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Influences du facteur économique sur la musique - Partie 3

(Annales de l'Institut international de sociologie)

En 1902, par Krauz C.


Prenons un autre exemple caractéristique, tiré de l'histoire de la musique russe. Un musicien tchèque, Jean-Antoine Maresch, vient à la cour de l'Impératrice Elisabeth. Narychkine le charge de perfectionner les cors de chasse. Et alors le Tchèque a une idée de génie: il rassemble un troupeau de moujicks et donne à chacun un cor émettant un seul ton; mais il choisit une telle quantité de cors aux tons différents que cet orchestre exécute des ouvertures et des symphonies entières, quoiqu'évidemment l'exécution d'une simple mélodie exige ici déjà une foule de musiciens soufflant servilement chacun dans son instrument monotone. Seule la possibilité de disposer à volonté d'un nombre indéterminé de paysans serfs (sans parler des bêtes fournissant les cornes et en général, des goûts chasseurs de la société) pouvait permettre la formation de pareils orchestres, dits orchestres de chasse ou de camp. Or, cette possibilité était basée sur les conditions économiques générales et sur la structure sociale de la Russie à cette époque. Cette musique était bien caractéristique pour le pays et l'époque; elle était le pôle opposé à l'émancipation musicale de l'individu en Europe, qui, jouant de l'orgue par exemple, dominait seul tout un monde de sons. Cette musique fut de mode pendant un certain temps: on dit même que le chef d'orchestre du comte Rasoumovsky, l'Allemand Karl Von Lau, se donna la peine de la « perfectionner ». Evidemment, elle n'exprimait pas les sentiments des musiciens mêmes; leurs chansons pleines de larmes et de nostalgie n'y étaient pour rien; mais l’âme, beaucoup moins intéressante sans doute, des seigneurs, Mécènes de ces orchestres, s'y reflète très bien.

Mais, dira-t-on, ce sont là des exemples mal choisis, des bizarreries, presque des monstruosités musicales qui n'ont pas d'importance pour l'histoire de la musique. Passons donc à un fait beaucoup plus important, à un événement qui fait époque dans l'histoire tout entière de la musique en Europe: le passage du contre-point à l'harmonie. Il est l'oeuvre, en partie indirecte, de la Réforme religieuse de Luther. Mais cette Réforme elle-même, comme Kautsky l'a démontré, était le résultat des conditions économiques. Elle fut, avant tout, une réaction contre l'exploitation des pays du Nord par la papauté. Sans doute, la papauté tirait ses revenus de la chrétienté tout entière; mais d'abord, dans la première moitié du Moyen-Age, au milieu du morcellement universel des peuples en unités économiques rurales et urbaines presque complètement indépendantes et se suffisant à elles-mêmes, la papauté était nécessaire et utile, comme l'unique facteur de l'unité indispensable dans la lutte contre les Sarrasins et les Normands, comme le centre organisateur du clergé, qui enseignait tout aux barbares, de l'agriculture jusqu'au chant. Les impôts ecclésiastiques n'étaient d'ailleurs pas trop lourds, tant qu'ils étaient payés en nature, car par là même ils étaient nécessairement limités; mais l'expansion de l'argent, résultat du développement du commerce à la suite des Croisades surtout, provoqua la tendance de la papauté à l'exploitation illimitée des pays chrétiens au profit de Rome. Le même développement du commerce fit naître cependant l'élément capable d'y résister: une vigoureuse bourgeoisie, dont l'activité était en opposition avec les formes de la production féodale, dont la critique n'épargnait point le clergé étroitement solidaire du féodalisme; qui, favorisant la formation d'un pouvoir monarchique fort, dont elle avait besoin contre les brigandages des chevaliers, rendait par là même la papauté superflue comme centre d'organisation sociale. La France et l'Espagne avaient accompli cette évolution de bonne heure et avaient réussi, sans rompre avec la papauté, non seulement à se défendre contre l'exploitation, unis encore à conclure une alliance défensive et offensive avec Rome, à la dominer même jusqu'à un certain degré. L'exploitation retomba d'un poids d'autant plus lourd sur l'Allemagne du Nord et les pays Scandinaves, où la bourgeoisie et les monarchies locales étaient déjà en train de se développer, avaient déjà engagé une lutte contre le féodalisme, mais étaient encore faibles. De plus, la papauté, étant un centre national pour les Italiens, groupant autour d'elle la bourgeoisie italienne, la plus progressive, anti-féodale et la plus émancipée intellectuellement, et obéissant en partie à ses impulsions, se pénétra de l'esprit « païen » de la Renaissance, ne gardant de la religion, avec tout le libertinage de l'époque, que les formes extérieures, nécessaires pour retenir les fidèles dans le joug. C'est ainsi que la Réforme allemande fut un cri de guerre contre Rome et un appel de retour à la pureté primitive du christianisme. Mais, en outre, étant donné que le pouvoir monarchique n'était pas encore très fortement constitué dans ces pays allemands, que toutes les classes: non seulement la bourgeoisie socialement montante, mais aussi les paysans menacés dans leur existence et la noblesse moyenne, avaient un fort sentiment de leurs droits et de leur dignité, et qu'enfin toutes les classes avaient un intérêt commun: le rejet de l'exploitation papale, ce qui caractérise essentiellement la Réforme et qui la distingue fortement de l'humanisme pénétré des théories absolutistes, c'est qu'elle fut un mouvement de masses et eut un esprit démocratique.

Marx, dans un article de jeunesse publié dans les « Annales franco-allemandes », définit l'action de Luther par ces antithèses dialectiques: « Luther délivra l'homme de la religion extérieure, parce qu'il pétrit de la religion l'intérieur de l'homme. Il transforma les prêtres en laïques parce que des laïques il fit des prêtres ». L'admission des fidèles à participer activement au service divin correspondait précisément au caractère démocratique de la Réforme, résultant, comme nous l'avons vu, des tendances économiques et de la structure sociale de la société. Par contre, l'Eglise catholique avait interdit aux fidèles, par des décisions des conciles, de chanter pendant la messe même; seuls chantaient des chœurs exercés sous la direction des clercs, Luther, qui avait été élève dans une école de chant ecclésiastique, avait la musique en grande considération, lui attribuait une action moralisatrice; pour cette raison comme pour celle mentionnée plus haut, il voulut que l'assemblée des fidèles tout entière chantât les chants liturgiques. Sur sa demande, Jean Walther, le « symphoniste » de l'électeur de Saxe, Jean Frédéric, composa spécialement pour l'Église reformée son « Geystlich Gesangkbüchleyn », un recueil de chants ecclésiastiques, tirés en grande partie des motifs populaires. Mais le gros des fidèles ne les pouvait pas chanter facilement, car ils étaient composés selon le système alors dominant du contrepoint, pour des voix accompagnant la mélodie principale placée dans le ténor; or, le ténor se distinguait de par sa nature trop peu des autres voix, ce qui faisait que le peuple n'ayant pas reçu d'éducation musicale ne pouvait pas saisir la mélodie principale. Aussi, un peu plus tard un autre compositeur luthérien, le docteur Luc Osiandre, transporte la mélodie principale du ténor dans le soprano, et, chose remarquable, il le fait avec toute la conscience du but et de la révolution qu'il cause. « Je sais, dit-il dans la préface de son ouvrage, que ce que je fais déplaira aux compositeurs savants, que cela est contraire aux règles; mais quand la mélodie principale est située dans le ténor, l'homme du peuple ne peut pas reconnaître quel est le psaume chanté et ne peut pas chanter avec les autres; or je désire que toute la communauté chrétienne chante ensemble avec le chœur » ; et il exprime ce but dans le titre même de ses « Cinquante chants spirituels ».


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