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Psychologie des titres - Partie 1

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Si l'on a pu dire avec juste raison que « Notre nom, c'est nous-mêmes », on devra reconnaître aussi que le titre d'un livre, c'est déjà presque ce livre même. Le titre représente l'ouvrage pour le lecteur, il l'évoque dans notre mémoire: bien plus, il doit le résumer, en donner brièvement l'essence, en indiquer le contenu. Dans ces quelques mots, parfois ce mot unique, il y a tout un programme, toute une théorie, et aussi des engagements exprès et des promesses attirantes. Et l'on conçoit maintenant que nous puissions parler d'une Psychologie des titres. Car vraiment ces courtes syllabes ont une âme qu'il est intéressant de pénétrer.

Tous les auteurs la connaissent bien, la souveraine importance de cette étiquette qu'ils doivent mettre sur leur œuvre comme sur une marchandise. A la bien choisir, ils appliquent tout leur soin et tout leur art. N'est-ce pas la première — et trop souvent l'unique recommandation à la faveur du public? Que de lecteurs, et surtout de lectrices, jugent, d'après la seule couverture et les quelques mots qu'elle porte, un ouvrage qui coûta des années de peine à son auteur! « Le titre d'un livre doit engager à l'ouvrir, comme le regard d'une femme inconnue doit donner l'envie de la connaître, et de lire dans le cœur qui a ce regard », disait avec justesse Barbey d'Aurevilly dans son langage imagé.

Le choix d'un titre ne doit donc pas être abandonné au hasard de l'inspiration. Il faut que l'auteur y réfléchisse longuement afin d'éviter ce qui pourrait écarter le public ou le laisser se méprendre sur le caractère et la nature de l'ouvrage. Ainsi, il y a quelques mois, on vit M. Paul Bourget publier son dernier roman — ces Trois âmes d'artistes annoncées depuis plus de dix ans — sous le nom imprévu de la Duchesse bleue. Il donna pour prétexte à ce changement que sa thèse, chemin faisant, avait légèrement dévié. On peut croire, néanmoins, qu'il trouva à cette Duchesse bleue un attrait un peu plus romanesque et par là même de plus d'efficacité sur la foule que la sévère étude psychologique qu'eût annoncée Trois âmes d'artistes.

Quant aux erreurs d'interprétation qui suivent longtemps — et parfois toujours — un livre, elles viennent bien souvent d'un titre peu clair ou fâcheusement amphibologique. Pour prendre, ici encore, un exemple moderne, lorsque M. Maurice Barrès donna Sous l'œil des Barbares, les causeurs et les critiques trop nombreux qui parlent des livres après les avoir à peine feuilletés, s'imaginèrent que l'auteur entendait par ces Barbares, à la mode romantique, les imbéciles, les bourgeois, les Philistins, tandis qu'au contraire il comprenait dans ce terme tous les hommes, fussent-ils de la plus haute, de la plus délicate culture, qui attentent à l'intégrité de notre moi, ou empêchent que nous en prenions pleine conscience.

Un fait encore prouvera la capitale importance des titres. Sait-on d'où vient le nom de la partie des sciences philosophiques qu'on appelle la métaphysique? Simplement de ceci: que les commentateurs d'Aristote qui mirent en ordre et réunirent ses écrits, placèrent d'abord ses traités de physique, et à la suite ils mirent ses traités sur les Causes premières. Et ce nom, tout à fait accidentel et contingent, demeura ensuite à jamais celui de la science du suprasensible.

On voit donc toute l'importance de cette question qui peut paraître superficielle d'abord. Nous allons examiner maintenant, pour certaines époques caractéristiques et pour quelques genres littéraires, les influences et les modes auxquels ont été soumis les titres.

Chez les classiques, en général, ce fut très simple. L'œuvre portait le nom de son héros ou de son sujet principal: c'est l'Iliade pour les luttes d'Ilion, l'Odyssée pour les aventures d'Ulysse. De même, chez nous au XVIIe siècle, Corneille et Racine indiquent tout de suite de la sorte quel est le personnage saillant de la tragédie. De même encore, pour les recueils de vers: Horace, non plus que Boileau, ne cherche un nom piquant pour l'ensemble de ses poésies: elles seront Satires, Odes ou Épîtres, selon leur sujet. Ces préoccupations se font jour aux époques de décadence seulement, et chez les auteurs maniérés. Ainsi, par exemple Stace, qui intitule ses petits poèmes les Silves. Et il sera suivi et imité en cela par plus d'un auteur. De nos jours mêmes, Jean Moréas, le chef de l'Ecole romane, a nommé Silves un de ses recueils. Ou bien c'est Apulée qui rassemble, en ses Florides, les « fleurs » de ses plus beaux discours d'apparat, ou encore Aulu-Gelle qui fait de son « magasin de littérature et de grammaire » des Nuits attiques.

Il y a pourtant un certain nombre d'ouvrages qui, par les nécessités mêmes de leur genre, doivent échapper à toute bizarrerie, et ne prétendre qu'à la précision du titre. Pour un livre de science, d'histoire et de droit, le nom à chercher est le plus simple, et le plus souvent c'est celui-là qui s'impose. Il n'y a pas deux façons de dire avec exactitude la quadrature du cercle. Si l'on écrit la vie de Charlemagne ou de Napoléon, ce sont ces mots qu'on écrira en tête du livre. Seul un poète comme Hugo pourra se permettre d'appeler d'un terme aussi vague que l'Histoire d'un crime, le récit du Coup d'Etat du 2 décembre 1851. C'est là malheureusement un travers assez fréquent chez les écrivains qui aiment à compliquer l'histoire d'un peu de roman. M. Gustave Geffroy en donnant, il y a deux ans, une fort bonne biographie de Blanqui, crut devoir l'intituler l'Enfermé, pour indiquer que son héros avait passé toute sa vie, ou presque, en prison, mais sans réfléchir que ce surnom pourrait aussi bien s'appliquer à d'autres personnages célèbres: Silvio Pellico, si l'on veut. Et l'on pourrait redire ici avec l'humoriste allemand Lichtenberg: « C'est aujourd'hui la mode de mettre sur tous les romans: Histoire vraie. Innocente tromperie! Mais il est beaucoup moins innocent de ne pas mettre roman sur certains livres d'histoire ».

Les sévères méthodes critiques d'aujourd'hui sont venues réprimer ces fantaisies individuelles. On se pique davantage de science et d'exactitude que d'imagination et de couleur. Et l'on ne trouverait certainement plus personne pour écrire comme M. Royou, en 1819, une Histoire de France depuis Pharamond jusqu'à la vingt-cinquième année du règne de Louis XVIII. Ce qui prouve une candeur profonde en même temps qu'un loyalisme quelque peu outré.

Si de nos jours la science laisse aux livres de vulgarisation les titres fantaisistes, il n'en fut pas toujours ainsi. Au moyen âge les alchimistes, coutumiers des phrases mystérieuses et des appellations saugrenues, avaient communiqué aux savants qui leur succédèrent sous la Renaissance ces vicieuses habitudes. Galilée lui-même publiait ses découvertes, si précises, si rigoureusement exactes, sous cette rubrique: Nuntius Sidereu, le Messager des astres. Tandis que Copernic, au contraire, avec une précision digne des modernes, écrivait: Traité sur les révolutions des globes célestes.

C'est que ce goût de la métaphore — si ridicule parfois, — était alors en Europe universel. A la même époque les juristes de Charles-Quint, ayant rédigé un Code contre les malfaiteurs qui frappent de la fausse monnaie et les sorciers accusés de sortilège, l'appelèrent Nemesis Carolina. Et dans cet ordre d'idées notons un recueil de lois et de coutumes du pays de Vermandois, composé au XIIIe siècle par le bailli Pierre de Fontaine et qu'il appela Conseils à un ami.

Mais il est surtout un genre dans lequel cette fantaisie des titres s'était toujours un peu exercée et qui prit, avec la découverte de l'imprimerie; une extension énorme: je veux parler des écrits religieux.
Toute religion, étant de la catégorie de l'idéal et du mystérieux, affectionne les mots et les tournures de langage propres à frapper l'imagination. Dans le christianisme, cette tendance était encore augmentée par son origine orientale. Si la métaphore n'existait pas, les Hébreux et les Arabes l'auraient inventée. Et de fait elle a toujours fleuri chez eux avec une incomparable vigueur. Dans les choses sacrées, elle se développa à l'aise. C'est ainsi que le Code religieux de ces peuples s'appela la Bible ou le Coran, c'est-à-dire le livre par excellence. Et de même chez les chrétiens on proclama, d'une façon aussi absolue, que les paroles et la vie de Jésus-Christ constituaient les Écritures.


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