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Psychologie des titres - Partie 4

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Les mélodrames que l'on joue aujourd'hui à l'Ambigu ont gardé ces mêmes titres mystérieux et compliqués. Là encore subsiste l'habitude des sous-titres qui autrement est devenue bien ridicule par l'abus qu'on en fit. Citons cependant ce fait assez peu connu que la pièce de Tolstoï, la Puissance des Ténèbres doit être complétée comme il suit: ou si l'oiseau s'est une fois englué le bout de la griffe, toute la bête y passera.

Plus encore que les Romantiques, les jeunes écoles littéraires d'aujourd'hui se sont efforcées par des titres singuliers, des alliances de mots bizarres, d'attirer ou de surprendre l'attention. Dans cette série de romans qu'il intitule la Décadence latine, éthopée, le Sâr Péladan eut aussi de ces trouvailles rares. Le tome 1: le Vice suprême est en opposition parfaite avec le tome XIV et dernier: la Vertu suprême, et l'on note encore: VIII, l'Androgyne, IX, le Gynandre, X, le Panthée, XIII, Finis Latinorum. Certains, par raffinement de dilettantisme, s'emparent du titre d'un ouvrage très connu et l'accommodent à leur nouveau sujet. L'Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ a, de la sorte, donné lieu à l'Imitation de Notre-Dame de la Lune par le poète Jules Laforgue, et à l'Imitation de Notre-Maître Napoléon par M. Ernest La Jeunesse, dont le premier volume s'intitulait avec une allitération assez étrange déjà: les Nuits, les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains.

Les écrivains de maintenant et de tout à l'heure, pour parler comme M. Charles Morice, savent combien, selon la parole de Diderot, le vague et l'indéterminé sont séduisants pour l'imagination, qui s'effarouche du trop précis. Ils en profitent dans le choix de leurs titres et semblent, à ce point de vue, affectionner principalement cerlains vocables. Ainsi, actuellement, une vogue qui paraît ne devoir pas de sitôt cesser, s'est emparée du mot Aventure. Successivement, dans les deux ou trois ans passés, nous avons vu paraître: L'Illusoire Aventure d'A. Boissière; Aventures d'Edouard Ducoté; Départ à l'Aventure, par Achille Segard; l'Aventure, roman ironique de Jean Veber; la Divine Aventure, par Pierre d'Espagnat; et j'en passe. Parmi les bizarreries dont on a pu s'aviser de nos jours, citons celle-ci imaginée par M. Henri de Régnier: sa délicate nouvelle le Trèfle Noir porte simplement pour titre un trèfle imprimé en noir sur couverture blanche. Si de tels amusements se généralisaient, les titres ne seraient plus que des rébus. En attendant, on nous donne de véritables charades, même pour les pièces qui ne participent en rien des petits proverbes de salon. Quels mots plus obscurs que ceux-ci: le Repas du Lion, placés par M. de Curel en tête du drame qu'il fit jouer l'an dernier? Dix lignes d'explications seulement, vers la fin du dernier acte, venaient avertir du sens de la parabole. Habitude vicieuse et pleine de périls au théâtre surtout: car le public — il faut bien le constater — n'aime guère l'abscons ni le mystérieux, et, peu enclin à chercher la signification secrète des mots, affectionne les idées simples et d'assimilation facile. Au nombre des appellations étranges de livres, citons encore le chef-d'œuvre de Stendhal, le Rouge et le Noir. On a donné bien des explications différentes à ces mots que l'auteur ne prit pas la peine d'éclaircir lui-même. On peut admettre que le Noir, c'est la robe du séminariste de Julien Sorel et le Rouge, le sang de son échafaud. On pourrait trouver encore, soit dans notre littérature contemporaine, soit dans la littérature étrangère ou celle des temps passés, bien des originalités dans le choix des titres. Jamais on ne se rendra mieux compte des prétentions, des chimères et des fantasmagories qui peuvent éclore dans les cerveaux humains qu'à parcourir un catalogue de libraire ou les boîtes poudreuses des bouquinistes. Peu d'occupations sont de plus douce philosophie et réservent plus de surprises. Et l'on acquiert une exacte notion de la vanité des hommes à voir un nommé Morin publier en 1662 les Pensées de Morin, tout comme ces Messieurs de Port-Royal allaient, après la mort de leur grand ami, survenue cette même année, imprimer les Pensées de Pascal.

Il faudrait encore, comme curiosités bibliographiques, citer bien d'autres titres. A ce point de vue il serait intéressant d'exhumer les pamphlets qui coururent au temps de nos guerres civiles, sous la Ligue, la Fronde ou la Révolution. La littérature militante de celle-ci fut particulièrement copieuse, et d'un débraillé et d'un sans-culottisme parfois très comiques, avec beaucoup de verve gouailleuse et populaire. Chacun connaît les Lettres bougrement patriotiques du Père Duchêne. On ne se gênait pas pour imprimer cette grossière locution, hardiment imagée: Faites beau cul, vous n'aurez qu'une claque. Ou celle-ci encore, dirigée contre les membres du Directoire: Vos cinq cochons sont assez gras, il faut les changer pour faire le carnaval.

De cette esquisse d'une psychologie des titres que nous avons tentée, on pourra donc tirer cette conclusion que les appellations des livres varient selon les époques et les mœurs, mais reflètent toujours fidèlement les genres et les habitudes littéraires. Quand nous voyons ces mots: la Callipédie ou l'art de faire de beaux enfants par Claude Quillet, nous savons dès l'abord, à n'en pas douter, que ce traité n'est pas d'un élève de la moderne Ecole de médecine. Et en effet c'est un poème médical d'un docteur du XVIIe siècle qui, pour cette œuvre, obtint de Mazarin une grasse prébende. Lorsque feu Pécaut écrivait des ouvrages pédagogiques, il ne les intitulait pas: Adèle ou Théodore, ou lettres sur l'Education (1782). Qu'un pieux exécuteur testamentaire collige les conversations que lui a tenues un homme célèbre — genre toujours pratiqué depuis Platon pour Socrate et Eckermann pour Gœthe, jusqu'à M. Germain Bapst pour le maréchal Canrobert — il ne donnera plus aujourd'hui pour titre à son recueil la désinence latine pédantesque usitée aux XVIe et XVIIe siècles: les Boloeana, Menagiana, Saint-Evremontiana même. Mais il pourra dire, avec un rare malheur d'expression, Propos de Table de Victor Hugo, ce qui met aussitôt le poète en une fâcheuse posture pseudo-rabelaisienne.

En même temps qu'ils suivent des modes passagères et variables, les titres sont toujours, avec les auteurs qui veulent sortir du commun, et dans les ouvrages qui s'écartent de l'art classique et de la raison pure, extraordinaires et singuliers. Certes c'est un moyen parfois efficace d'attirer et de fixer la curiosité des contemporains.
De tous ces livres aux appellations saugrenues et bizarres, il ne reste pourtant plus guère que le titre lorsque les modes sont passées. Apparemment les auteurs attendaient une autre gloire et espéraient pousser par la curiosité leurs plus lointains arrière-neveux à lire aussi le contenu. Mais la plus belle étiquette ne fait pas le meilleur onguent. Il faut le reconnaître — et ce sera notre conclusion, — c'est sous les titres les plus simples que se cachent les vieux chefs d'oeuvre, parés de leur seule beauté. Le reste n'est qu'un ornement futile, mais qui, néanmoins, donne une indication quasiment infaillible sur l'esprit de l'auteur, le caractère du livre et la date de la publication.


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