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De la prétendue veille somnambulique - Partie 4

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

En , par


L'expérience nous montre encore que, quand le sujet est entré dans l'état hypnotique et qu'il est abandonné à lui-même, sa volonté et son initiative, abolies pour tout le reste, ne le sont pas pour les détails non prévus. Les expériences subséquentes mettront également hors de doute ce dernier point déjà signalé par M. Beaunis. Mais comme il y a toujours de ces détails à l'égard desquels le sujet conserve sa liberté, il se rend d'autant mieux compte de la contrainte qui pèse sur lui et lui commande le principal. C'est aussi ce que nous verrons bientôt.

Sa conscience, c'est-à-dire cette faculté qui lui permet de se voir pensant et agissant, n'est nullement amoindrie, et le souvenir des moindres détails peut, sous les conditions connues, se raviver en lui sans peine. On ne peut donc pas l'assimiler à un automate ni à une grenouille décapitée.

Enfin, comme je l'ai déjà dit, la conscience du sujet n'atteint pas le moment où la suggestion se met à opérer. Tout bien pesé, il n'y a rien là qui doive particulièrement étonner. Que l'instant du réveil puisse se préciser, rien de plus naturel, puisque, avec lui, recommence la vie normale. D'autant plus qu'on nomme réveil justement ce moment où l'on est en état de penser à l'heure en se disant qu'on est réveillé. Mais comment saisir l'instant où l'on sort de la vie normale. Le faire serait y être encore. Bien que l'argument me paraisse péremptoire, j'ai cru qu'il ne serait peut-être pas inutile d'en essayer une confirmation expérimentale. J'ai choisi pour cela l'expérience suivante:

Le 4 avril, je donne à M... la suggestion que voici sur le coup de six heures, elle doit apporter à un ami qui est avec moi un verre d'eau mélangée de vin. Je passe les complications. Elle n'y manque pas. Réveillée par mon souffle et interrogée sur le moment où elle s'est endormie, elle répond sur-le-champ: « Quand j'ai entendu sonner six heures. — Et vous vous êtes endormie? — Je le suppose, mais, quant à moi, il ne me semble pas que je me suis endormie; seulement, je sens bien que je viens de me réveiller. » (Paroles textuelles.)

Ainsi donc, cette fois encore, passage brusque de la veille normale à une autre sorte de veille qui est cependant suivie d'un réveil; le sujet est impuissant à noter le moment de passage. Quant au réveil, il est ou bien spontané, ce qui a lieu ordinairement quand la suggestion est accomplie, ou bien provoqué, ce qui se fait par les moyens usités.


VI

Au point où nous en sommes arrivés, il est clair que, pendant ce sommeil ou, si l'on veut, cette veille somnambulique, le sujet se considère comme éveillé, et il n'en peut être autrement. Tout rêveur se croit éveillé. D'un autre côté, puisqu'il se réveille, il est évident qu'il a dormi, c'est-à-dire qu'il a été partiellement soustrait aux relations extérieures, comme nous le sommes plus ou moins pendant le sommeil physiologique. Le principal et peut-être l'unique caractère distinctif du sommeil hypnotique, c'est la facilité beaucoup plus grande du dormeur à recevoir des suggestions, notamment de son hypnotiseur.

Mais il y avait un intérêt puissant à constater expérimentalement et méthodiquement la ressemblance sous le rapport interne ou purement psychique, entre ces sortes de rêves somnambuliques et les rêves ordinaires. Ce fut l'objet de deux ordres d'expériences qui ont mis cette ressemblance hors de conteste. Les premières ont eu pour objet de montrer que, pendant la soi-disant veille somnambulique, le sujet est transporté hors du monde réel; les suivantes, que ses facultés intellectuelles subissent la même altération que pendant l'hypnose ou que pendant le sommeil physiologique.

5 avril, 5 heures 15 après midi. Je suggère à M... que, sur le coup de la demie après cinq heures, elle ira consoler une statuette en bois placée sur la cheminée et représentant un moine qui pleure. Je la réveille. La pendule sonne; M... se lève, va réconforter le moine avec force gestes de commisération, puis vient se rasseoir, toujours endormie. Les personnes présentes ont parfaitement remarqué, comme moi, le changement de physionomie de M... au moment où la demie a sonné. Il saute aux yeux d'ailleurs que maintenant elle dort. Je la réveille souvenir intégral. « Qu'est-ce qui s'est passé en vous quand vous vous êtes levée pour embrasser le moine? — Je n'étais plus ici, j'étais transportée autre part; je ne voyais plus personne, j'étais toute seule. — Quand cela vous a-t-il pris? — Lorsque la demie a sonné. — Pourquoi? — Sans doute parce que c'était le moment fixé. — Vous ne vous rappelez pas que j'avais fixé ce moment? — Non. — Comment vous décidez-vous à faire une action si peu raisonnable? — Elle m'apparaît comme un devoir. — Êtes-vous certaine de vous être levée? — Oui. — D'où le savez-vous? — Il me le semble. »

Je dois relever plusieurs points de ce récit. D'abord, M... se trouve transportée autre part, ou, mieux dit peut-être, les personnes présentes disparaissent pour elle ainsi que tous les objets dont il n'est pas question dans sa suggestion, puisqu'elle voit la statuette sur la cheminée, et qu'elle vient se rasseoir dans son fauteuil. Le rêve ordinaire n'a pas non plus de cadre.

Elle ne se rappelle pas avoir reçu une suggestion, mais ce qui ne pouvait manquer d'arriver elle s'en doute. En fixant son attention sur ce point, il est à croire que son souvenir pourrait remonter plus loin encore, d'autant plus que la mémoire de M... est des plus exercées elle se souvient maintenant de presque tous ses rêves hypnotiques sans qu'il soit nécessaire même, on vient de le voir, de la réveiller pendant l'action.

Enfin, la recommandation apparaît toujours comme ayant un caractère strictement obligatoire.

Il s'agit de contrôler ces déductions en imposant à M... des obligations de plus en plus difficiles à remplir.

Le même jour, à 9 heures un quart du soir, M... tricote un bas qui~est vers sa fin. Elle tient les yeux ouverts 1; elle a pris avec elle, comme modèle, le bas déjà achevé. Elle a été hypnotisée et je lui ai dit que, quand la demie après neuf heures sonnera, elle doit, sans quitter la chambre, détacher sa jarretière (M... est très pudique) et l'enrouler autour du cou de~ma femme.

A l'heure dite, changement visible de physionomie; elle dépose son ouvrage, et, sans se trousser, fait semblant d'ôter sa jarretière; elle met autour du cou de ma femme le bas achevé, se replace dans son fauteuil, reprend son ouvrage, fait un seul point, et s'endort, c'est-à-dire ferme les yeux, sans s'appuyer contre le dossier. (Si on se le rappelle, J... le 4 avril, s'est endormie de la même façon, le peigne en l'air.)

J'attends cinq minutes, puis je la réveille. Elle reprend son tricot. Elle jette de temps en temps, à la dérobée, des regards curieux et souriants sur ma femme. Je la regarde d'un air interrogateur. « Je crois que j'ai mis quelque chose autour du cou de madame. — Quoi? — Un bas. — Était-ce cela que vous deviez faire? — Non; je devais mettre ma jarretière, mais je n'aurais pas pu. — Pourquoi? — Parce qu'elle n'a pas de boucle et que je ne puis la détacher qu'en ôtant mon soulier. Et puis, je n'aurais su l'entrer dans le cou de madame. — Pourquoi avez-vous mis le bas? — J'ai pensé que cela devait revenir au même, et que madame avait besoin d'avoir quelque chose au cou. — Quand vous êtes-vous endormie? — Quand la pendule a sonné. — Qu'avez-vous ressenti? — Je n'ai plus vu que madame. — Si vous aviez pu ôter votre jarretière, l'auriez-vous fait devant moi? — Oui, puisque je ne voyais que madame. »

Ce dialogue, absolument textuel, a l'air d'être arrangé après coup, tant il est topique. Il dispense de tout commentaire.

J'insisterai cependant sur plusieurs détails.D'abord, pour tout ce qui n'a pas été prévu dans la suggestion, le sujet conserve la liberté de son jugement. Ainsi M... sait quelle espèce de jarretière elle porte. En conséquence, bien que je lui aie ordonné de la détacher, comme c'est là chose impossible, il lui paraît qu'elle satisfait à l'ordre par une action simulée.

Elle raisonne ce qu'elle a à faire « Madame avait besoin d'avoir quelque chose au cou. » Elle ne peut lui mettre sa jarretière; elle y substitue un bas. Donc spontanéité, raison et liberté.

Enfin, elle a, cette fois-ci encore, noté un changement, non pas en elle, mais dans son entourage, au moment où la suggestion opérait: Elle n'a plus vu que madame. C'est bien là un caractère du rêve, de se détacher sur un fond noir, ce qui lui donne une vivacité de contraste. Ce changement de lieu peut être si absolu aucun hypnotiseur n'en doutera que, sous l'empire de la suggestion, une jeune fille s'imaginera être dans sa chambre à coucher, au moment de se mettre au lit, et qu'elle ne fera aucune difficulté de procéder devant vous, devant le monde, aux détails de sa toilette de nuit. Ce qu'on a appelé l'absence de la pudeur dans le rêve ne tient pas souvent à autre chose.

On peut se demander, comme je l'ai fait plus haut à propos des expériences précédentes, s'il n'y a pas continuité de sommeil entre le moment où le sujet est hypnotisé et le moment où la suggestion entre en jeu.

Quoique peu disposé à admettre qu'il en fût ainsi, j'ai voulu en avoir le cœur net, et pour cela, je procédai, ce même soir, de la manière suivante.

L'une des aiguilles à tricoter dont M... se sert est fortement déformée. Je lui suggère qu'au bout de trois aiguilles, elle devra chercher à la redresser. On va voir pourquoi j'ai choisi le chiffre trois.

Par une circonstance fortuite, la suggestion faite, M... sans attendre que je la réveille, ouvre les yeux et se remet à tricoter. C'est une simple anticipation. Elle ne fait que me prévenir en exécutant d'elle-même ce qu'on lui a fait faire par deux fois ce soir. Dialogue: « Dormez-vous? – Non (comme je l'ai dit précédemment, M... n'a pas une conscience si nette de son sommeil que J... ou, peut-être bien encore, n'est-elle pas aussi bien stylée). – Si fait; la preuve, c'est que je vais vous éveiller par mon souffle. » Je l'éveille, en effet; secousse des épaules et sourire.

Elle continue son ouvrage. La troisième aiguille épuisée, elle s'arrête, embarrassée car l'aiguille à redresser est dans le bas. Elle ferme les yeux, et se remet à tricoter tout endormie.

Je la réveille de nouveau et je l'interroge. Elle me reproduit textuellement la suggestion que je lui ai donnée; mais elle croit avoir redressé l'aiguille, et il ne m'a pas été facile de la détromper, parce qu'elle m'a soutenu qu'elle ne saurait la rendre plus droite qu'elle n'est.

Ainsi, se trouvant en face d'une quasi-impossibilité, elle a trouvé commode d'escamoter l'ordre en l'accomplissant en rêve. Je croyais ou qu'elle allait tirer l'aiguille au risque de défaire le travail déjà fait, ou qu'elle continuerait son tricot jusqu'à ce que l'aiguille sortît – c'était là que j'attendais l'entrée en scène de la spontanéité – elle a fait mieux que tout cela.

C'était d'ailleurs là un détail accessoire de l'expérience qui avait pour but de bien constater que le sujet s'endormait au moment d'accomplir la suggestion. Cette thèse, elle l'a confirmée au delà de toute prévision.

Avant d'aller plus loin, il est bon peut-être de fixer en quelques traits l'esquisse du tableau de la soi-disant veille somnambulique, tel qu'il ressort à cette heure de nos recherches.

La veille somnambulique ne diffère du somnambulisme ordinaire qu'en ce que l'acte par lequel le sujet est plongé dans cet état provient d'une suggestion antérieure, et que, entre cette suggestion à échéance, et l'hypnose, s'est intercalé un certain intervalle de veille effective – ou parfois peut-être purement apparente, si l'échéance est courte. C'est cette circonstance, tout extérieure, qui a pu faire croire aux praticiens qu'il y avait là un phénomène d'un ordre nouveau. Au fond, l'essentiel c'est que la suggestion fait que Mlle A. E... voit à M. X... un nez d'argent; il importe peu que l'effet soit immédiat, qu'il se produise au réveil, ou bien qu'il ne se manifeste qu'après un laps de temps fixé à l'avance.

La veille somnambulique est suivie d'un réveil, comme le sommeil ordinaire ou le sommeil hypnotique. Le réveil peut être obtenu par les procédés appliqués ordinairement au sommeil hypnotique.

Les actions faites pendant la veille somnambulique sont susceptibles d'être l'objet du souvenir. Mais le sujet ne garde aucune idée du moment où il y entre. Il en est d'ailleurs absolument de même par rapport à son entrée dans le sommeil hypnotique ordinaire, et aussi dans le sommeil physiologique.

Le sujet dressé de manière à faire la différence entre ses états normaux et ses états hypnotiques, et qui reconnaît, par exemple, que dans l'état hypnotique il est contraint, que ses sensations sont limitées à un seul objet, que les étrangetés des choses ou de ses actions ne lui causent aucun étonnement, retrouve tous ces caractères dans l'état dit veille somnambulique, et, si exercé qu'il soit, ne le distingue aucunement de l'hypnose ordinaire. Il n'y a donc aucune raison de conserver une dénomination spécifique qui ne repose sur aucune réalité.

Quant à l'explication du phénomène, elle est des plus simples. Toute suggestion ou toute injonction pour l'accomplissement de laquelle on fixe une époque future, est censée formulée dans les termes suivants: « A tel moment vous vous endormirez, puis vous verrez ou vous ferez telle chose ». C'est cet ordre latent qui est la cause de l'hypnose ultérieure.


VII

Nous venons de voir que, dans la veille somnambulique, le sujet est soustrait au monde réel, comme il l'est dans l'hypnose ou dans le sommeil ordinaire premier trait de ressemblance entre les trois états.

Il est une seconde manière de mettre en évidence l'entière ressemblance du rêve physiologique et du rêve somnambulique, que celui-ci se produise pendant la veille apparente ou pendant l'hypnose – c'est de comparer directement les facultés psychiques du sujet suivant qu'il est sous l'empire de l'une ou de l'autre espèce de rêve. Cette comparaison on peut lui demander de la faire lui-même; nous pourrons aussi essayer de la faire d'après leurs signes extérieurs.

Une première analogie bien significative, c'est l'impossibilité pour les sujets de distinguer un rêve suggéré d'un rêve naturel. J'ai donné aux miens, pendant plusieurs jours consécutifs, des rêves suivis: J... et M... étaient au bal – des jeunes gens leur faisaient la cour – ils adressaient leur demande aux parents mariage bouquet, – voyage dans des pays lointains mer, forêts, villes, monuments, achat de souvenirs pour les parents et amis, etc. Les deux premiers jours elles croyaient avoir rêvé naturellement ces belles histoires; le troisième jour, il a bien fallu leur dire la vérité, ce qui les a émerveillées. Elles n'aimaient pas ce genre de rêves, c'était trop beau.

Je leur ai aussi donné des rêves d'après gravures J'ai chez moi une reproduction du célèbre tableau de Wautier Repas des funérailles. On vient d'enterrer le mari, un chasseur, doit-on croire; voilà son fusil, ses souliers, son chien. Dans un coin, près du lit, la veuve, accablée de douleur; des femmes, deux vieilles et deux jeunes, la consolent. Au centre, une table servie, des femmes tout autour, dont une jeune (la sœur?) mise avec quelque recherche; quelques-unes attirent à elles les petits orphelins, qui pleurent; dans un angle, par la porte, on voit, dans une autre pièce, des hommes à l'air assez indifférent qui causent; sur le sol, des fleurs çà et là.


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