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Effets funestes de l'absinthe

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Après ces quelques considérations sur l'épilepsie, vient naturellement se placer la question de l'absinthe. L'absinthe fait des épileptiques, si le bromure de potassium essaye de les supprimer. Nous aurons beau le dire, on n'en boira pas moins, tant l'habitude, a de force chez certains individus. Mais, du moins, ceux-là n'auront même pas le prétexte de prétendre qu'ils n'ont pas été prévenus. On croyait et on soutenait, il n'y a pas bien longtemps encore, que si l'absinthe occasionnait tant de ravages parmi certaines classes de la population, le mal devait être attribué, non pas à l'essence de la plante elle-même, mais simplement à l'alcool, relativement à un degré très élevé, qui était ingéré précisément à jeun. On prend l'absinthe avant les repas pour se donner de l'appétit.

Cette opinion était, paraît-il, entièrement erronée. L'absinthe agit bien par elle-même pour engendrer le mal.

Fig. 7. Absinthe. (Artemisia absinthum). Sommet de la tige fleurie.On sait que la plante aromatique qui a donné son nom à la liqueur si répandue aujourd'hui habite les lieux incultes et pierreux de l'Europe. Les botanistes la rangent dans l'importante et nombreuse famille des composées corymbifères. C'est une proche parente de l'armoise qui lui ressemble d'ailleurs beaucoup et présente plusieurs de ses propriétés. Depuis longtemps l'absinthe est utilisée en médecine; on fait, avec les extrémités de la plante, des teintures alcooliques ou éthérées. Du laboratoire des droguistes, la teinture alcoolique est passée dans nos cafés.

Deux médecins aliénistes, MM. Magnan et Bouchereau, ont voulu ne laisser aucun doute sur la pernicieuse influence de l'absinthe; ils ont soumis à son action, depuis quelque temps, de petits animaux, et les résultats ont été frappants. Tout dernièrement, ils ont fait des expériences devant la Société de thérapeutique de Paris; il eût été grandement à souhaiter que des buveurs d'absinthe pussent assister au spectacle dont furent témoins les membres de la Société.

MM. Magnan et Bouchereau placèrent sous une cloche de verre un cobaye, autrement dit un cochon d'Inde, et à côté de lui une soucoupe remplie d'essence d'absinthe dont les vapeurs se répandaient dans cette atmosphère confinée.

La pauvre bête, surprise d'abord par l'odeur de l'absinthe, allongea dans tous les sens son petit nez rose. Les premiers moments ne lui semblèrent pas, selon toute apparence, par trop désagréables; mais le plaisir, s'il existait, ne fut pas de bien longue durée. Le cobaye s'impatienta, se mit à courir et à chercher une issue pour fuir; mais l'issue n'existait pas, et l'animal tomba bientôt sur le flanc. Ses quatre petits membres devinrent raides et immobiles, puis tout à coup s'agitèrent avec des secousses convulsives. Les ongles pointus du cobaye glissèrent sur le verre de la cloche; une bave écumeuse couvrit son museau, puis l'attaque épileptique cessa et fit place à l'abattement.

Après le cochon d'Inde, ce fut successivement le tour d'un chat, d'un lapin. Tous passèrent par les mêmes phases et présentèrent les mêmes signes de l'attaque épileptique la mieux confirmée.

A côté, on avait disposé un autre cobaye sous une cloche renfermant une soucoupe remplie d'alcool. Les phénomènes ici étaient tout autres. Les vapeurs qui se dégagent et qu'aspire l'animal commencent par l'agiter; puis il titube, il chancelle, la paresse survient et il se couche avec la plus complète indifférence. Le cobaye est gris. Il n'est nullement épileptique.

L'influence de l'absinthe est évidente. Que l'on ne vienne pas alléguer que l'homme n'est pas un cobaye, ni un chat. Les substances toxiques qui agissent sur l'homme agissent de même sur ces animaux. Ce n'est au fond qu' une question de quantité. Les expériences de MM. Magnan et Bouchereau nous semblent parfaitement démontrer tout le danger auxquels s'exposent les buveurs d'absinthe. Au surplus, les aliénistes s'accordent de leur côté à considérer l'abus de l'absinthe comme une des causes déterminantes de l'épilepsie.

Donc, une dernière fois, prenez garde à l'absinthe.


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