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L'art et la science - Partie 4

(Revue scientifique)

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XVI

Les attitudes et les expressions des fous, des maniaques, confirment les expériences de Duchenne de Boulogne. Au point de vue des arts plastiques, elles offrent les enseignements les plus précieux, parce que les expressions, étant moins passagères que chez l'individu en bonne santé, s'impriment profondément sur le visage et dans les gestes. Au point de vue psychologique, l'étude des aliénés ouvre des horizons profonds. Chez eux, nous retrouvons nos idées, nos sentiments, nos mobiles, mais avec une intensité qui les rend plus sensibles et un grossissement qui les rend plus frappants. La folie est un microscope intellectuel et moral.
Un certain nombre de photographies faites par M. Magnan démontrent cette thèse. Une femme, entre autres, exprime la béatitude satisfaite dans son expression la plus complète. Elle a trouvé Jésus, l'a possédé. Il lui a pris en échange ses obligations de la ville de Paris; mais elle est enchantée. L'action du grand zygomatique et de l'orbiculaire palpébral inférieur est complète, peut-être y a-t-il aussi une légère action du transverse du nez qui ajoute à cette joie sans ombre un peu de lascivité.


XVII

MM. Charcot et Paul Richer viennent de publier un travail sur les Démoniaques dans l'art. Peu d'artistes se sont préoccupés de la réalité quand ils ont représenté des possédés. Raphaël dans la Transfiguration a fait un possédé de fantaisie dont les signes de convulsion sont contradictoires. Rubens est le seul maître qui ait serré de près la réalité. « Tel de ses possédés, disent MM. Charcot et Paul Richer, offre des caractères si vrais et si saisissants que nous ne saurions rencontrer ou imaginer une représentation plus parfaite des crises dont nos malades de la Salpêtrière nous offrent journellement des exemples frappants. »
Dans son Saint Ignace guérissant les possédés, du musée de Vienne, il y a une femme et un homme présentant tous les deux les caractères les plus remarquables de la « grande attaque ». Le cou de la femme est gonflé au point que les reliefs musculaires en sont masqués; la bouche est ouverte avec protusion de la langue, les narines sont dilatées et relevées, les globes oculaires, convulsés en haut, cachent presque complètement la pupille sous la paupière supérieure.
Étude pour la Possédée de Vienne, de Rubens.
L'homme est vu en raccourci: sa tête renversée montre la face affreusement convulsée; les yeux sont distors, les pupilles convulsées en haut, la bouche est ouverte, les lèvres sont blêmes et écumantes. Voici, d'après une lithographie d'origine anglaise, une étude pour la Possédée du musée de Vienne: le gonflement du cou y est bien représenté ainsi que la convulsion des globes oculaires. La langue est plus large et plus saillante sur le tableau.
Les constatations de MM. Charcot et Paul Richer prouvent que Rubens, malgré la fougue de son pinceau, la multiplicité de ses œuvres, était un observateur qui savait voir. Duchenne, de Boulogne, avait déjà constaté chez lui la même qualité d'exactitude au point de vue de l'expression des visages.
La méthode d'observation, loin d'affaiblir, de paralyser le tempérament de l'artiste, lui donne plus de vigueur et plus d'énergie.
Plus les matériaux qu'il aura à sa disposition seront nombreux, solides, variés, et plus grand sera l'élan qu'il pourra donner à son imagination. La méthode doit être son tremplin. Elle lui assure la certitude qui le préserve de l'absurde et lui permet l'audace.
Période de clownisme de la grande hystérie et variété démoniaque de la grande hystérie.Où est l'artiste qui, sans avoir observé les attaques de la grande hystérie, oserait donner à des êtres humains des attitudes telles que celles-ci qui représentent la période de clownisme de la grande attaque hystérique.


VIII

J'entends exprimer une inquiétude : « Si la science prend une part si importante dans le domaine de l'art, cette collaboration ne risque-t-elle pas de l'absorber tout entier? La photographie, n'est-ce pas la méthode objective devenue instrument? Le procédé mécanique ne remplacera-t-il pas la main de l'artiste? » Eh! peu importe comment tel ou tel résultat a été obtenu? Moi, public, je ne demande pas à l'objet compte des procédés qui l'ont produit; provoque-t-il en moi une émotion? Il a atteint son but.
Là est la puissance de l'art. On a dit de certains artistes qu'ils ont fait plus vrai que nature. C'est exact. Ils ont vu, ils ont observé pour vous, mieux que vous n'auriez pu voir ou observer. De même le savant. La plupart des faits qu'il note, ils étaient à votre disposition. De même l'inventeur; Watt voit la vapeur d'eau soulever le couvercle d'une bouilloire. Était-ce donc la première fois que ce phénomène se produisait? Que fait le savant, il prend ces faits que vous n'avez pas su voir, en constate les rapports, les détermine, les fixe en lois. Le rôle de l'artiste est identique. Il vous montre ce que, dans votre étourderie, votre paresse, votre indifférence, vous ne voyiez pas. Il s'empare de telle ou telle impression plus ou moins fugitive: il la fixe sur la toile, il la coule en bronze, il en fait un bloc de marbre, et elle rebondit de cette toile, de ce bronze, de ce marbre pour vous saisir. Cette vibration, que vous éprouvez, c'est un choc en retour. L'oeuvre d'art n'a été que l'intermédiaire entre vous et la nature extérieure. Il faut toujours en revenir à la loi psychologique formulée par Auguste Comte : Toutes nos conceptions subjectives sont construites avec des matériaux objectifs. »


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