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L'art et la science - Partie 3

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XIV

Au point de vue de la physionomie humaine, l'art n'a pas moins besoin de la science. Darwin déclare que, dans ses études sur l'expression des émotions, il n'a retiré presque aucun secours de l'étude des œuvres d'art. Il a constaté que l'idée de la composition est, en général, traduite par des accessoires habilement disposés.
Les travaux électrophysiologiques de Duchenne de Boulogne sur les contractions des muscles de la physionomie, ont fait faire un pas décisif à la science, et les artistes ne peuvent plus les ignorer. Voici une figure représentant les muscles de la face.
Muscles de la face, d'après sir Charles Bell.
Duchenne eut à sa disposition un vieillard atteint d'anesthésie de la peau de la face. Il pouvait donc subir des excitations électriques sans éprouver de sensation; il manifestait de la joie, de la douleur, du mépris, de la colère, au gré de l'expérimentateur; et restait complètement indifférent. Duchenne conclut de ses expériences qu'il y a des muscles qui jouissent du privilège exclusif de peindre par leur action isolée une expression qui leur est propre. Ces muscles sont situés au-dessus du sourcil.
Parmi les muscles qui sont situés au-dessous du sourcil, il en est qui jouissent aussi d'une expression propre; mais elle est incomplète.
Il en est d'autres qui n'expriment rien par eux-mêmes: comme le peaucier.
Pour que l'expression soit complète, d'autres muscles doivent entrer synergiquement en contraction; mais c'est toujours un seul muscle qui exerce le mouvement caractéristique. Il est rare qu'il soit nécessaire d'en mettre plus de deux en action.
Voici le tableau des expressions primordiales et des muscles qui les produisent, tel que l'a dressé Duchenne de Boulogne.

EXPRESSIONS PRIMORDIALES

1° Par la contraction partielle des muscles complètement expressifs.
Attention: Frontal.
Réflexion: Orbiculaire palpébral supérieur (portion du muscle dit sphincter des paupières); contraction modérée.
Méditation: Même muscle, contraction forte.
Contention: Même muscle, contraction très forte.
Douleur: Sourcilier.
Agression, méchanceté: Pyramidal du nez.

2° Par la contractiou combinée des muscles incomplètement expressifs et des muscles expressifs complémentaires.
Pleurer à chaudes larmes: Élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure, palpébraux.
Pleurer, modéré: Petit zygomatique et palpébraux.
Joie: Grand zygomatique et orbiculaire palpébral inférieur; contraction modérée.
Rire: Mêmes muscles et palpébraux.
Joie fausse, sourire menteur: Grand zygomatique seul.
Ironie, rire ironique: Buccinateur, carré du menton.
Tristesse, abattement: Triangulaire des lèvres, constricteur des narines et abaissement du regard.
Dédain, dégoût: Houppe du menton, triangulaire des lèvres et palpébraux.
Doute: Houppe du menton, fibres excentriques de l'orbiculaire des lèvres, soit de la moitié inférieure, soit des deux moitiés à la fois, et frontal.
Mépris: Palpébraux, carré du menton, transverse du nez, et élévateur commun de l'aile du nez et de la lèvre supérieure.

EXPRESSIONS COMPLEXES PAR LA COMBINAISON DES EXPRESSIONS PRIMORDIALES

Surprise: Frontal et abaisseurs de la mâchoire inférieure, à un degré modéré de contraction.
Étonnement: Même combinaison musculaire et abaisseurs de la mâchoire inférieure, à un plus haut degré de contraction.
Stupéfaction: Même combinaison musculaire au maximum de contraction.
Admiration, surprise agréable: Muscles de l'étonnement associés à ceux de la joie.
Frayeur: Frontal et peaucier.
Effroi: Frontal, peaucier et abaisseurs de la mâchoire inférieure, au maximum de contraction.
Effroi avec douleur, torture: Sourcilier, peaucier et abaisseurs de la mâchoire inférieure.
Colère concentrée: Orbiculaire palpébral supérieur, masséter, buccinateur, carré de la lèvre inférieure et peaucier.
Colère féroce avec emportement: Pyramidal du nez, peaucier et abaissement du maxillaire inférieur, au maximum de contraction.
Réflexion triste: Orbiculaire palpébral supérieur et triangulaire des lèvres. Réflexion agréable: Orbiculaire palpébral supérieur et grand zygomatique.
Joie féroce: Pyramidal du nez, grand zygomatique et carré du menton.
Plaisir lubrique: Transverse du nez et grand zygomatique.
Délire sensuel: Mêmes muscles que ci-dessus, regard tourné en haut et latéralement, et spasme des paupières, dont la supérieure recouvre une partie de l'iris.
Extase: Même combinaison musculaire que dans le délire lubrique, mais sans transverse du nez.
Grande douleur avec larmes, affliction: Sourcilier et petit zygomatique.
Douleur avec abattement, désespoir: Sourcilier et triangulaire des lèvres.

Les photographies qu'il a publiées à l'appui de ses expériences prouvent leur exactitude.


XV

Il a comparé les expressions vraies avec des figures célèbres, celles du Laocoon et de l'Arrotino ou le Rémouleur, et il n'éprouve pas l'admiration de Winckelmann pour l'expression de la physionomie du premier.
Il constate que son front est physiologiquement impossible: le modelé des parties latérales est une fantaisie de l'artiste.
De même pour l'Arrotino: les lignes frontales transversales qui s'étendent sur toute la largeur du front ne peuvent coexister ni avec l'obliquité, ni avec la sinuosité du sourcil, parce qu'il y a antagonisme entre le frontal et le sourcilier, muscles qui produisent, le premier, les lignes transversales du front, et le second, le mouvement oblique et sinueux du sourcil.
Ces contradictions n'ont pas choqué tant que la science ne les a pas signalées: du jour où elle les montre, elles ne sont plus permises à l'artiste. Non seulement, elles prouveraient son ignorance, mais elles détruiraient l'effet qu'il voudrait produire, comme une grosse faute de français peut transformer en éclat de rire l'émotion d'une tirade oratoire. Les fausses notes ne seront pas plus tolérées dans les arts plastiques qu'en musique.
Maintenant, non seulement les procédés de Duchenne de Boulogne peuvent être reproduits, mais la suggestion peut les compléter et, en influençant tel ou tel muscle, provoquer telle ou telle expression.
Mais il ne s'agit plus seulement d'un muscle: il s'agit d'une attitude tout entière que prend le sujet. Cette attitude, c'est la nature même et non pas la pose de l'atelier. L'artiste devra, de plus en plus, se référer à ces documents.


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