retirer les commissures labiales en arrière et en bas, en montrant les dents, sans rien dire et sans écarter les mâchoires, tandis que, pendant le rire, ils ouvrent la bouche et on entend un rire accentué qu'on pourrait exprimer par à-à-à. Les jeunes singes rient plus facilement que les singes figés. Un magnifique Cynopithecus niger que j'ai gardé huit ans, et qui était devenu énorme, ne riait dans les derniers mois de sa vie que quand on le chatouillait, ce qui provoque le rire chez la plupart des singes de l'ancien monde et chez quelques-uns du nouveau (Cebus ateles). Le sourire du rhésus était différent. Il retirait la peau céphalique, comme dans l'état de bien-être, en pressant les lèvres l'une contre l'autre et les tendant en avant. Il faisait en même temps des mouvements masticatoires. Un degré de joie en plus, et il écartait les lèvres, faisant voir les incisives et tirant les commissures labiales en bas. Dans le rire même, il mettait à jour toutes les dents jusqu'au milieu des molaires, rejetait sa tété en arrière, et on entendait un ki-ki-ki-ki très prononcé.

Le bien-être et le contentement, ainsi qu'une faible joie, se manifestent chez le rhésus de la manière suivante. Les oreilles sont rabattues en arrière 1 à 2 secondes, la peau de la tête est retirée par moment en arrière, en entraînant les sourcils avec elle. Les lèvres s'allongent, la bouche reste proéminente et laisse seulement une ouverture de la grandeur d'un haricot. En même temps, on entend un grognement saccadé, comme éh, qu'il répète chaque fois qu'il retire les oreilles.

Chez le bonnet-chinois (Cercocebus radiatus), la joie, le contentement, le sourire et le rire sont les mêmes que chez le rhésus. Les vieux macaques font comme les rhésus, tandis que les jeunes manifestent leur joie d'une manière tout à fait différente. Ils tendent aussi leurs lèvres en avant et retirent la peau de la tête en arrière, mais ils restent dans cette attitude pendant un temps fort long et non par saccades, comme le rhésus. Pendant tout ce temps, leurs lèvres, ne changeant pas leur position proéminente, se ferment et s'ouvrent alternativement, en même temps que du fond du larynx s'échappe un murmure comme oumoum. Pendant tout ce temps, le jeune macaque remue la tête en fixant son regard sur son maître ou sur son semblable.

Chez le magot (Inuus ecaudatus), l'expression de la joie est tout à fait bizarre, et on est tenté, à première vue, de le croire en colère. Les oreilles et les sourcils sont très peu retirés en arrière; les deux rangées de dents, jusqu'à la première ou à la seconde dent molaire, sont mises à jour; la commissure labiale est fortement tirée en arrière, ce qui fait faire à la peau des joues de nombreux plis semi-lunaires et concentriques, en même temps que la mâchoire inférieure est mue avec une agilité excessive de haut en bas, en s'écartant fort peu de la supérieure, ce qui ressemble un peu au claquement des dents. Je n'ai pu distinguer chez le magot une différence entre le sourire et le rire, quoique j'aie eu soixante-trois individus de tout âge et de tout sexe.

Les cynocéphales proprement dits (C. hamadryas, babuin, porcarius, ursinus, flavescens, etc.), soulèvent fortement leurs sourcils dans le sourire; les oreilles sont rapprochées de la tète, et on entend des sons saccadés produits à bouche fermée, comme o-o-o, jusqu'à ce qu'ils commencent à rire, ce qui rappelle un peu l'aboiement; la bouche est alors considérablement ouverte.

Les Cebus capucinus, hypoleucus, expriment leur joie en tirant la peau de la tête en arrière, en approchant les oreilles de la tête et en mettant leurs dents à jour.

Je finirai par quelques mots sur la colère.

Le rhésus devient rouge de colère (le nez surtout, le front et les parties avoisinantes se colorent en rouge de sang pâle). Le poil se dresse sur tout le corps, les oreilles s'écartent loin de la tête, les yeux sont tout grands ouverts et la bouche aussi. L'animal se dresse sur ses quatre extrémités et s'élance sur l'agresseur. La tête et le thorax ont un tremblement nerveux, on entend des grognements sourds de colère. Cette expression est presque la même chez toutes les espèces de singes, avec quelques variations de sons, produits selon les espèces et selon les degrés de colère.

Darwin a donné une excellente explication de cette posture, il dit que le singe se relève sur ses quatre extrémités pour paraître plus grand, écarte les oreilles pour ne perdre aucun bruit, ouvre les yeux et la bouche pour paraître plus terrible, et pour terrifier l'agresseur en lui montrant les dents, geste commun à tous les animaux carnassiers.

Mon rhésus mangeait, avec un énorme mandrill et un Cynopithecus niger de très grande taille, à ma table, en recevant de tous les plats que je mangeais moi-même. Il préférait le poulet rôti et le mouton rôti à tout autre mets. Il aimait aussi beaucoup les œufs crus, cuits ou rôtis, un faible qui m'avait une fois obligé à payer une somme assez ronde à mon voisin, auquel il avait daigné rendre visite, pour manger, briser et emporter plus de 150 cents de poules de race. Il mangeait tous les grains possibles. Mais il aimait à varier sa nourriture comme tous les singes, ce qui est la conséquence de leur vie dans des forêts, où toutes les espèces de fruits abondent largement et où ils n'ont qu'a tendre la main pour varier. Parmi les légumes, c'étaient les asperges qu'il préférait à tout autre. Les fruits composaient sa nourriture quotidienne, et il en profitait largement pour dévaliser mon propre fruitier et celui de mes voisins.

Sa boisson ordinaire était le lait et un demi-verre de bordeaux, qu'il prenait avec la main, comme un homme l'aurait fait, sans en perdre une goutte. Je lui donnais quelquefois du thé, du chocolat, du cacao, du café, de la bière et du vin blanc de Tokai. Il abusait souvent de ce dernier, et plus d'une fois il se grisa, car il avait su pénétrer dans une pièce où se trouvait toujours une bouteille de ce vin. Maintes fois mon domestique était obligé de m'appeler pour le porter dans sa cage, ne pouvant presque plus bouger, tant il s'était grisé. Dans son état d'ivresse, il ressemblait beaucoup aux ivrognes humains. Il devenait gai, faisant force cabrioles, tombant à chaque instant, jusqu'à s'étendre sur une table, sur le tapis, etc., incapable de remuer et montrant une colère sourde à tout homme qui osait se rapprocher de lui. Mais, même dans cet état, il ne cessait jamais d'avoir du respect envers moi, et jamais il n'essayait de me mordre. Il se contentait de se débattre furieusement pour ne pas être mis dans la cage, où il s'endormait profondément. Ces excès étaient toujours accompagnés d'un malaise qui durait un ou deux jours, et où il refusait obstinément de manger, mais non de boire.


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