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La psychologie est-elle une science ? - Partie 4

(Revue Philosophique de la France et de l'Etranger

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Et de même que la psychologie n'est pas la physiologie ou la physique, elle n'est, pas non plus l'ethnographie ni la Culturgeschichte, quoiqu'elle profite des résultats de leurs recherches. Tandis que l'ethnologie s'occupe de la vie des peuples, c'est-à-dire de leurs mœurs et coutumes, de leurs institutions, de leur religion et de leurs traits caractéristiques, et que la Culturgeschichte étudie la vie intellectuelle des nations prises séparément, ou de l'humanité en général, la psychologie a pour objet la recherche des lois qui régissent la vie psychique des individus. On pourrait peut-être objecter qu'un peuple et que l'humanité entière se composent d'individus, et que, par conséquent, leur vie intellectuelle n'est que le résultat de la vie psychique de tous les individus. A cette remarque, nous en opposerons une autre: c'est que l'organisme physiologique de l'homme se compose également d'un grand nombre de cellules organiques, et que néanmoins la vie et les fonctions collectives de l'organisme, et celles des cellules ne sont pas précisément la même chose. Il est vrai que l'étude des fonctions organiques et celle des fonctions de chaque cellule prise séparément se complètent, s'expliquent et s'éclaircissent mutuellement, et que le physiologiste conclut des unes par les autres, mais il est loin de les confondre.

La physiologie des cellules occupe, parmi les sciences physiologiques, une place complètement séparée, et la recherche des propriétés de la cellule, ainsi que des lois qui président à son développement, sont le but unique et réel qu'elle se propose. De même en psychologie, la vie psychique de l'individu est le but exclusif de toutes les recherches qui s'y font. La psychologie a bien le droit de profiter des études comparées d'ethnologie et d'y puiser les éclaircissements nécessaires, mais il n'en résulte ni pour la psychologie, ni pour l'ethnographie, ni de même pour la Culturgeschichte, que l'une ou l'autre de ces sciences soit dépourvue d'un objet à part, limité et distinct. Ce sont, au contraire, trois sciences différentes, mais qui s'entre-aident et se complètent mutuellement d'une manière semblable à celle que nous avons déjà démontrée plus haut par rapport à la physiologie.

L'ethnologie et la Culturgeschichte fournissent à la psychologie les matériaux nécessaires à des études comparées et à la découverte de propriétés importantes de la vie psychique de l'individu, que la conscience, à elle seule, n'aurait jamais pu lui procurer. En revanche, les lois de la vie psychique dévoilées par la psychologie, peuvent être d'une grande utilité à l'ethnologie ou à la Culturgeschichte et leur donner la clef de plus d'une énigme qu'elles auraient vainement tenté de résoudre, de même que les lois fondamentales des fonctions de la cellule organique fournissent au physiologiste des éclaircissements précieux sur tel ou tel autre phénomène de la vie organique. C'est donc dans le but des recherches qu'il faut chercher la différence capitale entre la psychologie et l'ethnologie ainsi que la Culturgeschichte.

L'attitude de la psychologie vis-à-vis de l'ethnologie et de la Culturgeschichte, ainsi que des sciences sociales en général, se laisse encore déterminer de la manière suivante: toutes les sciences sociales fournissent à la psychologie les matériaux nécessaires à l'induction, tandis que les lois fondamentales de la psychologie peuvent, en revanche, leur servir de base de déduction. La psychologie occupe, dans le domaine des sciences morales, une position semblable à celle qui a échu en partage à la mécanique dans celui de la physique. Toutes les branches de la physique tendent définitivement vers la réduction des phénomènes aux lois générales du mouvement. Les sciences morales devraient s'imposer une tâche semblable et réduire les phénomènes de la vie et du développement social aux lois les plus générales de la vie psychique. L'explication des phénomènes de la vie collective devrait nous satisfaire, aussi bien que celle des phénomènes de la nature basée sur les principes de la mécanique; mais la psychologie ne s'enquiert nullement de ce qui résulte des lois psychiques dans la vie collective des individus, elle lui emprunte seulement les traits qui lui sont nécessaires pour motiver les lois qu'elle a posées. Dans ce cas également, l'observation intérieure ne cesse d'être le critérium définitif auquel tout se réfère; et s'il se trouve des savants qui identifient et confondent les recherches ethnologiques avec les recherches psychologiques, cela provient peut-être de ce qu'ils ne se rendent pas compte de la valeur réelle et de l'attitude de l'observation intérieure en psychologie.

Il est vrai que ce qui a grandement contribué à cette confusion d'idées, c'est la vieille école des psychologues, qui s'étaient bornés à la seule observation, imitant cet astronome qui avait rejeté toutes les lunettes d'approche, croyant qu'il pourrait étudier les étoiles à l’œil nu. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il se soit trouvé dans ces circonstances des savants qui condamnèrent totalement l'expérience intérieure, sans penser que leurs recherches, toutes basées qu'elles fussent sur la physiologie ou sur l'ethnographie, seraient, en qualité de recherches psychologiques, complètement impossibles, sans le contrôle de cet agent intérieur, et que la psychologie en général n'aurait, sans lui, aucune valeur scientifique? Contrairement donc à l'opinion énoncée par M. Stewart, nous nous hasardons à soutenir que la psychologie est une science, que son objet se laisse exactement séparer de celui des autres, ou que le moyen qui nous est indispensable pour parvenir à la connaissance de cet objet diffère complètement de celui que nous employons pour connaître l'objet des autres sciences. Elle possède aussi ses particularités, sa méthode et son but à part.

C'est donc commettre une confusion d'idées qu'il faut absolument tâcher d'éviter, que de ne point distinguer la psychologie des sciences naturelles ainsi que de l'ethnologie ou de la Culturgeschichte. On ne parviendra cependant à s'en défaire qu'en restituant à l'observation intérieure la place qui lui est due en psychologie, sans se borner pour cela uniquement à elle, et sans ignorer tous les autres moyens de recherche, mais en la considérant comme celui par l'emploi duquel les autres moyens acquièrent aussi leur valeur réelle. Il convient également, une fois pour toutes, d'abandonner l'ancienne division en psychologie empirique et en psychologie spéculative: la première se servait exclusivement de l'expérience intérieure, tandis que l'autre, amas de spéculations contradictoires sur l'âme, était basée sur des prémisses métaphysiques acceptées à priori. La psychologie scientifique n'est et ne peut être qu'une. L'objet de ses recherches, ce sont les phénomènes de la vie psychique de l'individu, dont l'existence et les propriétés nous seraient inconnues sans notre propre conscience intérieure. — La psychologie emploie les moyens les plus divers et profite de tous les matériaux que peuvent seulement lui fournir les autres sciences. Elle étudie et approfondit le rapport qu'il y a entre les processus extérieurs et les processus intérieurs, elle examine leur dépendance mutuelle pour connaître l'origine de ces derniers, et elle considère les lois dont dépendent les changements qui ont lieu dans leur qualité et leur force. Elle compare les phénomènes de la vie psychique chez les animaux avec ceux qui ont lieu chez l'homme, elle étudie par des voies intermédiaires l'état de l'âme des êtres inconscients de leur propre existence psychique, comme les enfants; elle observe les perversions mentales et morales, et en comparant ces études avec les données physiologiques et anatomiques, elle arrive à des conjectures qui expliquent la dépendance de la vie psychique à l'égard de l'organisme. De plus, elle étudie les faits ethnologiques, les modifications que subissent les phénomènes psychiques, grâce aux influences ethnographiques et sociales, et pourvue de ces matériaux empruntés aux autres sciences, soutenue par leurs expériences, elle s'achemine sans jamais perdre de vue l'observation intérieure vers le but qui lui est signalé.

Quant à ce qui concerne l'attitude de la psychologie vis-à-vis de la philosophie, nous sommes d'avis que la psychologie est aujourd'hui une science à part, et quant à la raison pour laquelle elle ne s'est détachée de la philosophie que dans les derniers temps, nous pensons que c'est une chose qui a été suffisamment exposée par M. Ribot dans l'excellente introduction de sa Psychologie anglaise contemporaine. Quoique la psychologie soit complètement indépendante de la philosophie, elle est cependant liée avec elle plus étroitement que ne le sont les autres sciences; car la psychologie est précisément cette base sur laquelle la philosophie repose en qualité de science qui s'occupe de la recherche de nos idées et embrasse la totalité de notre savoir.

Tout en maintenant, d'une manière aussi ferme, que la psychologie est une science, nous n'en admettons pas moins volontiers avec M. Stewart qu'elle est aussi une méthode. On peut parler de la manière psychologique d'envisager les choses dans le même sens qu'on parle souvent de la manière, ou pour mieux dire, de la méthode mathématique ou naturelle de penser et d'examiner les faits. Être psychologue et maintenir une attitude psychologique, c'est se poser en observateur impartial, qui, au lieu de tout juger et de tout condamner, explique et éclaircit. Cette manière psychologique de traiter son objet se laisse introduire aussi bien dans la vie que dans la littérature et dans la critique, quand au lieu de juger arbitrairement les productions littéraires, d'après quelques formules abstraites, nous tâchons de nous expliquer leur origine, et de les considérer comme phénomènes du mouvement intellectuel en général. Rappelons-nous surtout que si cette attitude psychologique a le droit de porter ce nom, c'est parce qu'il existe en réalité une science psychologique à part, qui nous l'enseigne par l'application scientifique de l'observation intérieure.


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