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Partie : 1 - 2

Les enfants menteurs - Partie 2

(La revue des revues

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Parfois, d'autres forces se combinent avec la suggestion. En voici un exemple: une petite fille américaine s'en va dans le bois pour cueillir des feuilles: elle aperçoit un serpent et rentre à la maison en courant, si effrayée qu'elle en oublie de cueillir la feuille qu'elle était venue chercher.

A ce moment, elle rencontre ses frères, qui se mettent en devoir de la taquiner un peu. Elle leur dit qu'elle a vu un serpent.

— Un serpent...? lui disent-ils ; tu as vu un serpent...? Tu t'es trompée, ce n'était pas un serpent !
— Si, c'en était bien un !
— Voyons, il n'avait pas d'anneau rouge autour du cou, cependant?

Là-dessus, l'imagination de la petite fille travaille. Elle jure que l'animal qui lui a fait si grand'peur avait précisément un anneau rouge autour du cou et, ses frères continuant à la presser, elle déclare successivement que l'animal avait des écailles et une petite sonnette sur la tête: ce qui la fait immédiatement traiter de menteuse.

Il n'y avait pourtant dans son cas qu'une illusion de mémoire déterminée par la suggestion. Et qui oserait prétendre que des mouvements de sensation aussi rapides et aussi insaisissables puissent faire, des rapides réponses de l'enfant, autant de mensonges conscients?

Cela peut sembler paradoxal, et pourtant il est indiscutable qu'une large part des contre-vérités débitées par les enfants ont pour cause première et déterminante l'autorité morale, la discipline à laquelle ils sont soumis. L'enfant est amené, pour ainsi dire à son insu, à se tenir dans une attitude défensive à l'égard de ceux qui représentent à ses yeux la loi, avec sa sanction, le châtiment. La mère elle-même, si aimée qu'elle puisse être, joue un rôle involontaire dans cet antagonisme. Quand le régime auquel est soumis l'enfant est sévère, et qu'il redoute les punitions, le mensonge se présente à lui comme une arme défensive de première utilité. Combien de fois ne répond-il pas : « Je n'ai pas entendu! » pour s'excuser de n'avoir pas obéi plus tôt à l'ordre donné? Compayré cite le cas d'une petite fille qui avait appelé sa mère vilaine! Mais, après un silence significatif, la réflexion lui étant venue, elle ajoutait en manière de correctif : « Vilaine poupée! » afin de détourner les soupçons.

Un enfant est puni, enfermé et mis au pain sec. Demandez-lui s'il a faim; il y a cent à parier contre un qu'il vous répondra: « Non ! » quelles que puissent être d'ailleurs les exigences et les réclamations de son estomac.

Il y a encore beaucoup à faire pour élucider la manière dont les enfants opèrent dans l'art du mensonge. On ne saurait assez admirer la rapidité et aussi la perspicacité avec laquelle ils découvrent les braves gens à l'esprit simple, la servante ou le jardinier, qui écouteront leurs petits romans et pousseront la flatterie jusqu'à les accepter comme paroles d’Évangile. Et pourtant, ces mêmes enfants se garderont bien de mentir à leur père, à leur mère ou à leur maître. C'est là un côté de la question qui mériterait d'être soigneusement étudié.

Il est un autre aspect du même sujet qui n'a été examiné que fort légèrement. Il s'agit de l'influence de l'habitude sur le mensonge et sur la formation des mensonges permanents. C'est là un penchant très humain, qui s'augmente encore chez l'enfant de la crainte d'être découvert. On peut y voir l'effet du besoin inné d'étonner les autres.

Et, en étroite relation avec celui là, il faut considérer aussi la contagion du mensonge : mais, là aussi, là surtout, la suggestion joue son rôle, qui est loin d'être négligeable. Cette suggestion devrait surtout être étudiée dans ces cas pathologiques ou demi-pathologiques, dans lesquels des enfants sont amenés à prononcer de faux témoignages.

On sait qu'il est très facile de provoquer chez des enfants de six à quinze ans, par simple affirmation, soit à l'état de sommeil, soit à l'état de veille, des illusions de mémoire, si bien qu'ils affirment avoir vu des choses qu'ils n'ont en réalité jamais vues. L'éminent spécialiste français, le Dr Motet, a été le premier à attirer l'attention sur ce point, qui a été depuis élucidé par le Dr Bérillon.

Mais le mensonge ne va pas sans le remords, qui parfois se produit immédiatement, et parfois aussi, n'apparaît que beaucoup plus tard dans le cours de l'existence. Miss Willie, à qui nous sommes déjà redevables de l'histoire du serpent imaginaire, en raconte une autre, qui met en lumière les vives souffrances de l'enfant, au moment où il a conscience qu'il a menti. Étant petite, elle adorait les bébés, et sa mère lui avait permis d'aller soigner et caresser un tout petit cousin qu'elle avait. Un jour, qu'elle n'avait pas été invitée à y aller, elle vint raconter à sa mère que sa tante, la mère du bébé, avait beaucoup à faire, et lui avait demandé de la suppléer pendant une heure. La permission sollicitée lui fut donc accordée; mais, au lieu de la mettre à profit, elle alla se cacher derrière une porte, pleurant et gémissant sans trêve. Au moment de se mettre au lit, elle sanglotait plus fort que jamais, et ne voulut rien répondre aux questions que sa mère lui posait sur les motifs de cette inexplicable désolation.

Quelle peut bien être la cause de ces tortures morales qu'éprouvent les enfants après un mensonge? La question demeure encore sans réponse. Les enfants connaissent-ils ces angoisses, quand elles ne se compliquent pas de terreurs religieuses? Est-ce là une souffrance purement morale? C'est ce que l'avenir nous apprendra.


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