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Les enfants menteurs - Partie 1

(La revue des revues

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Tout le monde a remarqué que les enfants, à de très rares exceptions près, sont des menteurs accomplis, et qu'ils partagent avec les sauvages cette virtuosité dans l'art de déguiser la vérité. Certains écrivains ont même avancé que le mensonge était universel chez les enfants, au point qu'on pourrait l'y croire inné. On doit cependant distinguer. Un mensonge implique une assertion faite avec pleine conscience de sa fausseté, et il est dès lors permis de se demander si les enfants ont bien cette notion. Le Dr Stanley Hall, en Angleterre, et M. Compayré, en France, ont étudié déjà de très près cette question. Dans la revue américaine, Popular Science Monthly (Octobre), le Dr James Sully lui apporte une contribution nouvelle et examine les formes diverses que peut revêtir le mensonge chez les enfants.

Peut-on, sans exagération, ranger sous cette dénomination les ruses employées pour cacher un objet, longtemps convoité? L'enfant, qui est arrivé à mettre la main sur quelque chose qu'il désirait ardemment, répondra volontiers qu'il ne l'a pas et, si l'on insiste, montrera ses mains vides. Cela, à proprement parler, n'est pas un mensonge. Les enfants ont une propension singulière à la dissimulation. Le mensonge se caractérise davantage quand ils affirment une chose de la fausseté de laquelle ils ont parfaitement conscience.

Cependant, même dans ce cas, il ne faudrait pas généraliser trop vite. Tous ceux qui ont observé les enfants savent avec quelle facilité ils imaginent des choses non existantes, et leurs jeux nous en offrent de multiples exemples. Combien de fois ne les a-t-on pas entendus s'écrier : « C'est moi qui suis le cocher ! » ou bien : « La poupée pleure ! » Une petite fille de deux ans et demi émettait des sons complètement dépourvus, non seulement de signification, mais même d'articulation, et comme son père lui en demandait le motif : « Mais, papa, c'est toi qui ne comprends pas ! » Elle avait certainement, à ce moment, imaginé posséder sur son père une supériorité relative.

La même obliquité morale apparaît quand un enfant répète, en faisant semblant d'y croire, le contraire de ce qui lui a été dit. Compayré en cite, d'après Guyau, un cas fort curieux. Le petit garçon de Guyau (on ne nous indique pas son âge) fut surpris un jour se disant à lui-même : « Papa parle mal, il a dit sevette ; Bébé parle bien, il dit serviette. » Il y a bien, là-dedans, une part de jeu. L'enfant est vexé d'avoir été repris pour mal parler et feint un instant de réprimander à son tour ses parents, ce qui lui cause une joie profonde.

La chose s'aggrave légèrement quand le mensonge est proféré en réponse à une question. La mère de C... lui demande qui lui a dit telle chose : « Ma poupée ! » Cela paraît bien mensonger, d'autant plus que l'enfant a parfaitement conscience de la fausseté de sa réponse et que ce mensonge a le don de le faire rire aux éclats. Mais la question posée a éveillé dans son esprit cette idée que quelqu'un lui a parlé. C'est là un procédé de suggestion qui agit sur le cerveau de l'enfant, comme il agirait sur celui de l'adulte hypnotisé. Et puis, sa poupée est auprès de lui et elle est pour lui un personnage fort important. Quoi donc de plus naturel que l'idée qui s'empare de lui ?

Mais, dira-t-on, et le rire? On peut admettre volontiers qu'il y a là une légère marque de défiance, augmentée d'une plaisanterie enfantine. Mais ce qui l'a surtout déterminé, c'est, à n'en pas douter, l'expression du visage maternel à cette stupéfiante déclaration, et en même temps la conscience de l'irréalité totale de son mensonge.

L'imagination, dans ses débordements, va quelquefois jusqu'à abuser le héros lui-même. On donne à un enfant enrhumé du sirop contre la toux, et voici qu'un autre enfant, E..., âgé de trois ans et deux mois, court au distributeur du bienfaisant liquide : « Moi aussi, je suis enrhumé ! Moi aussi, je veux du sirop ! » Et voilà l'enfant qui se met à tousser. Depuis ce jour, chaque fois que E..., voit prendre la bienheureuse bouteille, la toux recommence de plus belle. Il faut dire que le sirop était particulièrement sucré et d'un goût fort agréable. La simple vue de ce sirop suffisait à persuader l'enfant de sa maladie, et cette illusion était assez forte pour amener l'irritation qui produit la toux. Certes, cette idée était venue de loin ; mais elle mérite cependant qu'on l'examine avant de flétrir l'enfant du nom de menteur.

Après le premier âge, le même phénomène continue. L'imagination déréglée et l'amour de l'effet à produire conduiront un enfant, même déjà grand, à dire certaines choses qu'il sait être fausses, dans le but de mystifier ou de stupéfier son interlocuteur. Cette exagération impulsive se retrouve également chez les aliénés.

Une source fertile du mensonge enfantin, particulièrement en ce qui concerne les filles, nous dit M. James Sully, est le désir de plaire. Là, nous avons à examiner des espèces très dissemblables. Une enfant qui, dans un subit élan de tendresse pour sa mère, sa tante ou sa maîtresse, s'écrie : « Oh! comme je vous aime ! Oh ! quels beaux yeux doux vous avez ! » peut être sincère sur le moment, l'exagération étant en réalité l'explosion soudaine du sentiment. Il y a plus de responsabilité et plus d'habileté dans des flatteries qui naissent d'un désir calculé de dire des choses agréables. Certains enfants sont particulièrement portés à ces aménités. Ceux chez qui l'impulsion est forte et dominante sont probablement ceux qui sont appelés à devenir plus tard de bons acteurs de société. Dans toute cette simulation et cette exagération enfantines, nous retrouvons les germes de ce qui peut devenir un grand mal moral, le défaut de sincérité, c'est à-dire le respect mensonger de ce qui est le meilleur et de ce qui devrait être le plus sacré. Encore cette flatterie enfantine, bien qu'elle soit, sans aucun doute, un léger mensonge, est bien le plus aimable de tous en raison de ses charmants motifs, car on ne peut pas toujours supposer qu'il n'y a en jeu que le pur désir de plaire, non compliqué d'arrière-pensée, comme l'espoir d'obtenir quelque faveur de l'objet de sa dévotion. Peut-être n'existe-t-il pas de variété de faute enfantine plus difficile à corriger, ne fût-ce que parce que, en réprimant ces impulsions, nous nous privons nous-mêmes des plus douces joies que puisse nous offrir l'enfance.

L'autre face de ce désir de plaire est la crainte d'offenser, et il y a là, je le crains, encore un motif puissant au mensonge enfantin. Si par exemple, on demande à un enfant s'il n'aime pas ou n'admire pas quelque chose, le sentiment qu'il a qu'on attend de lui une réponse affirmative lui rend la réponse négative très difficile. Mrs Burnett nous en donne un souvenir de sa première expérience.

Elle n'avait pas encore trois ans, écrit-elle, quand une amie de sa mère, venue en visite, ayant appris que le nouveau bébé, récemment survenu dans la famille, s'appelait Edith, s'écria : « C'est un bien joli nom ! mon bébé à moi s'appelle Éléonore. N'est-ce pas un joli nom aussi? Ainsi questionnée, l'enfant était fort embarrassée, car elle n'aimait pas le nom d'Éléonore, et elle craignait de paraître mal élevée en le disant. Elle s'en tira en répondant qu'elle n'aimait pas autant ce nom que celui d'Edith.

La suggestion a donc, sur les enfants, une influence considérable : et on pourrait peut-être découvrir quelque parenté entre elle et la force étrange et inconnue qui produit de si singuliers effets sur les sujets hypnotisés. C'est pourquoi ces déclarations passives, si contraires soient-elles à la vérité, ne sauraient être en aucune façon assimilées aux mensonges conscients dont nous parlions tout à l'heure.


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