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De la règle des mœurs - Partie 3

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Plusieurs ont dit, parmi ceux dont les doctrines nous inspirent d'ailleurs le plus de sympathie, que rien d'humain n'oblige. Nous osons protester contre une maxime qui, malgré la bonté de l'intention et la sainteté des dehors, nous semble fausse et dangereuse. Si rien d'humain n'oblige, par quoi donc, par quelles voies et par quels organes, comment serons-nous obligés? Le divin lui-même peut-il donc se manifester à nous autrement que dans l'homme, au travers de l'homme, et par l'homme? Si rien d'humain n'oblige, comment les hommes, dans n'importe quelle religion, ou même, comme il y en a, sans aucune religion, sans la foi en un Dieu d'une certaine sorte, seront-ils tenus dans le respect d'eux-mêmes, dans l'ordre et le devoir? Ne craignons donc pas de retourner la maxime et de dire, tout au contraire, que rien ne nous oblige, au moins d'une manière directe et immédiate, si ce n'est ce qui est humain, véritablement humain, dans le sens éminent que nous venons de déterminer.

Qu'on veuille bien prendre garde que nous considérons ici seulement ce qui fait l'essence de la morale, le fondement même sans lequel la morale n'existerait pas, et non les forces auxiliaires, les sentiments accessoires dont elle peut avoir besoin pour la plus grande et la plus sûre efficacité de ses maximes. Si nous mettons l'homme à la base, nous n'excluons nullement l'idée de Dieu comme principe suprême, comme faîte et couronnement. Comment, d'ailleurs, pourrions-nous l'exclure, sans la plus manifeste inconséquence? Cette nature dans laquelle la loi morale est, pour ainsi dire, incarnée, s'est-elle donc faite toute seule? est-elle notre ouvrage? L'auteur de l'homme pouvait-il donc nous parler d'une manière plus intelligible, avec une autorité plus immédiatement reconnue et sentie, que par l'intermédiaire même de la nature qu'il nous a donnée? Hors de là, hors de cette manifestation par la voie de notre nature, je cherche en vain un seul motif d'obligation qui ait la même évidence, la même solidité, la même autorité. Plus nous mettons cette formule à l'épreuve, plus nous la tournons et la retournons dans tous les sens, plus nous nous assurons qu'elle suffit à tout, qu'elle rend compte de tout, d'abord dans la morale individuelle, puis, par voie de déduction et de conséquence, dans la morale sociale. Ce que nous avons à respecter dans les autres, n'est rien autre que ce que nous avons à respecter en nous; l'aide que nous devons aux autres correspond à ce que nous avons à développer en nous, à savoir notre nature propre et notre dignité. La morale sociale n'est que la morale individuelle transportée du dedans au dehors, passant, pour ainsi dire, de l'état subjectif à l'état objectif, de la forme de l'homme donnée par la conscience à son image aperçue au dehors.

Par là se comprend et s'explique à la fois ce qu'il y a de fixe et ce qu'il y a de variable dans la morale. Il ne se peut pas que l'obligation morale ne soit pas en proportion de la révélation de l'homme à lui-même, de l'idée que l'homme se fait de lui-même. Plus il a clairement conscience de ce qu'il est, de sa nature propre, de sa dignité, et plus elle va en croissant, s'épurant. Mais il y a un minimum de conscience de ce que nous sommes, un minimum de conscience morale qui jamais, croyons-nous, n'a fait défaut à personne en ce monde. Nous ne pensons pas qu'il ait jamais existé des hommes, si peu hommes, même chez les sauvages, qu'ils n'aient eu, à un degré quelconque, une certaine conscience d'une nature supérieure à celle des animaux et de la forme qui leur est propre. De là ce que nous découvrons d'universel dans la morale; de là ce point fixe, ce centre immobile où se rattache tout ce qu'elle a d'immuable. De ce point fixe, au fur et à mesure des progrès de l'intelligence; rayonnent successivement des lumières plus vives et plus étendues sur l'excellence de cette nature, conformément à laquelle nous devons agir, sous peine de déchoir, de nous dégrader ou, comme nous l'avons déjà dit, de nous abrutir. Ainsi y a-t-il un progrès des idées morales qui se concilie avec la mixité et l'immutabilité des principes. Mais en admettant ce progrès intellectuel et purement théorique, nous n'avons garde de prétendre que l'homme est meilleur, par cela seul qu'il est plus éclairé, et d'aller ici contre la thèse que nous avons récemment soutenue. Nous persistons à croire que l'étendue de l'intelligence est toute autre chose que la quantité de la bonne volonté, sans laquelle il ne saurait y avoir de moralité, et que la lumière intellectuelle ne se confond pas avec le mérite et la vertu.

La loi morale, ou la règle des mœurs, étant tirée de nous-mêmes, il en résulte, contrairement à une autre assertion de quelques philosophes spiritualistes, que si elle est supérieure, en tant qu'on remonte au premier principe des choses, elle n'est pas antérieure à nous. Avant que l'humanité fût, elle n'existait pas; du moment que l'humanité a commencé, elle a existé. Redisons donc, avec Descartes, que l'idée de justice est née avec nous. Quelle plus grande force pour la morale, que cette intimité, que cette coexistence et identité de son principe avec notre être propre! L'homme est sa loi à lui-même; la loi est la forme même de l'homme incrustée, pour ainsi dire, dans ses entrailles et dans son essence; pouvions-nous donc être plus à portée de sa voix, mieux l'entendre et mieux la comprendre, si nous ne lui fermons pas notre oreille et notre esprit? Pour la connaître nous n'avons besoin que de rester au-dedans de nous et que de nous ausculter nous-mêmes, si l'on veut nous passer une image qui rend bien notre pensée. La connaissance de notre bien n'exige pas, fort heureusement, celle du bien absolu; la science de nos devoirs n'est pas au prix de celle de l'ordre universel. Nous n'avons pas à nous guider dans la vie d'après la fin dernière des choses, que nous ne connaissons guère, il faut bien en convenir, mais d'après ce que nous sommes, notion qui est un peu plus a notre portée.

Peut-être quelqu'un nous accusera-t-il d'avoir en tout ceci suivi les traces suspectes de Proudhon, non moins que celles des Stoïciens. Il est vrai que Proudhon, qui en général a été beaucoup mieux inspiré en fait de morale qu'en fait de politique et d'économie politique, a soutenu non sans force et sans éloquence, principalement dans son ouvrage de la Justice et de la révolution dans l’Église, ce grand principe de la dignité et de l'excellence de la nature humaine. Quoique notre méthode ne soit pas la même, nous ne faisons aucune difficulté de reconnaître qu'il y a entre lui et nous des points de ressemblance, comme avec bien d'autres philosophes et même, nous l'avons vu, avec des pères de l'Église. Mais nous avons hâte d'ajouter que, à côté des ressemblances, il y a aussi des différences considérables. D'abord nous n'avons pas, comme lui, l'orgueilleuse et ignorante naïveté de croire que nous avons imaginé un principe nouveau, inconnu avant nous, dans l'histoire de la philosophie.

Mais, ce qui importe plus, nous nous séparons surtout de cet auteur amoureux de sophismes et de paradoxes, dans la guerre insensée qu'il déclare à Dieu et dans ce délire de théophobie que nul athée peut-être n'a jamais poussé si loin. Nulle part nous ne voyons ce bizarre antagonisme qu'il lui plaît d'imaginer entre Dieu et la conscience comme entre le mal et le bien.

Si Dieu n'est pas pour nous le principe immédiat du bien au regard de l'homme, il en demeure toujours le principe suprême et la raison dernière. Pour ne pas déduire directement la morale du bien absolu et de l'ordre universel, nous n'avons garde, nous le répétons, de chasser Dieu, comme le fait Proudhon, ni de bannir les considérations religieuses dont l'efficacité est si grande sur la plupart des âmes. Si la nature de l'homme doit être à la base de la morale, ce n'est pas à dire, ne craignons pas de le répéter, qu'au faîte on ne trouve Dieu. Comment ne pas le trouver, en allant de cette nature humaine, sur laquelle nous fondons immédiatement la morale humaine, à l'auteur même et à la cause première de cette nature? Quelqu'un a-t-il donc prouvé la fausseté de cet adage de l'École: natura est lex a Deo insita? Notre bien particulier, l'ordre que nous devons établir en nous, ne font-ils pas nécessairement partie du bien et de l'ordre universels? Rien ne nous oblige, avons-nous dit, si ce n'est ce qui est humain; mais l'humain tient au divin, pour quiconque veut remonter au principe des choses. Dieu, si l'on veut, parle à l'homme, mais il lui parle par l'homme même, par sa nature, par l'intermédiaire de notre conscience morale. Selon nous, la morale est humaine; mais cela ne veut pas dire qu'elle soit athée.

Fondée sur ce roc la morale est vraiment indépendante dans le meilleur sens; elle subsiste toujours la même, à travers toutes les révolutions politiques et sociales ou même religieuses; elle est à l'abri de tous les bouleversements, sauf d'un seul, celui de la nature humaine elle-même, si jamais l'humanité doit être transformée, bouleversée ou anéantie.

En suivant la méthode que les anciens nous ont tracée, pour arriver à la définition de l'honnête ou de la règle immuable des mœurs, Socrate, Cicéron, et à leur suite, les théologiens chrétiens, le catéchisme lui-même, ont distingué quatre vertus fondamentales ou cardinales, la prudence, la justice, le courage, la tempérance. A cette dernière vertu, les Grecs et, d'après eux, Cicéron ont plus souvent donné le nom en latin de decorum. Cicéron, d'ailleurs, fait plutôt du decorum un caractère général de la vertu qu'une vertu toute particulière. Il y comprend, en effet, suivant son expression, tout un chœur de vertus.

A notre avis, et d'après tout ce qui précède, le decorum serait encore quelque chose de plus vaste et de plus compréhensif; ce ne serait pas seulement un chœur de vertus, mais le chœur de toutes les vertus, comprenant en lui la prudence, la justice, le courage, la tempérance. Être véritablement hommes, agir et nous comporter en hommes, nous acquitter convenablement de ce grand rôle de personnage humain que nous impose notre nature, dans toutes les circonstances de la vie publique et privée, voilà l'unique obligation embrassant toutes les autres, que nous portons avec nous, dans la solitude, comme dans la famille et dans la patrie, dans une religion quelconque, comme en dehors de toute religion, depuis le commencement jusqu'à la fin de notre existence. Il n'y a donc pas en réalité quatre vertus cardinales, mais une seule qui suffit à tout, à savoir le quod decet hominem ou, en un seul mot, le decorum. Plus nous y pensons, plus nous nous assurons que tout est là. Volontiers aurions-nous pris pour devise cette pensée de Herder: « Le bien suprême donné par Dieu à toute créature est d'être soi-même. »


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