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L'art social - Partie 2

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Ce qu'il faut louer sans réserve de ce livre, c'est son élévation, sa grave, sa chaleureuse, sa délicate finesse d'analyse, jointe à une simple éloquence du style. Ce qu'il faut louer, c'est ce noble exposé des scrupules d'un artiste, scrupules sans lesquels une œuvre d'art peut être belle, elle ne sera pas complète, de cette beauté supérieure qui ne va pas sans le bien. On le voit, ici la question s'élargit, dépasse l'examen intérieur de Clarencé, impose à tout homme intelligent cette obligation de la responsabilité, d'autant plus grande que son champ d'action est vaste. Et quel champ d'action plus vaste que celui de l'écrivain? Ah ! le frêle, le formidable outil qu'une plume! Car combien de lecteurs avertis, capables de différencier le vrai, le faux, combien d'âmes en mal de rêverie, de terres morcelées à l'infini, coins en friche, fertiles ou rocailleux, sur lesquels tombera, germera la redoutable graine, envolée, au hasard, de la gerbe du livre? Mais de ce que le frêle outil soit dangereux à manier, de ce qu'il puisse causer, et de ce qu'il cause des maux souvent incurables, s'ensuit-il une autre leçon que celle-ci? Le jour où plus de conscience s'éveillera chez les manieurs de plume, où avant de s'asseoir à leur table, devant le champ en miniature de la page, ils songeront, laboureurs d'un grand domaine, aux récoltes inconnues qui en peuvent naître, ce jour-là il y aura un pas de fait, et M. Rod, s'il y a pu contribuer, n'aura pas perdu son temps.

Tout autre est le livre de M. Camille de Sainte-Croix, Pantalonie. Ce titre imprévu n'annonce-t-il pas que nous passons de la réalité au rêve? Nous étions, avec les Rosny, dans l'observation directe des lois physiques, avec Rod, dans la discussion des lois morales, nous entrons, avec Sainte-Croix, dans un pays de fantaisie où il n'y a plus de lois que le caprice ingénieux d'un poète épris de beauté, d'un ironiste enfiévré de justice. Livre social pourtant, puisqu'il est un pamphlet, presque un programme.

L'opposition entre le royaume féerique de Port-Lazuli et la dure république de Négocie abonde en trouvailles charmantes, en satires justes et drues. Ce livre qui, de prime abord, semble loin des plates vérités quotidiennes, campe des silhouettes vivantes, dans un jour de vérité générale. Des fantoches? Mais qui est plus près de la vie, avec leurs gestes parlants et leurs expressions embryonnaires, raccourcis d'humanité, leur mystérieuse et falote agitation? Pour n'en citer qu'un, la marionnette-type, Nathan Gupor, dictateur de Négocie, n'est-il pas symbolique des vices et de la cupidité d'une certaine classe bourgeoise que nous voyons, depuis vingt ans, se succéder aux affaires? Et cette Négocie, sol d'âpres chantages, de brutalités, de concussions, de luxures, ne ressemble-t-elle pas à trop de sociétés actuelles? En revanche, à travers les aventures du bon roi Phlemmar et de la reine Crédulie, passent un vif amour de l'équité, un sentiment profond de la justice et de l'harmonie sociales. On pressent une Salente imaginaire où le pauvre ne sera plus écrasé par le riche, où les enfants, élevés par l'Etat, deviendraient de bonne heure des hommes, où les guerres ne seraient qu'un cauchemar évanoui, où il y aurait du pain, de la beauté, du bonheur pour tous.

Œuvre dont on pourrait en principe discuter quelques-unes des théories si, mêlées ainsi à de la fiction, elles ne semblaient seulement le songe d'une imagination heureuse, pleine de bonne grâce et de belle humeur. Œuvre depuis longtemps attendue, et digne de l'auteur de Contempler et de La Mauvaise Aventure, du polémiste hautain des Mœurs littéraires.

Le quatrième livre que nous citions, Le Droit Chemin, de M. Gustave Guesviller, un jeune et très distingué romancier, dont En Musique et Pauvre Sourire avaient déjà fait connaître les qualités d'observation émue et d'ironie fine, nous ramène à l'étude des mœurs contemporaines et met en lumière cette vérité que, trop souvent, ce qu'on est convenu d'appeler des idées morales ne le sont que par rapport à une société qui, sans leur vouer de culte, les cultive pourtant, mais au mieux de ses intérêts, n'ayant que des sourires et des louanges quand ces idées flattent le mensonge établi, des sarcasmes et des haines quand elles le combattent. Le Droit Chemin qui, par sa peinture d'un cas de conscience féminine, touche à cette grande question de l'éducation de la femme, et par conséquent à l'un des éléments essentiels de la question sociale, Le Droit Chemin est l'histoire d'une de ces innombrables femmes pour qui le mariage fut l'association banale, de convenances réciproques. Tramond, le mari, un avocat, ni meilleur ni pire que tant d'autres, n'a pas su éveiller en elle le compagnon sans lequel il n'est point de route transfigurée et belle, l'amour. Ils vivent en camarades, presque en amis. Mais Mme Tramond sent que l'instinct suprême couve au fond de son cœur longtemps endormi. Elle s'éprend du secrétaire de son mari, Maurice Odly. Et trop fière pour consentir à l'adultère médiocre, pliant sous le joug des vieilles coutumes, des idées acquises, pressentant mais n'ayant pu conquérir encore le plein exercice de la conscience individuelle, victime de l'esclavage héréditaire, elle essaye de détourner le danger, elle ne pense pas à cette solution, que, plus maîtresse de son intelligence et plus sûre de sa volonté, sans doute elle eût tenté: le divorce. Le divorce loyalement offert, en compagne pénétrée du sentiment de sa valeur égale, de ses droits légitimes à ne relever d'abord que d'elle. Elle ne voit pas cette porte dans le mur, porte encore à demi close par l'imbécile restriction des lois, mais que peut-être elle aurait pu pousser quand même, dans un élan qui l'eût mise dehors, à l'air libre. Généreusement elle se sacrifie, se dévoue au point d'imposer à Maurice troublé, éperdu, un mariage qui le liera, l'éloignera. Une jeune fille est là, jolie, insignifiante. Maurice l'épouse. Et le lendemain M. Tramond meurt d'une apoplexie brusque; Régine est libre. Trop tard! Elle va se sacrifier encore, avec une noblesse entière et sans duperie cette fois, car ce sera pour éviter à la jeune femme de Maurice, fou devant l'ironie du destin et plus amoureux que jamais, une douleur imméritée. Elle part, disparaît. Tout cela décrit avec une délicatesse poignante, un sens exquis du cœur féminin. M. Guesviller possède ce qu'il y a de plus rare, un talent personnel, tout d'élégance et de sobriété.

On le voit: par son désir d'une éducation plus large, qui ferait chez la femme table rase des superstitions du passé, lui insufflerait une âme réfléchie, volontaire, tirerait enfin, de la créature passive de toujours, une personne active, dès lors apte à constituer avec l'homme, double en une seule, l'entière et vraie personne sociale, Le Droit Chemin, comme les trois romans de MM. Rod, Rosny et de Sainte-Croix, relève de ces préoccupations dont nous parlions au début, et qui donnent au roman actuel une signification si nette. Le Droit Chemin en particulier se relie à ce courant féministe qui, si tardivement chez nous, commence à faire circuler, dans la littérature en attendant les lois, sa sève généreuse, d'où fleurira peut-être, sur tout le triste monde moderne, un peu plus de justice et d'amour. Certes, nous pensons, avec quelques autres, que le féminisme le plus intéressant, celui qui appelle au plus vite des réformes, une sanction pratique, c'est le féminisme des pauvresses et des humbles. Assez peu nous chaut, au point de vue du résultat immédiat, que quelques lauréates obtiennent ou non droit d'entrée dans les professions jusqu'ici masculines. Ces travailleuses, même ayant réussi, demeureront des exceptions, et la misère de tant de femmes n'en sera guère soulagée, non plus que les durs privilèges des hommes le moindrement entamés. Oui, il faut penser d'abord à celles qui peinent pour le pain. Certaines lois immédiates devraient être votées (celle sur l'indépendance des salaires, notamment, et celle sur la recherche de la paternité). Certaines idées devraient entrer rapidement dans l'opinion, qui fait les mœurs. Mais de ce qu'on doive sans retard remédier au mal où il sévit le plus douloureusement: en bas, il n'en faut pas moins travailler tout ensemble par le haut, car les lois et les mœurs forment un bloc lourdement cimenté, une épaisse barrière au progrès, contenu dans ce beau mot de solidarité humaine, et ce n'est pas trop que d'y mettre la pioche de tous côtés.

De fait, depuis quelque temps, on pioche dur. Les romans féministes se multiplient. M. Marcel Prévost vient de faire paraître Les Vierges Fortes où il prédit « des sociétés prospères, fondées sur l'égalité des sexes. » M. Jules Bois poursuit son œuvre militante, prépare l'avènement de l'Eve nouvelle. M. Camille Mauclair glorifie l'amie prochaine, l'Ennemie des Rêves inutiles. Marcelle Tynaire, André Gladès travaillent au même affranchissement harmonieux. Ainsi le roman, cette forme par excellence, prête sa vie, ses figures saisissantes, ses horizons, à la juste cause que servent parallèlement des écrivains comme M. Hugues Le Roux, dans son Bilan du Divorce, et des avocats de la compétence de M. Henri Coulon, dont les ouvrages de forte raison et de savante jurisprudence font autorité. Un même souci d'équité, un même souffle d'altruisme anime ces esprits si divers.

Aussi bien, preuve que le travail de transformation qui s'accomplit sous nos yeux ne se limite pas à des exemples épars, preuve par conséquent d'autant plus forte de la connexion intime qui existe entre une littérature et la société qu'elle représente, c'est dans toutes les branches du vieil arbre littéraire, critique, poésie, théâtre, un reverdissement simultané, une identique poussée de feuilles fraîches vers le réchauffant soleil de demain.


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