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Sur la nature du plaisir - Partie 2

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Notons aussi les nombreux auteurs qui, ayant usé du hachich, ont tous décrit cette période initiale d'euphorie à laquelle succèdent l'excitation et plus tard la dépression. L'un des plus anciens, Moreau (de Tours), écrit « C'est un sentiment de bien-être physique et moral, de contentement intérieur, de joie intime, indéfinissable qu'on cherche vainement à comprendre, à analyser. Sans en savoir la cause on se sent heureux. mais comment et pourquoi on est heureux, les mots manquent pour l'exprimer, pour s'en rendre compte à soi-même. »

Tout ceci est déjà le plaisir, mais sous la forme diffuse, indéterminée des phénomènes affectifs purs. Pour se constituer complètement, il est nécessaire qu'il se fixe dans un objet et alors il apparaît dans la conscience comme localisé dans une partie du corps à la manière des sensations, ou associé à des représentations. Il entre dans la trame de la vie intellectuelle; il est connu. Ce caractère d'objectivité relative le distingue de la subjectivité vague de l'euphorie et la distinction s'accroît en proportion de l'augmentation du plaisir. Cette phase me paraît correspondre à la « joie passive » de Dumas et au plaisir stable des moralistes de l'antiquité.

Comme mon but est non d'étudier la psychologie du plaisir en général, mais d'élucider un problème particulier, je ne m'attarderai pas à la description du plaisir physique et de la joie, sous leur forme moyenne ni à l'énumération de leurs caractères psychologiques et des phénomènes physiologiques concomitants. Ce travail a été déjà fait avec soin par plusieurs auteurs. Puisque nous suivons le plaisir dans sa marche ascendante dont le terme sera son anéantissement, nous pouvons, dans la phase actuelle, distinguer deux étapes.

L'une, qui confine à l'euphorie, comprend les plaisirs appelés négatifs (plaisir du repos, de la convalescence, de l'attente terminée, de l'inquiétude dissipée, etc.) qui sont une restauration vitale, une restitutio ad integrum.

L'autre s'achemine vers la phase extrême du plaisir. Elle consiste dans le jeu libre et aisé des fonctions physiques et mentales, dans la satisfaction sans excès des appétits et des désirs. A elle s'applique la théorie du surplus d'énergie vitale dont nous parlerons plus loin elle implique une dépense.

Dans la phase extrême de son ascension, le plaisir devient une activité exubérante, des Epicuriens, qui exige et finalement épuise toutes les ressources de la vie. Les tempéraments impulsifs ou passionnés sont prédisposés à la répétition fréquente de ces accès, quoique tous les hommes les connaissent, sauf peut-être les apathiques.

Cette phase a aussi ses degrés. Essayer de les noter serait un travail arbitraire et oiseux. Le fait grave, c'est que le plaisir physique et la joie intenses, signes indicateurs de ce qui se passe dans l'individu, révèlent un commencement de désorganisation, d'altération de l'état sain. L'excès du plaisir détruit les conditions du plaisir. Longtemps avant les psychologues, les moralistes avaient fait cette découverte. Le plaisir intense suppose une diffusion des phénomènes moteurs dans l'organisme. On a fait remarquer que la sensation est limitée à un segment du corps. Si, comme quelques-uns l'admettent et non sans vraisemblance, elle peut aussi agir sur tout l'organisme, son rayonnement est le plus souvent très faible et sans influence appréciable. Au contraire, les états affectifs forts ne restent pas enclos dans un segment limité, parce qu'ils sont la réaction du système nerveux tout entier, suscitée par des sensations ou par des représentations.

Parmi les plaisirs physiques, celui qui est lié à l'instinct sexuel est un excellent exemple de cette diffusion qui, par son excès même, se rapproche de la désorganisation. Beaunis a présenté sur ce sujet des remarques importantes. « Là, tout l'appareil fonctionnel paraît constitué pour la jouissance la plus vive et la plus exaltée. La multiplicité des filets nerveux, la présence sur leur terminaison des corpuscules spéciaux (corpuscules génitaux), la disposition particulière et compliquée des organes suffisent-elles pour expliquer cette modalité sensitive si caractéristique et si excessive? Il me semble plutôt que la cause doit en être cherchée dans les relations de l'appareil génital avec toutes les autres parties de l'organisme qui se montrent d'une façon si évidente à l'époque de la puberté. Toute modification ou excitation un peu vive des organes sexuels a son retentissement sur le système nerveux tout entier et par là sur tout l'organisme; centres nerveux, muscles volontaires et involontaires, cœur et vaisseaux, glandes, tout est atteint par le choc; à l'excitation locale, exaltée peu à peu à son maximum, répond une excitation générale qui s'accroît graduellement. On a donc toutes les conditions d'un excès d'activité fonctionnelle qui, quand elle est poussée bien loin, produit la douleur. Pourquoi dans ce cas produit-elle le plaisir? La question me paraît impossible à résoudre actuellement. Il faut cependant remarquer que, dans la volupté sexuelle, à côté d'une exagération d'activité dans la plus grande partie des centres moteurs et sensitifs, il y a un arrêt d'activité dans les centres psychiques [intellectuels] ou dans la plus grande partie de ces centres. »

Comme dans le plaisir physique, cette diffusion et cette exaltation éclatent dans l'ivresse de la joie dont l'affinité avec la désorganisation mentale a été souvent signalée ainsi dans l'excitation maniaque et autres formes de délire joyeux, on retrouve — comme dans l'humeur joyeuse à l'excès — la confiance exagérée en soi-même, en sa propre valeur, la conscience d'une augmentation de puissance, la rapidité et l'affluence des associations régies exclusivement par la maîtrise des tendances optimismes qui transforment même le monde extérieur. Cet état de joie débordante a été très bien décrit par Krafft-Ebing qui l'appelle une hyperesthésie psychique « Le malade se meut pour ainsi dire dans ses sentiments de plaisir et raconte au lendemain de sa guérison que pendant qu'il était en bonne santé, il ne s'est jamais trouvé aussi bien, aussi remonté, aussi heureux que durant sa maladie. »

Ici commencent les formes pathologiques dont je n'ai rien à dire, mon seul but étant d'établir que le plaisir n'est que l'efflorescence de l'état sain.

A l'appui de cette assertion, voici une remarque qui ne me parut pas sans valeur. La physiologie de la douleur est très longue; celle du plaisir est très courte. Quoique (comme je l'ai noté plus haut) l'étude du plaisir ait été généralement calquée sur celle de la douleur, nul, à ma connaissance; nul n'a parlé de points de plaisirs, de nerfs de plaisir, ni d'une voie spéciale de conduction nerveuse à travers la moelle, le bulbe et les centres sous-corticaux jusqu'à une région de l'écorce. On semble donc admettre que tout se passe pour le plaisir comme pour les sensations internes et externes; en tout cas, que le phénomène-plaisir ne suppose aucune disposition physiologique spéciale. On lui attribue comme marques caractéristiques une augmentation d'activité fonctionnelle dans la nutrition, la circulation sanguine, la respiration, la tonicité musculaire; c'est tout. Ce sont les manifestations inverses de celle de la douleur en général; non sans exception, car ils se rencontre des douleurs accompagnées d'excitation. Tout ceci équivaut à reconnaître qu'il n'y a aucune différence de nature entre l'état sain et l'état de plaisir; que, par conséquent, l'état de plaisir est une modification de l'état normal. Tout au contraire la douleur est l'exception, la dérogation à la règle de la vie. Que finalement on l'attribue à l'intensité des vibrations nerveuses, à une intoxication (Oppenheimar, Dumas, Joteyko et Stefanowska, La douleur, p. 196 et suiv.) ou à des causes psychiques, la douleur, sous ses innombrables formes, est l'équivalent des désorganisations grandes ou petites, locales ou générales, stables ou éphémères, curables ou incurables qui se manifestent dans le corps social. S'il s'est rencontré des êtres humains dont la vie tout entière n'a été faite que de douleurs, il faut les considérer comme des anomalies qui excluent toute conclusion générale. On sait que la thèse contraire a été souvent soutenue; mais c'est justement parce qu'on a posé le problème sous la forme d'une antithèse entre le plaisir de la douleur, au lieu de voir que, selon les conditions de la nature et de la vie, l'un doit être posé comme la règle, l'autre comme l'exception.

Parmi ceux qui ont contribué à embrouiller cette question, signalons d'abord les moralistes. Sachant que l'homme est naturellement enclin au plaisir; pour en prévenir l'abus, ils ne sont pas loin d'en proscrire l'usage et de lui attribuer une origine suspecte; mais ceci n'est pas une position psychologique.

Il y a aussi les pessimistes que leur caractère personnel prédispose à une conception du monde dont ils déduisent que le plaisir est un état négatif, « que dans la vie, la douleur est la nécessité, le plaisir le superflu, une sorte de luxe ». Mais c'est la généralisation injustifiée d'une manière de sentir tout individuelle. C'est une position cosmologique que nous n'avons pas à discuter ici.

Je ne vois que deux arguments qui se prévalant de l'observation des faits, sont de nature psychologique. Elles ont un fond commun, affirmant l'une et l'autre l'antériorité chronologique de la douleur, ce qui nous est donné comme une preuve qu'elle est la manifestation originelle et primitive.



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