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Le darwinisme en sociologie - Partie 3

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On le voit: de la notion darwinienne de la sélection, appliquée aux sociétés humaines, on a pu tirer, selon les points de vue, des conséquences très différentes. L'autre idée centrale de Darwin, étroitement liée d'ailleurs à la première, l'idée de la lutte pour la vie, sera de même très diversement utilisée. Mais surtout l'on discutera abondamment sur sa signification. Et pendant que les uns feront effort pour l'étendre à tout, les autres feront effort pour limiter sa portée.
L'idée de la lutte pour la vie remonte aujourd'hui des sciences naturelles aux sciences sociales. Mais elle est descendue d'abord des sciences sociales aux sciences naturelles. La loi de Darwin n'est, comme il le dit lui-même, que la loi de Malthus généralisée et étendue au monde animal. Disproportion croissante entre la quantité des aliments et le nombre des vivants, c'est la règle fatale d'où la nécessité de la lutte universelle, qui ne laisse survivre que les individus les mieux doués, pour le plus grand bien de l’espèce. « La nature est un cirque immense, dira Huxley, où tous les êtres seraient gladiateurs. »

Généralisation bien faite pour alimenter le courant des idées pessimistes. Elle devait en particulier fournir, avec l'autorité spéciale qui s'attache de nos jours aux jugements de la science, des arguments nouveaux aux apologistes de la guerre. Si l'on ne répète plus, comme de Moltke après de Bonald, que la guerre est un fait providentiel, on fera valoir qu'elle est un fait naturel, on objectera aux pacifistes, avec Dragomirov, que leurs tentatives sont contraires aux lois fondamentales de la nature et qu'il n'en est pas de digue qui tienne devant une vague qui vient de si loin.
Mais sur un autre terrain encore on devait, à l'interventionnisme philanthropique, opposer le darwinisme. De ses découvertes les défenseurs de l'économie politique orthodoxe pourront tirer parti. La lutte universelle est, dans le monde organique, la condition du progrès; quelle meilleure preuve qu'il faut laisser faire, laisser passer, dans le monde économique, l'universelle concurrence? S'efforcer de l'enrayer est une imprudence suprême: le vœu du libéralisme est conforme au venu de la nature. Sur ce point du moins le naturalisme contemporain, né des recherches du XIXe siècle, apporterait un renfort aux doctrines individualistes, filles de la spéculation du XVIIIe: mais ce serait pour détourner à jamais l'humanité des rêveries humanitaires.

Ceux à qui ces conclusions répugnent se contenteront-ils d'opposer aux impératifs de la nature la protestation du cœur? On déclarerait que, bonnes peut-être pour le règne animal, les lois en question ne sont plus valables pour le « règne humain » comme disait F. Brunetière. On reviendrait ainsi au dualisme classique. Et c'est bien, semble-t-il,le chemin que prend Huxley, par exemple, lorsqu'il oppose au processus cosmique un processus éthique qui en serait le contre-pied.
Mais il a des esprits, de plus en plus nombreux chaque jour, que cette antithèse ne contente pas. S'ils répugnent au pessimisme qui s'autorise de la doctrine de Darwin ils n'acceptent plus le dualisme qui laisse un abîme entre l'homme et la nature. De l'un à l'autre ils s'efforceront donc de retrouver les transitions en montrant que si les lois de Darwin restent vraies dans les deux règnes, leurs conditions d'application ne sont pas les mêmes: leurs formes, et par suite leurs conséquences, varient comme varient les milieux où luttent les êtres, les moyens dont ils disposent, les fins mêmes qu'ils se proposent.

C'est ce qui explique que parmi les adversaires décidés de le guerre on puisse trouver des partisans de la lutte pour la vie. Il y a des pacifistes darwiniens. Novicow, par exemple, admet ce « combat universel » dont parle Le Dantec, mais il remarque qu'aux différents stades de l'évolution, aux différents étages de l'être on n'use pas forcément des mêmes armes. La lutte brutale, le conflit à main armée ont pu être, dans les premières phases des sociétés humaines, une nécessite. Aujourd'hui, si leur concurrence reste inévitable et indispensable, elle peut prendre du moins des formes plus douces. Les rivalités économiques, les luttes d'influences intellectuelles suffisent pour stimuler le progrès: les procédés qu'elles comportent sont, dans l'état actuel de la civilisation, les seuls qui atteignent leur but sans déperdition, les seuls logiques. D'un bout à l'autre de l'échelle des êtres la lutte reste la règle: mais de plus en plus, au fur et à mesure qu'on s’élève aux échelons supérieurs, elle emprunte des procédés véritablement humains.

Des réflexions analogues permettent d'apporter des restrictions à la théorie du « laisser faire, laisser passer » dans l'ordre économique. Elle invoque, dit-on, l'exemple de la nature, où les êtres livrés à eux-mêmes luttent sans trêve et sans merci? Mais d'abord elle oublie que sur les champs de bataille de l'industrie les conditions ne sont pas les mêmes. Les concurrents ne sont pas laissés à leurs seules forces naturelles. Ils sont diversement handicapés. Il y a tout un trésor de ressources artificielles: les uns y participent, les autres en sont exclus. La partie n'est donc pas égale. Le résultat de la lutte sera faussé. « Dans le monde animal, objectait De Laveleye à Spencer, la destinée de claque être est déterminée par ses qualités personnelles. Dans les sociétés civilisées, un homme obtiendra la première place ou la plus belle femme parce qu'il est noble et riche, quoiqu'il puisse être laid, paresseux ou imprévoyant, et c'est lui qui perpétuera l'espèce. Le riche mal constitué, incapable, maladif, jouit de son opulence et fait souche sous la protection des lois. » Haycraft en Angleterre, Jentsch en Allemagne, ont insisté sur ces anomalies qui sont la régle. C'est-à-dire que, même d'un point de vue darwinien, toutes les réformes se justifieraient aisément qui ont pour but de diminuer, comme disait Wallace, les inégalités du point de départ.

Mais il est permis d'aller plus loin. Où prend-on que toutes les mesures inspirées par le sentiment de la solidarité soient contraires au vœu de la nature? La nature bien consultée ne donne pas seulement des leçons d'individualisme. A côté de la lutte pour la vie n'y voit-on pas fonctionner ce que De Lanessan appelle « l'association pour le vie »? Espinas, depuis longtemps, avait attiré l'attention sur les Sociétés animales, éphémères ou permanentes, et sur l'espèce de moralité qu'on y voit naître. Les naturalistes, depuis, ont maintes fois insisté sur l'importance des diverses formes de symbiose. Kropotkine, dans l'Entr'aide, s'est plu a énumérer tous les exemples d'altruisme que les animaux eux-mêmes fournissent aux hommes. Geddes a pu aller jusqu'à soutenir que « chacune des grandes étapes du progrès correspond à une subordination plus étroite de la concurrence individuelle à des fins reproductrices ou sociales, et de la concurrence intraspécifique à l'association coopérative ». L'expérience démontre, à l'en croire, que les types plus aptes à franchir les pas les plus difficiles sont moins ceux qui pratiquent la concurrence vitale avec le plus d'ardeur que « ceux qui ont su y apporter le plus de ménagements ». De toutes ces remarques résultait, avec une limitation du pessimisme darwinien, un encouragement pour les aspirations solidaristes.

Et Darwin lui-même eût souscrit sans doute à ces rectifications. Il n'a jamais insisté, comme son émule Wallace, sur la nécessité où seraient les êtres dans la nature, de lutter seuls, chacun pour soi et contre tous. Il a, au contraire, signalé, dans la Descendance de l'homme, la fécondité des instincts sociables et corroboré les affirmations de Bagehot lorsque celui-ci, appliquant les lois de la « physique » à la politique, montrait quelle supériorité constitue pour les sociétés, la communion des consciences. La théorie de la sélection sexuelle, subordonnant l'évolution des types pour une part de plus en plus large à des préférences, des jugements, bref à des facteurs mentaux, n'offrait-elle pas d'ailleurs de quoi atténuer ce qu'il pouvait y avoir de dur et de brutal dans la théorie de la sélection naturelle?

Mais comme il est arrivé souvent, les darwiniens avaient été plus loin que Darwin. Les excès du « darwinisme social » ont provoqué une réaction utile. C'est ainsi qu'on a été amené à rechercher, jusque dans le monde animal, les faits de solidarité propres à justifier l'effort humain.


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