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L'idée d'expérience - Partie 2

(Revue de métaphysique et de morale)

En , par


On peut imaginer d'autres systèmes abstraits d'images, tels les systèmes mélodiques et harmoniques, les gammes de couleur. Ces systèmes ne servent pas à l'action de l'homme sur la nature, mais seulement à la satisfaction du sentiment dit esthétique.
Pour la satisfaction de ce sentiment il existe un autre monde imaginaire. Le sentiment esthétique est provoqué, dans des conditions que nous n'avons pas à dire ici, par le spectacle désintéressé non d'images abstraites détachées des groupes concrets qui s'offrent à la première inspection de la réalité, mais par celui de ces systèmes même et de tout ce qui en évoque l'image. Or au monde concret et réel correspond un monde d'images intérieures concrètes, le monde de la fiction qui a ses lois propres, dont on peut faire la critique et raconter l'histoire, et qui s'impose à l'artiste comme le monde mathématique au savant.

Le monde idéal est fait aussi de sentiments qui se distinguent des sentiments vécus ou qui tendent à vire dans le monde extérieur. Il y a d'abord les sentiments complexes et concrets, monde du romancier, du dramaturge. Mais le psychologue, le sociologue se représentent, à l'inverse de l'artiste, les sentiments humains comme des objets aussi déshumanisés que ceux du monde extérieur, imaginés non en vue d'une illusion à décrire, mais de relations abstraites à déterminer. A vrai dire ce monde reproduit des sentiments vécus ou n'est imaginé qu'en vue de les prévoir ou de les classer. Si des conceptions psychologiques et sociales se sont passées de vérification, il apparaît de plus en plus qu'on ne peut en cet ordre constater l'existence d'un monde idéal autonome analogue au monde mathématique, avec ses propriétés bien définies. Les constructions psychologiques ou sociales appartiennent au passé. Aussi bien ne s'agit-il pas d'identifier les mondes expérimentaux, mais d'en saisir les formes communes.

Le monde idéal est donc bien analogue au monde réel. Mais il ne lui est pas identique. La différence essentielle qui les sépare n'est pas que le premier se compose d'images ou de représentations internes. C'est qu'il y faut chercher le type parfait de ce monde déshumanisé que la science positive nous a révélé, mais qui ne semble pas être l'unique dans le monde réel. Chacun constate dans ce monde l'existence d'autres sujets conscients d'eux-mêmes, et tous ces sujets y produisent des effets. Nous connaissons ces sujets par les sens et les analogies qu'ils nous suggèrent. Nous n'en connaissons pas d'autres et par d'autres moyens. Les sujets ne saisissent au contraire au dedans d'eux-mêmes, comme différents d'eux-mêmes, que des images ou des sentiments qui ne constituent pas de ces systèmes qu'on appelle des personnes, mais bien des systèmes impersonnels d'imaginations psychologiques ou sensitives, dont il n'y a aucun lieu de penser qu'elles existent pour soi. La survie des personnes elles-mêmes n'est connue que comme idéale et en tant qu'elle s'incorpore à ce monde intérieur.
C'est précisément à quoi ne se résigne pas le mystique, et c'est en quoi consiste son erreur. Comme il ne trouve pas dans le monde réel les personnes qu'il souhaiterait s'y manifester, il les cherche en lui vainement. Le mysticisme c'est le dernier refuge d'un anthropomorphisme raffiné et découragé.

Toute connaissance est donc expérimentale. Il y a une expérience réelle, il y a une expérience idéale analogue à la première, et qui en diffère surtout par son absolue impersonnalité. Telle serait notre première thèse.


II

La constatation des différences et des ressemblances statiques n'intéresse l'homme moderne que si elle conduit au delà. Les expériences se distinguent en définitive soit par leur force, soit par leur valeur humaine. La force se mesure soit au nombre de ses effets, soit au temps pendant lequel ils durent. Je puis connaître la force d'une chose par rapport à une autre ou par rapport à moi. Dans l'ordre des valeurs un monde s'impose de même à moi comme une force: le monde de la réalité sociale passée ou présente. Mais la conscience individuelle, qu'elle résiste ou qu'elle consente à cette réalité, n'en est pas la simple connaissance. Le monde des valeurs est bien un monde de forces, de forces morales ou, si l'on veut, spirituelles. Mais le sentiment complète ici la connaissance. Il y a donc en somme un monde de forces physiques, un monde de valeurs; mais celui-ci se compose à la fois de forces spirituelles et de sentiments individuels qui naissent et s'éprouvent à leur contact.
Or de quelque façon qu'on entende l'expérience, il n'y a, pas d'expérience absolue — telle serait notre seconde thèse.

Considérons d'abord les choses du point de vue de leurs effets ou de leur force. Nous disons qu'il n'y a pas, dans l'état actuel de nos connaissances, de fait tel que tous les autres en dépendent, ou en fonction duquel tous les autres varient. Il y a des plans d'expérience, et selon qu'on se place dans un ou l'autre de ces plans, tel fait apparaît comme dominateur. Il y a sans doute des hypothèses dont l'infécondité est établie par l'histoire et l'expérience quotidienne. Il y a des choses qu'on n'a jamais vues ou imaginées. Il y a des expériences mal faites. Mais on retrouvera toujours sous une certaine forme ou dans certaines limites l'expérience controuvée ou l'hypothèse invérifiée.

Le monde idéal existe, mais ses lois ne valent pour le monde réel — qu'à la condition d'une vérification expérimentale. Les pensées dites nécessaires, dont le contraire est dit inconcevable, n'ont pas plus que d'autres imaginations le privilège dé s'imposer au réel:. Une imagination, qu'elle soit ou non nécessaire, positive ou négative, n'a d'autre valeur relativement au monde réel que celui d'un pressentiment. L'impuissance à imaginer une chose ne signifie pas qu'elle ne peut exister. Toute question d'existence réelle ne peut être résolue que par l'expérience compétente, celle du monde réel. Dire qu'une existence est inimaginable — à supposer réelle l'impuissance à imaginer — c'est dire que le problème de cette existence n'est pas à poser, qu'il n'a pas de sens, qu'il est purement verbal. Ne transformons pas en une réalité nécessaire le vide, le néant de pensée. La vraie preuve de la valeur réelle du monde idéal, c'est son applicabilité physique.
L'explication anthropomorphique a sa valeur — au moins dans son application à l'homme. Quand l'acte d'un homme peut être relié au système de ses autres actes, sans qu'il y ait lieu de faire appel à d'autre faits que les faits psychiques, cet homme peut être dit cause.Quand ces faits ont le caractère de pensées distinctes, ce que l'on reconnaît à des signes déterminés, dont l'essentiel est la faculté de s'adapter aux circonstances, l'homme n'est pas seulement cause psychique, mais cause intellectuelle et morale. Lorsqu'on peut, au contraire, se passer pour expliquer les actes d'un homme de le connaître lui-même, et qu'il suffit de connaître son milieu physiologique ou social, il n'est ni une nature, ni une personne, il n'est cause ni au sens psychologique, ni au sens moral du mot. Comme le monde idéal, le monde psychologique trouve sa limite dans le monde extérieur.


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