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La science expérimentale de la pensée - Partie 2

(Revue scientifique

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II

L'espace fécond du ciel astronomique a enfanté, naturellement, le globe terrestre; à la surface de ce globe, dans le milieu fécond de l'eau et de l'air, naissent, naturellement, les organismes, au sein desquels se développent les masses nerveuses; celles-ci produisent, naturellement, la pensée.

De même que la biologie et la physiologie présupposent les sciences des corps inorganiques, la psychologie présuppose la physiologie; de même que la fonction physiologique est supérieure mais analogue à la fonction physico-chimique, la fonction mentale est supérieure à la fonction physiologique, mais analogue à elle. Les découvertes de la science positive, dans le domaine de la formation de la pensée, conduisent à cette conclusion que la loi psychologique est un cas particulier de la loi physiologique générale.

C'est pourquoi, dans les recherches expérimentales récentes sur la pensée, on a plus d'une fois constaté qu'une loi tirée de l'observation psychologique se trouvait correspondre à une loi physiologique, de même que, souvent, une découverte physiologique a mis en lumière une loi psychologique jusqu'alors inconnue.

La pensée jaillit du cerveau comme l'éclair de la nuée, comme la lumière d'un corps phosphorescent.

La pensée n'est pas, ainsi qu'on le croit en général, quelque chose de préexistant ou un produit stable et à part, comme une empreinte que l'on retrouve toujours là où elle a été faite; semblable à un météore passager, elle existe seulement au moment même où les organes qui la produisent sont actifs, et varie à chaque instant de forme et d'intensité.

Aussi, les connaissances possédées par un homme ne sont point des entités, conservées dans l'esprit comme des dessins sur les feuilles d'un album; elles ne sont que l'aptitude acquise de les reproduire à l'occasion, comme les mélodies rendues par un instrument musical toutes les fois qu'il est ébranlé d'une certaine façon. La mémoire n'est pas autre chose.

Un fait de conscience, une pensée, une représentation ou une opération logique, ne sont pas un produit essentiellement entier et indivisible d'une partie déterminée de l'organe cérébral, lié à celle-ci de telle sorte qu'elle puisse le reproduire isolément et indépendamment des autres: bien au contraire, la production d'une pensée exige le concours varié de nombreuses parties du cerveau, et ces mêmes parties fournissent une pensée différente, lorsque leur nombre et leur coopération ne sont pas les mêmes. C'est ainsi que chaque molécule de fer qui participe à la constitution d'un aimant concourt à la production de la force totale que le système manifeste; c'est ainsi encore que les cordes d'un piano contribuent chacune pour sa part, tantôt d'une façon, tantôt d'une autre, et de mille manières différentes, à la production de tel ou tel morceau de musique.

Une pensée donnée est un tout, dont l'existence réelle est constituée par l'activité élémentaire d'un nombre immense d'éléments cérébraux; chacune de ces activités élémentaires, prise isolément, n'est pas la pensée; c'est ainsi que chacun des nombreux points noircis par la lumière et fixés sur le papier ne constitue pas la photographie, et qu'elle ressort seulement de la totalité de ces points; c'est ainsi encore que le sens d'une page résulte de la disposition relative des vingt-quatre lettres de l'alphabet mille fois répétées et juxtaposées de mille manières, et qui n'ont, prises une à une, aucun sens déterminé.

Cela correspond tout à fait à l'idée scientifique générale qu'on se fait de l'activité et des états de l'organisme; en effet, la maladie, par exemple, n'est pas une entité sui generis venant à un moment donné prendre possession de l'organisme pour le tourmenter; c'est un ensemble de phénomènes nombreux et variés, qui se produisent dans tous les éléments anatomiques dont l'état normal est altéré.

Une pensée est constituée par un très grand nombre d'infiniment petits. La chaleur d'une flamme est une quantité déterminée, somme des quantités élémentaires de calorique, successivement dégagées par chacune des molécules en train de brûler. De même une pensée qui surgit dans la conscience est une quantité déterminée par ses composantes, comme tout phénomène réel de la nature.

La quantité matérielle est la somme de ses unités élémentaires dans leurs qualités relatives de poids, d'extension et de mouvement; la quantité dynamique, de la lumière, par exemple, est la somme de ses unités élémentaires dans leurs qualités relatives de couleur et d'éclat. La quantité psychologique est, également, la somme de ses unités élémentaires en tant qu'elles sont conscientes ou sensibles, et elles peuvent, évidemment, l'être à des degrés fort différents. Ces infiniment petits conscients, agglomérés et groupés comme les molécules dans un corps, ou les atomes dans une molécule, ou les cellules dans un tissu, sont précisément les derniers éléments constitutifs de telle ou telle pensée et de la pensée en général.

Cette vérité est confirmée et démontrée indirectement par la mesure des produits matériels de la désintégration, qui accompagne le fonctionnement spécial du tissu producteur de la pensée, de même que celui de tout autre tissu.

Les atomes psychologiques, pour ainsi dire, ne sont pas autre chose que les réactions psychiques, et leurs moments successifs, des derniers éléments cérébraux; et ces réactions, de même que tout acte vital, s'accomplissent en vertu de la loi physiologique universelle de l'irritabilité, stimulée par les excitants adéquates, auxquels elle répond selon la disposition innée ou acquise du tissu irrité. En un mot, les atomes psychologiques sont des sensations. Il s'ensuit que d'une façon absolue, la faculté de connaître possédée par l'homme est équivalente à l'aptitude de l'organisme à être impressionné par les réalités objectives qui agissent sur lui; et que, par conséquent, les réalités qui ne peuvent pas l'impressionner parce qu'elles sont trop éloignées, ou trop petites, ou qu'elles n'ont pas les qualités voulues, resteront pour lui à tout jamais inconnaissables.

Les excitants aptes à produire les sensations sont tantôt extérieurs tantôt intérieurs, et tantôt intracérébraux. Les premiers sont ceux qui agissent sur les organes des sens périphériques; les seconds exercent leur influence sur les viscères et les tissus profonds, qui sont autant d'organes sensitifs spécifiques, car on ne peut plus admettre que les sensations internes relèvent toutes de cet ensemble confus que l'on nomme « sensibilité générale ». Enfin, les excitants intra-cérébraux ne sont pas autre chose que l'activité cérébrale elle-même, laquelle, lorsqu'elle se produit dans une partie quelconque de cet organe, se répercute sur un grand nombre d'autres parties, et les met à leur tour en action. Cette sorte d'action réflexe inter-centrale est évidente surtout dans les centres du langage articulé elle met en jeu l'activité propre de nombreuses régions du cerveau, d'une façon adaptée aux circonstances, à peu près comme les cartons perforés d'un métier Jacquard entremêlent différemment, selon la position qu'on leur donne, les fils colorés qui doivent former tel ou tel dessin dans le tissu.

Nous avons dit que les éléments de la pensée sont les sensations. C'est donc, en fin de compte, à des sensations que se réduisent les « représentations », les « émotions » et les impulsions de la « volonté ». La triple distinction de l'activité psychique en pensée, sentiment et volonté, a sa raison justement dans le concours différent d'organes spéciaux et dans le rapport logique différent qui s'établit entre les divers groupes stables de formations mentales.

Or, comme la sensation n'est pas l'irritant qui la produit, mais un phénomène attribué à l'action de cet irritant, il s'ensuit que le principe fondamental nouveau de la psychologie expérimentale, c'est le principe de la relativité de la pensée, d'après lequel une pensée a sans doute un rapport avec l'objet qui l'occasionne, — de même que tout effet a un rapport avec sa cause, — mais elle ne représente qu'elle-même et point l'objet en question, qui a une existence propre et indépendante. C'est ainsi que l'échauffement d'un morceau de fer frappé avec un marteau a un rapport avec l'action du marteau, dont il est l'effet; mais il n'est ni le marteau ni la chute du marteau sur le fer.

Pour la sensation, de même que pour toute activité physiologique, la fonction se spécialise à mesure que son organe se différencie; d'où les qualités diverses des diverses espèces de sensations élémentaires. Et, de même que la constitution organique varie selon les races, les familles et les individus, la disposition psychique innée varie, elle aussi; en outre, l'exercice même de la fonction psychique, dans chaque individu la modifie sans cesse et développe dans les éléments cérébraux l'aptitude de reproduire avec une merveilleuse rapidité, par action réflexe intercentrale, les états de conscience, qui ne pouvaient d'abord se produire que grâce aux excitations plus fortes dues à l'influence des impressions adéquates frappant les organes des sens.

La somme des connaissances d'un homme, ainsi que son talent logique, artistique, scientifique, et son caractère moral, tout cela se réduit, en dernière analyse, à cette reproduction de groupes de sensations réflexes.

Une pensée donnée est, avons-nous dit, la somme d'un très grand nombre de sensations élémentaires minimes, qui surgissent ensemble et se groupent, de manière à former dans la conscience un tout, non simple, mais complexe; elle est, par conséquent, une synergie organiquement coordonnée de nombreux éléments cérébraux, analogue aux synergies fonctionnelles d'une foule de phénomènes physiologiques inconscients.

Les synergies fondamentales, stables, des différentes pensées, ne peuvent pas être disjointes volontairement, mais elles s'unissent plus ou moins fortement en synergies éventuelles, variables selon les cas; de sorte que la présence effective d'une pensée donnée peut en éveiller une autre dans la conscience. C'est en cela que consistent les phénomènes psychologiques de l'intégration, grâce à laquelle la représentation s'illumine de ses détails, et de l'association des idées, grâce à laquelle une pensée en évoque une autre.


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