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La science expérimentale de la pensée - Partie 3

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L'étonnante variété des produits de la réflexion trouve son explication précisément dans les innombrables possibilités de synergies ou de combinaisons différentes, des sensations élémentaires; c'est ainsi que, dans le monde extérieur, les combinaisons innombrables d'une infinité d'atomes matériels, qui tous appartiennent à un très petit nombre d'espèces différentes, produisent l'inépuisable variété des formations matérielles.

De tout temps, et avec une intuition toujours plus claire, les philosophes ont signalé quelques formes générales et fondamentales de la pensée, — telles que l'idée de l'espace et du temps, de l'être et du devenir, de la chose et de l'action, etc. Ils les ont d'abord fait dériver d'un monde au delà, de même que les naïfs anciens attribuaient le feu à un larcin de Prométhée; mais, de même que la physique a montré que le feu se produit naturellement sur la terre, la science expérimentale de la pensée montre aujourd'hui que ces catégories se produisent naturellement, en vertu des groupements multiples des appareils physiologiques, dont elles sont l'expression.

Une sensation ou un fait de conscience, suscité d'une manière quelconque, joue le rôle d'un foyer d'irradiation stimulante et provoque, dans toutes les directions, une propagation d'activité plus ou moins intense, grâce à laquelle surgissent des séries d'idées représentatives de coexistences, de successions, de similitudes, précédemment formées; ces représentations se distinguent de l'état conscient actuel, de la sensation présente qui les produit, par leur caractère d'acquisitions antérieures de l'esprit, de fond purement mental, préexistant, permanent et nécessaire, sur lequel se dessine actuellement le phénomène contingent, accidentel, nouveau.

Les séries susdites, préformées et toujours prêtes à entrer en jeu, sont les idées abstraites, un mot, un signe, qui les symbolise et les distingue, suffit pour les évoquer; et peu importe qu'il soit présenté à la conscience directement ou indirectement, par les sens extérieurs ou par le souvenir. L'idée abstraite est une série indéfinie de faits, qui ont antérieurement, successivement et peu à peu, eu lieu dans l'esprit; une idée abstraite donnée n'est donc pas, comme on le croit vulgairement, identique chez les différents individus; elle ne l'est pas même chez le même individu, à différents moments de son existence. Et comme elle n'est pas autre chose que la série indéfinie susdite, son rappel par un signe, phonétique ou autre, n'est qu'initial; sa reproduction peut, selon les circonstances, être plus ou moins persistante, plus ou moins complète, sans jamais être identique d'une fois à une autre. Cette conception positive de l'idée abstraite est fort différente de celle qu'on s'en fait en général; sa justesse est prouvée par des faits semblables au suivant: le mathématicien, dans le cours de ses raisonnements, indique seulement, par un signe matériel conventionnel, une longue opération qui lui est familière, mais ne songe point à la refaire.

Et c'est de là; et seulement de là, que vient la prérogative logique caractéristique de la pensée humaine, comparée aux degrés analogues, mais inférieurs, des animaux; j'appelle cette prérogative la faculté du travail abrégé, — c'est-à-dire accompli à l'aide d'un symbole qui nous épargne la répétition d'une foule d'opérations mentales et nous permet, lorsqu'elles sont acquises, et pas auparavant, de nous élever à des opérations d'un ordre plus complexe.

La science n'est possible qu'a cette condition, et ses progrès y sont également soumis: nous devons partir des acquisitions de nos devanciers pour aller plus loin, sans perdre temps et forces à refaire le long et pénible labeur qu'ils ont accompli. C'est à la même condition qu'un pays civilisé peut posséder un art supérieur, parce que les matériaux lui en sont fournis par les arts inférieurs qui les ont élaborés précédemment.

Il en est ainsi pour toute production humaine en général, et tout particulièrement pour la pensée humaine; elles sont soumises à la loi qui domine la nature tout entière, et qui ne permet les formations supérieures qu'au fur et à mesure que les éléments premiers de la matière s'associent pour former leurs combinaisons plus simples, et que ces dernières unités plus complexes se prêtent à des combinaisons nouvelles entre elles, et donnent origine ainsi à des formations de plus en plus éloignées de la masse primitive azoïque d'atomes élémentaires.

De même que, dans l'activité physiologique motrice, ou apprend par l'exercice à isoler et à individualiser la contraction des différents faisceaux musculaires, — de même, dans l'activité mentale, on apprend à individualiser les pensées qui se pressent sans interruption dans la conscience éveillée; intéressante étude, que je ne puis qu'indiquer ici.

De plus, c'est en cela que consiste l'explication de ce qu'on appelle la raison, ainsi que celle du jugement et du raisonnement, dans lesquels elle se manifeste. Les intuitions logiques isolées et successives y apparaissent comme reliées entre elles, parce qu'elles sont accompagnées de la conscience de leur évocation réciproque et ininterrompue, ou de leur coexistence dans un l'apport déterminé les unes avec les autres, lorsqu'elles constituent une conception complexe, elle aussi évocable à tout moment.

Le cours des événements psychiques est absolument fatal, ni plus ni moins que celui des événements physiologiques, ni plus ni moins que celui de tous les événements de la nature.

Et si le contenu de l'activité psychique est infiniment varié d'un individu à l'autre et d'un moment à l'autre de la vie du même individu, c'est que le cerveau est un organe d'une complexité immense, qu'il est en relations multiples et incessantes avec toutes les parties du corps, et que les innombrables influences extérieures qui agissent sur ce dernier changent à chaque instant.

Dans le sommeil et dans les états analogues, l'activité cérébrale est déprimée et ralentie, et ne répond plus qu'à certaines stimulations isolées; aussi, les associations mentales peuvent-elles se dérouler librement et broder sans encombre sur le thème initial. Celui-ci est quelquefois un état de conscience éprouvé longtemps auparavant et resté depuis enfoui dans les couches profondes de l'âme; il évoque alors des domaines plus ou moins étendus de la vie psychique du temps passé, et rend ainsi au dormeur, pour un court espace de temps, sa conscience d'autrefois, fort différente de celle d'aujourd'hui.

La direction que prennent de telles successions et associations mentales dépend des conditions somatiques et des impressions sensitives qui dominent l'activité du cerveau et qui l'orientent momentanément dans un sens plutôt que dans un autre. Ou bien cette direction est déterminée par les habitudes psychiques de l'individu, dans le cerveau duquel prédominent naturellement les dispositions fonctionnelles que l'usage le plus fréquent et le plus constant a rendues plus fortes et plus promptes.

Chez l'homme normal, à l'état de veille, c'est l'action simultanée et continuelle des réalités objectives sur tous les organes des sens qui oriente le cours de la pensée conformément aux circonstances, de sorte que la représentation présente à chaque moment correspond à la réalité extérieure, en tant, du moins, que les sens sont capables de distinguer entre l'idéation surgissant du cerveau lui-même et celle qui lui est imposée par les sens actuellement actifs sous le coup des impressions extérieures, c'est-à-dire à distinguer l'idéation pure, série de réflexes intercentraux, de la perception, produit direct et immédiat des excitations provenant du dehors.

La série des fonctions cogitatives du cerveau est, en outre, constamment, plus ou moins influencée par les fonctions physiologiques que le cerveau provoque dans les autres organes, et qui, à leur tour, réagissent sur lui et sur son activité.

Ainsi, par exemple, j'ai souvent observé sur moi-même le fait suivant, à l'occasion d'un discours à prononcer: lorsque la muqueuse buccale et linguale, légèrement enflammée et, partant, épaissie et moins souple, s'oppose à l'articulation rapide et facile, l'imperfection de l'effet moteur de l'impulsion cérébrale empêche celui-ci de venir en aide à la cérébration; il s'ensuit que l'association mentale est dérangée: elle s'interrompt ou se dévie, ou, pour le moins, se ralentit, et le discours ne coule plus de source.

De même, l'idéation créatrice de l'artiste est nourrie surtout par les sentiments qui surgissent en foule, et ces sentiments ne sont pas autre chose que la réaction émotionnelle cérébrale des influences que l'activité même du cerveau exerce sur les viscères.

Il en est de même des passions : elles varient selon l'état des différentes parties du corps et selon les attitudes psychiques du cerveau qui les provoquent; elles naissent dans l'organisme, et sont au début de simples phénomènes physiologiques; mais elles s'accumulent, comme des nuées menaçantes, dans la conscience qu'elles obscurcissent, — comme les vapeurs soulevées par ses propres rayons voilent le soleil.

Naturellement, si, pendant le cours de l'association d'idées, il en surgit une qui acquiert la haute main, elle imprime sa direction à la marche ultérieure de la pensée, de même que la masse prépondérante d'un corps céleste fait dévier de leur orbite les astres plus petits. Ce n'est point autrement qu'une grappe de raisin présentée à un enfant qui s'agite et qui pleure, le fait sourire à travers ses larmes et dissipe son chagrin.

L'attention consiste, elle aussi, en une telle prévalence d'une pensée, qui devient le centre de gravitation du tourbillon mental: cette prévalence peut résulter de la marche même de l'idéation, par le jeu spontané des réflexes intercentraux, ou bien de l'énergie d'une impression extérieure incidente, ou bien encore d'un effort de la volonté.

Mais qu'est-ce alors que la volonté?

La volonté est la conscience du travail, à tendance motrice ou inhibitoire, en train de s'accomplir dans des centres nerveux; elle lui est, par conséquent, postérieure, et l'apparence contraire, d'après laquelle elle la précéderait, est une illusion: en réalité elle se produit avec la même fatalité qui régit tous les phénomènes de l'organisme.


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