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La machine à mesurer la pensée - Partie 1

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Les psychologues vont être en joie. Au lieu d'appréciations d'une exactitude fatalement relative, ils vont pouvoir apporter, dans leurs délicates études, la précision mathématique dont jouissaient seules jusqu'à présent les sciences physiques et naturelles. L'instrument mesureur de la pensée est trouvé et c'est naturellement un Américain qui a réalisé cette découverte. Professeur de psychologie à l'Université de Princeton. M. Mark Baldwin est en même temps président de la Société Nationale de Psychologie. Depuis des années, il recherchait le moyen d'évaluer autrement que par des appréciations purement relatives l'intellectualité humaine. Les psychologues des deux mondes, mis au courant de ses recherches, attendaient impatiemment que le résultat de ses expériences vînt leur donner cet instrument précieux. Aujourd'hui, le professeur Mark Baldwin considère comme atteint le but qu'il poursuivait. Nous allons examiner jusqu'à quel point cette opinion se justifie par les faits.

Il s'agissait tout d'abord de rechercher le laps de temps nécessaire à une personne pour percevoir une impression sensorielle quelconque, par exemple pour entendre un son et pour remuer la main de façon à marquer que le son a été entendu. Pour cela, un des élèves du professeur Mark Baldwin fut placé auprès d'une cloche agencée de telle façon que sa première vibration mît en mouvement une horloge. Le sujet expérimenté devait, aussitôt après avoir perçu le bruit de la cloche frappée par lui, presser un bouton qui, interrompant le courant électrique, arrêtait l'horloge. Le cadran de celle-ci indiquait alors exactement la durée écoulée entre le moment où la cloche avait été frappée et celui où le doigt du sujet avait pressé le bouton. Si étrange que cela puisse paraître, cette durée varie considérablement avec les individus. Elle variait presque chez le même sujet, avec diverses circonstances, peu importantes en apparence et, en premier lieu, avec la direction donnée à l'attention du sujet pendant l'expérience. Si cette attention se limitait à la cloche et s'il laissait son doigt presser le bouton en quelque sorte machinalement, l'intervalle était sensiblement plus considérable. Au contraire, si le sujet ne se préoccupait que du doigt destiné à appuyer sur le bouton, s'en remettant à son ouïe de percevoir le son de la cloche aussitôt produit, le laps de temps se réduisait à un minimum. Le professeur Baldwin a pu, de ces premières expériences, tirer cette conclusion que l'humanité pourrait être divisée en trois catégories, à ce point de vue: ceux qui reçoivent leurs impressions — ou sensations — par ce qu'on pourrait appeler les images musculaires, ceux qui sont frappés par les images visuelles et ceux enfin sur lesquelles les images sonores agissent plus directement.

On comprendra immédiatement combien une classification de cette nature rendrait de services pour la répartition des enfants dans les classes. Les images sonores et visuelles sont particulières aux personnes dont l'esprit est vif et alerte. Les images musculaires agissent de préférence sur les tempéraments flegmatiques. Ces derniers devraient donc, en raison de la lenteur de leur conception, être soumis à des méthodes d'enseignement particulières. Aussi le professeur Baldwin a-t-il, d'ores et déjà, la certitude que, quand ses expériences auront été réunies en volume, avec les conclusions scientifiques qu'elles comportent, le fonctionnement du système d'enseignement actuel se verra profondément modifié. Un instituteur sera mis à même de déterminer facilement et exactement la nature et les dispositions de chacun de ses élèves et de procéder ainsi à une classification dont les résultats seront sans nul doute excellents.

La machine à mesurer la pensée. — Expériences au Laboratoire de Princeton, avec le professeur Baldwin.Pour rechercher si une personne est plus rapidement impressionnée par une sensation d'ouïe que par une sensation de contact, le professeur Baldwin a inventé un petit instrument qu'il appelle une « clef de bouche. » Grâce à cet appareil, le sujet peut, par simple émission de souffle, interrompre un courant électrique et arrêter ainsi une horloge semblable à celle dont nous parlions tout à l'heure. Cinq élèves se prêtèrent à l'expérience, sans savoir aucunement ce qu'il s'agissait de déterminer. Pourtant les résultats furent concluants. Chacun des sujets répondit plus rapidement quand on employa pour lui la classe d'images pour laquelle il avait une préférence. L'un d'eux, par exemple, parlait beaucoup plus vite quand son attention se maintenait sur le son qu'il devait entendre que quand il se préoccupait de l'appareil appliqué à sa bouche. De façon générale, on peut dire qu'il y a beaucoup plus de gens sensibles aux images musculaires — c'est le nom donné au contact — qu'aux images visuelles ou auditives.

En dehors de ces expériences, le professeur Baldwin s'est également intéressé à toutes celles qui se rapportent aux illusions d'optique. Il a reconnu par exemple que, étant donnés deux carrés de plâtre, dont l'un est plus petit que l'autre, l'œil ne peut déterminer un point équidistant de ces deux carrés. Invariablement, le point indiqué sera trop rapproché du carré le plus petit. La même observation peut s'appliquer au placement de tableaux sur une muraille. Si un tableau donné est placé contre deux autres de dimensions inégales, ou entre une fenêtre et une porte, on remarquera que le tableau a toujours été placé trop près du tableau le plus petit ou trop près de la fenêtre.

Mais les expériences les plus intéressantes faites par le professeur Baldwin à Princeton sont certainement celles qui ont pour objet l'étude de la mensuration des affaiblissements de la mémoire. La première expérience s'appelle la méthode de reproduction. Elle consiste à demander au sujet de reproduire, soit oralement, soit par écrit, ce qu'il se rappelle de quelque chose qui lui a été dit depuis un certain temps. C'est la méthode généralement employée dans les écoles et les collèges et dans les examens du service civil. La seconde, méthode d'identification, consiste à demander à une personne de reconnaître un certain objet comme identique à un objet qui lui a été montré précédemment. La troisième méthode de sélection, consiste à montrer à une personne un certain nombre d'objets ou de descriptions d'objets et à lui faire reconnaître parmi eux ceux qui lui ont été déjà présentés.

On apprêta devant la classe plusieurs carrés de carton de dimensions différentes et on demanda aux sujets: 1° de reproduire de mémoire, avec du papier et un crayon, des carrés de mêmes dimensions que les carrés montrés et cela après des intervalles de une, dix, vingt et quarante minutes; 2° de dire si un nouveau jeu de carrés, montré après les mêmes intervalles, étaient égaux aux premiers, ou plus petits ou plus grands; 3° de choisir, dans des carrés tout préparés, ceux qui paraîtraient de mêmes dimensions que les carrés montrés tout d'abord, et cela toujours après des intervalles de une, dix, vingt et quarante minutes. On retrouvait donc dans ces expériences la reproduction, l'identification et la sélection.


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