Accueil > Dictionnaire > Les termes psychologiques commençant par J > La définition de jugement


La définition de Jugement



Le jugement social

Il s'agit de l'ensemble des évaluations réalisées à propos d'autrui, qu'il s'agisse d'individus ou de groupes. Le jugement n'est pas social que par son objet, il l'est aussi de par les facteurs qui l'influencent, tels que le contexte social dans lequel il est émis ou les rôles et statuts des personnes qui jugent et de celles qui sont jugées.
Poser un jugement sur autrui est un acte hautement social. Le contenu d'un jugement ne dépend pas seulement des informations dont l'observateur dispose sur autrui. D'une part, ce dernier est soumis à un ensemble de contraintes d'ordre normatif, de règles sur la façon dont un jugement peut être émis. D'autre part, sa propre identité peut être affectée par le jugement qu'il rendra. Mais les observateurs sociaux fonctionnent surtout comme des théoriciens, théoriciens du comportement et de ses causes, théoriciens du fonctionnement du monde, et surtout théoriciens du jugement lui-même. L'importance de ces théories que nous développons dès l'enfance découle de ce que l'observateur cherche à donner un sens à ce qu'il voit. Le sens qu'il cherche dépend de ses buts, notamment de ce qui lui est demandé, du type d'explication requis par la situation sociale où il se trouve ou par l'interaction dans laquelle il se trouve engagé. Le jugement social est donc à envisager comme expression d'une vision du monde et des préoccupations de l'observateur.


Juger un membre d'un groupe

Le type de jugement le plus évidemment social est celui où le juge et la personne à juger appartiennent à des groupes différents. Leurs insertions sociales respectives ont en effet un impact déterminant sur le jugement. Les relations qu'entretiennent les deux groupes sont particulièrement importantes à cet égard. Une série de recherches initiées par les travaux de Muzafer Sherif ont montré qu'il suffit que deux groupes soient en situation de compétition pour que leurs membres respectifs construisent, au sujet des membres de l'autre groupe, des jugements extrêmement négatifs. Ces jugements permettent de justifier les comportements hostiles rendus nécessaires par la compétition. Mais, même en l'absence de compétition, les jugements portés à l'égard d'un membre de son propre groupe tendent à être plus favorables que ceux portés envers ceux des autres groupes. Un tel biais permet aux juges de renforcer leur identité sociale, de se conforter dans l'idée qu'ils sont des personnes bien, puisque leur groupe se distingue positivement des autres. Cette tendance à surévaluer son propre groupe est particulièrement vive chez des individus qui viennent de subir un échec personnel, même léger.
Toutefois l'appartenance à un autre groupe n'entraîne pas toujours un jugement plus négatif. Si un membre de notre groupe et un membre d'un autre groupe réalisent tous deux un comportement clairement positif, une performance manifestement brillante, nous aurons tendance à surévaluer la performance de l'étranger. Inversement, si la performance de ces deux personnes est également médiocre, c'est celle de l'étranger que nous trouverons la plus mauvaise. Autrement dit, il se produit une extrémisation des jugements portés envers les membres des groupes auxquels nous n'appartenons pas.


Les facteurs influençant le jugement

Outre l'appartenance groupale, les performances ou les comportements de la personne jugée, une multitude d'indications sont utilisées par les observateurs pour constituer leur jugement.

  • La beauté: il semble exister une croyance associant la beauté à des attributs socialement désirables. Diverses études ont montré que la beauté entraîne des jugements positifs tant sur le plan psychologique que sur les chances de réussite dans divers secteurs de la vie. De même, on a trouvé, chez des enseignants, une surestimation du quotient intellectuel des beaux élèves, ainsi que de leurs probabilités de succès. Des personnes devant évaluer un texte sur la première page duquel figure la photo de l'étudiante censée l'avoir écrit émettent un jugement d'autant plus favorable que l'apparence physique de l'étudiante est plus attirante.

  • La minceur: contrairement à ce que peut suggérer la formule du bon gros, il semble que les obèses soient l'objet d'une discrimination perceptive.

  • Le sourire et la voix: des personnes souriantes sont jugées plus sincères, plus sociables, plus compétentes, mais moins indépendantes et moins masculines. Même la voix peut facilement être utilisée pour réaliser des jugements de personnalité.

  • Donner de bonnes nouvelles: une personne qui transmet une information appréciée par le récepteur est elle-même plus appréciée par celui-ci qu'une personne qui transmet une information qu'il n'apprécie pas, et cela même s'il est clair qu'il ne s'agit que d'une transmission, que le transmetteur n'est pour rien dans le contenu du message.

Le jugement et la justification

Il vaut mieux être dans une situation favorable si on espère recueillir un jugement positif. C'est ce qu'ont montré les célèbres travaux de Melvin Lerner. Dans une série d'expériences, cet auteur et ses collaborateurs ont montré que les jugements d'observateurs sont lourdement affectés par le sort de la personne jugée. Un sort favorable entraîne un jugement positif. Un sort malheureux suscite un jugement négatif, et cela même et surtout si la personne qui le subit le fait au profit de l'observateur, parce qu'elle veut lui rendre service. La raison de ce biais de jugement résiderait dans le fait que les observateurs souhaitent inconsciemment croire qu'ils vivent dans un monde juste, où coups durs et récompenses arrivent à ceux qui les méritent, et où ils peuvent donc contrôler ce qui leur arrivera.
Un phénomène assez proche de celui mis en évidence par Lerner est l'effet de simple position, découvert par Gerald Sande, John Ellard et Michael Ross, en 1986. Ces auteurs ont montré que le simple fait de savoir qu'une personne occuperait par la suite une position d'autorité attribuée de façon purement aléatoire mène à estimer que cette personne possède une personnalité correspondant à l'exercice de l'autorité.
D'autres recherches ont montré que des caractéristiques différentes sont attribuées aux pauvres et aux riches, et ces différences font déjà l'objet d'un consensus chez des enfants de 8 à 12 ans d'origines sociales diverses. Ces derniers voient les pauvres comme paresseux, portés sur la boisson, irresponsables, grossiers, brutaux, etc..., tandis qu'ils voient les riches comme polis, gentils, intelligents, heureux, etc... Toutefois, les riches sont vus d'une façon un peu ambivalente. En effet, ils sont aussi considérés comme cupides et autoritaires. D'autres études ont confirmé que de telles représentations sont partagées au sein des différents groupes sociaux. Les enfants et les adolescents réagissent à des photos de maisons et de voitures non seulement en termes d'inférences de statut, mais fournissent aussi des évaluations personnelles du propriétaire. Ces impressions ne diffèrent pas selon la classe sociale des juges eux-mêmes.


Les règles du jugement

Les phénomènes décrits ci-dessus sont heureusement contrôlés, du moins en partie, par l'existence de règles sur le jugement. Il existe notamment dans la culture occidentale une règle qui stipule qu'on ne peut juger une personne d'après sa seule appartenance à un groupe ou à une classe sociale. Mais pourquoi cette règle n'est-elle pas toujours respectée?
Une première réponse peut être trouvée dans le modèle de l'épistémologie naïve d'Arie Kruglanski. Selon cet auteur, nous mettons à l'épreuve nos hypothèses, nos connaissances. Nous les remettons en question jusqu'au moment où elles nous paraissent suffisamment fondées. À ce moment, nous les figeons. D'hypothèses, elles deviennent des certitudes. C'est le gel épistémique. Celui-ci surviendra plus ou moins tôt, et donc la mise à l'épreuve, la vérification sera plus ou moins longue et systématique, en fonction de divers facteurs sociaux.
Par exemple, des personnes invitées à évaluer les capacités scolaires d'une fillette de 10 ans, d'après un bref film qui la montre dans son milieu social riche ou pauvre, s'estiment dans l'incapacité de juger. Ils demandent le même jugement à d'autres personnes qui ont vu un film où la fillette réalise une tâche de performance ambiguë et obtiennent la même absence de jugement. Par contre, des personnes qui voient d'abord un film présentant le milieu social et ensuite le film sur la tâche jugent la fillette plus douée lorsque le milieu était aisé que lorsqu'il était défavorisé. Pourquoi? Parce que ces individus, en voyant le premier film, se sont constitué une hypothèse sur la fillette. Cette hypothèse, ils l'ont mise à l'épreuve des faits lorsqu'ils visionnaient le second film. Le problème est que leur hypothèse a déformé à leur insu ce qu'ils voyaient. La petite fille riche, ils la voient réussir une tâche difficile. La fillette pauvre, ils la voient peiner dans une tâche assez facile.


La conscience des déterminants du jugement

On le voit, un problème majeur dans le domaine du jugement social est qu'un observateur peut ne pas être conscient de ce qui a déterminé son jugement. Cela va à l'encontre des croyances des gens sur leurs propres processus de jugement. Même s'ils reconnaissent que des influences diverses peuvent affecter leur jugement, la plupart des gens estiment qu'ils peuvent échapper à cette contamination mentale assez facilement. Or, ils se trompent.
Par exemple, des personnes chargées d'évaluer les compétences d'une candidate à un emploi seront persuadées que leur jugement est basé sur les capacités intellectuelles, le parcours académique de celle-ci, mais pas du tout sur le fait qu'ils savent qu'elle a renversé sa tasse de café pendant un précédent entretien. En fait, l'anecdote de la tasse de café a un impact significatif sur leur estimation. En effet, Richard Nisbett et Timothy Wilson ont établi une longue liste d'études montrant que de tels déterminants agissent souvent à notre insu sur nos jugements.
Sommes-nous donc condamnés à l'injustice dans nos jugements sociaux? Cette non-conscience des déterminants de nos jugements nous empêche-t-elle toujours de savoir si nous respectons les règles d'un jugement équitable? Pas forcément. D'une part, il est possible d'échapper à de tels pièges si les observateurs sont soucieux de rendre un jugement exact. Un tel souci existe souvent spontanément et mène les observateurs à remarquer certaines influences indésirables sur leur jugement et à corriger celui-ci, même si leur correction n'est pas toujours parfaitement calibrée. D'autre part, dans de nombreux cas, ce fonctionnement inconscient mène à des décisions plus adéquates qu'un traitement exhaustif et délibéré des informations. En effet, des individus parviennent à des conclusions plus proches de celles d'experts lorsqu'ils n'analysent pas trop en détail les raisons de leurs préférences. Enfin, les études menées dans le cadre du modèle de la jugeabilité sociale montrent que les juges analysent les caractéristiques de la situation de jugement un peu comme le ferait un observateur extérieur. Suite à cette analyse, ils sont tout à fait susceptibles de suspendre leur jugement aussitôt qu'ils estiment qu'il y a un risque pour que leur jugement ait été fondé sur des éléments qu'ils ne voudraient pas prendre en considération.


Le jugement en tant que pensée évaluative ou prédictive

L'intérêt pour les réponses de jugement a deux origines:

  • La psychophysique: les jugements constituent l'observable par lequel on veut atteindre les sensations (poids, odeurs) en référence aux stimulations physiques mesurables qui les suscitent.
  • La théorie de la décision: elle concerne l'étude mathématique des choix d'actions en fonction des conséquences probables des actions possibles.

L'émergence de préoccupations de cet ordre en psychologie est due principalement à Daniel Kahneman et Amos Tversky. Un dernier courant de recherche a été développé dans le champ de la psychologie sociale: la théorie de l'attribution, développée à la suite de Fritz Heider.
On distingue deux types de jugements:

  • Les jugements évaluatifs: ils expriment des préférences (les choix).
  • Les jugements prédictifs: ils expriment des prévisions (les décisions).

Par rapport aux situations de résolution de problèmes, les situations de jugement se caractérisent en ce que la réponse émise, ou bien n'est pas confrontable à un critère externe de vérité (par exemple, dans l'expression de préférences), ou bien, si la confrontation, immédiate ou différée, avec un critère externe est possible (par exemple, dans l'expression de prédictions), son caractère démonstratif ne s'impose pas à l'individu.


Les jugements évaluatifs

On considère classiquement que les préférences s'expriment à propos d'un ensemble d'options (par exemple, les logements à la vente dans une localité). Elles s'explicitent par le choix d'une option, de plusieurs, ou de leur classement. Les options sont décrites sur un ensemble de variables (descripteurs), munies ou non d'une structure d'ordre ou d'une métrique. Chaque option particulière est descriptible par l'énumération des états qu'elle prend sur chaque descripteur. Pour exprimer des préférences, l'individu procéderait à une intégration de différentes informations relatives à chaque option et à une comparaison entre elles des options. Chaque information recevrait une valeur exprimée sur une échelle personnelle au moins implicite et traduisant l'utilité attachée par la personne à l'information concernée. Par ailleurs, l'individu accorderait une importance particulière, d'une part, à chaque descripteur, d'autre part, à certains états que tel descripteur est susceptible de prendre (par exemple, le prix d'un logement ne saurait excéder un certain montant).
On peut alors se demander quelles sont les règles que l'individu suit pour intégrer les différentes informations ou valeurs? Un cas particulier est celui où les objets à évaluer ne diffèrent entre eux que sur une variable. L'évaluation est alors unidimensionnelle. Un modèle rend particulièrement bien compte des réponses observées dans ces situations. Il s'agit du modèle étendue-fréquence d'Allen Parducci. Chaque stimulus d'une série reçoit de la part de l'individu deux valeurs:

  • Une valeur d'étendue: elle est définie comme la proportion d'étendue subjective totale qui sépare le stimulus de la limite inférieure du contexte des stimulus (tel que l'individu se le représente).
  • Une valeur de fréquence: elle est définie sur l'ensemble des présentations ordonnées par valeurs croissantes, comme le rang du stimulus relativement aux rangs des deux valeurs limites du contexte (tel que l'individu se le représente).

L'évaluation attribuée au stimulus est le résultat d'un compromis entre ces deux valeurs (si elles diffèrent). Ce compromis s'exprime par une sommation des deux valeurs, pondérée selon un coefficient qui quantifie l'importance relative de chacune d'elles. C'est donc par relativisation au contexte représenté que l'individu construit sa réponse évaluative.
En général, les objets évalués diffèrent entre eux sur plusieurs variables. Aussi, deux types de modèles ont été proposés pour rendre compte des évaluations multidimensionnelles:

  • Les modèles linéaires: l'évaluation de chaque option est l'addition des valeurs pondérées des différents descripteurs. L'option préférée est celle qui a obtenu l'évaluation la plus élevée (la préférence croît lorsque la valeur croît). Une variante pose que les valeurs pondérées intégrées sont les utilités (ou valeurs d'échelle) associées par l'individu aux différentes informations délivrées.

  • Les modèles non linéaires (conjonctif, disjonctif, lexicographique): dans les modèles conjonctifs, pour qu'une option soit préférée, il faut que pour elle-même la valeur de chaque descripteur soit supérieure à un seuil spécifique fixé, et que, pour les options auxquelles elle est comparée, un descripteur au moins ait une valeur inférieure au seuil qui lui est spécifique.
    Le modèle conjonctif est non compensable. Ainsi, une valeur supérieure au seuil sur un descripteur ne peut compenser une valeur inférieure au seuil sur un autre descripteur.
    Dans les modèles disjonctifs, pour qu'une option soit préférée, il suffit que, pour au moins un descripteur, sa valeur soit supérieure à un seuil donné. Le modèle est dit compensable, c'est-à-dire qu'une valeur élevée sur un descripteur peut compenser une valeur faible sur un autre.
    Les modèles lexicographiques reposent sur la notion de hiérarchie des descripteurs. L'option qui est choisie est celle qui a la valeur la plus élevée sur le descripteur le plus important. Si aucune option ne peut être préférée sur ce descripteur, les options sont comparées sur le descripteur suivant dans l'ordre hiérarchique, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une option puisse être choisie.

Si ces modèles ont pu s'avérer, pour certaines classes de situations, de bons prédicteurs des réponses, leur capacité descriptive de l'élaboration de ces réponses est plus contestable.


Les jugements prédictifs

La tâche type de l'étude des jugements prédictifs est celle du pari (par exemple, le jeu de pile ou face). Les jugements prédictifs sont fondés sur l'évaluation de probabilités. Une personne jouant à pile ou face dispose de deux options de réponse (pile ou face). La réponse est relative à un état de la nature à venir lorsque l'option aura été énoncée et que la pièce sera retombée. Deux états de la nature peuvent survenir (la pièce tombe sur pile ou sur face). Aussi, la combinaison des options et des états définit les issues possibles (pile-pile, pile-face, face-pile, face-face). Dès lors qu'elle parie, la personne doit se demander quelle est la probabilité que chaque état de la nature soit réalisé. La théorie des probabilités dit que la probabilité objective de chaque état est de 50. Ainsi, si le lancer est effectué un grand nombre de fois, la fréquence des piles et celle des faces tendra vers 50.
Des gains peuvent être attachés à chaque issue. Sous un principe de maximisation des gains, un critère de choix de l'option de réponse doit alors être la valeur espérée associée à chaque option. Elle est égale à la somme des valeurs des issues correspondantes, pondérées par les probabilités des états correspondants. Le modèle de l'utilité subjective espérée conserve les propriétés du précédent mais introduit deux concepts nouveaux:

  • La probabilité subjective: elle se définit par rapport à la probabilité objective, laquelle pose une correspondance entre l'espérance mathématique (la fréquence attendue) d'événements et leur fréquence observée. Dans le cadre du jeu de pile ou face, cela signifie que l'incertitude demeure totale quant à l'état consécutif à chaque lancer. La probabilité subjective traduit quant à elle le fait que dans certaines conditions la personne considérera que son incertitude est réduite. Par exemple, à la suite de plusieurs piles successives, on considérera que la probabilité de face augmente, de sorte que la probabilité objective soit respectée sur l'ensemble des lancers.

  • Le concept d'utilité: il désigne la valeur subjective attachée aux valeurs monétaires.

D'un point de vue cognitif, énoncer une prédiction revient à formuler une évaluation de probabilité. Le résultat principal a été le constat de l'incapacité des individus à produire des réponses qui soient compatibles avec la théorie des probabilités. Le principal concept mis en avant pour rendre compte de ce résultat est celui d'heuristique. Ce terme désigne des procédures d'élaboration des réponses dont la justification n'est pas rigoureuse mais qui sont habituellement efficaces. Lorsqu'elles ne le sont pas, elles conduisent à des biais systématiques.


Autres termes psychologiques :