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Le mépris de la civilisation - Partie 1

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En général, écrit Renan, une grande civilisation organisée autour de laquelle rôdent des barbares ou des nomades, exerce sur ces populations deux influences contraires : elle les attire et les repousse à la fois. Elle les attire par les mille avantages qu'une civilisation active offre à de pauvres gens aux abois.

Elle les repousse par un air de dureté et d'immoralité. C'est le sentiment des Arabes d'Algérie qui, tout en reconnaissant la supériorité matérielle de la civilisation française, n'ont pour elle que du dégoût, la trouvant dénuée de principes supérieurs et outrageuse pour la liberté d'un galant homme lequel ne doit pas souffrir d'être ainsi immatriculé, embrigadé, numéroté.

L'observation est juste, mais elle ne vaut pas seulement pour les peuplades barbares rôdant autour des civilisations; elle vaut aussi... pour les hommes civilisés vivant au sein de la civilisation. Dans cet enchevêtrement prodigieux de contradictions qui forme la conscience de l'homme moderne, il y a place également pour un certain nombre de sentiments contradictoires à l'égard de la civilisation. Dans nos engouements pour la théorie du progrès, nous croyons que tout le monde est satisfait de la civilisation et de ses bienfaits, tandis qu'au contraire, il y a dans presque tous les esprits un sentiment d'aversion, un véritable mépris de la civilisation qui ressemble beaucoup à celui du barbare, parce qu'au fond les caractères sont les mêmes.

Sans doute, la civilisation est considérée comme une chose bonne par tout le monde, en ce qui concerne les avantages de la vie matérielle. Seul, quelque athlète bizarre et un peu toqué, comme Ruskin, a pu avoir la crânerie de protester contre les chemins de fer et contre les ingénieuses applications de la mécanique moderne, sous prétexte qu'elles détruisent la beauté de la vie ; seul, quelque moraliste à outrance, comme Tolstoï, a pu affirmer que tout cela est absolument indifférent, car il n'y trouve point d'aide pour résoudre son problème moral, la seule chose qui importe. Sauf ces exceptions, qu'on a considérées comme d'agréables paradoxes, tout le monde est content du progrès, et si la récolte des biens matériels amassés par la civilisation n'a pas été partagée avec une justice exemplaire, même ceux qui y ont eu le moins de chance ne méprisent point leur petit lot ; ils cherchent, au contraire, à le doubler et à le tripler; ce qui démontre qu'ils trouvent cela très bon. Il ne faut pas, du reste, être un grand observateur ou un grand psychologue pour faire cette remarque; c'est d'une évidence tout à fait axiomatique.

Mais il en est autrement du côté moral de la civilisation.

Celle-ci apparaît à beaucoup comme une horrible pourriture de vices dégoûtants. La légende de l'âge d'or est restée plus vivante dans les esprits qu'on ne le pense ; et bien que personne ne soit plus assez ingénu pour affirmer que l'homme a été jadis heureux et qu'il est déchu aujourd'hui dans une condition de malheur, un mécontentement vague porte un très grand nombre d'esprits à se plaindre amèrement des conditions morales où ils vivent. C'est une impression instinctive presque générale et qui n'est point soumise à un contrôle rigoureux de la raison, mais qui, justement pour cela, a produit plusieurs phénomènes parmi les plus curieux de ce siècle.

Un de ces phénomènes est M. Reclus. Elisée Reclus est, sans doute, un grand savant, un géographe de premier ordre, un ethnologiste distingué, un écrivain brillant, un savant doublé d'un artiste. Son imagination est vive, mais son esprit, habitué à la réflexion scientifique, empêche les égarements de la folle du logis ; son émotivité est excitable, mais il la contient presque toujours dans les limites de la raison. C'est pour cela que lorsqu'il s'est attaché, dans ses Primitifs, à étudier l'humanité primitive, il a voulu faire et il a fait un livre scientifique, une recherche sérieuse et sereine sur un sujet que les sots seulement méprisent parce qu'ils n'y comprennent rien. Dans sa préface, — dix pages écrites par un véritable savant, — il développe, avec sa verve habituelle cette idée juste, que notre degré de civilisation ne nous autorise point à mépriser les sauvages, que nous devons chercher dans leurs erreurs et leurs folies le chemin par lequel l'humanité a marché vers la connaissance et vers la raison. « On s'est trop habitué, écrit-il, à regarder dédaigneusement, du haut de la civilisation moderne, les mentalités du temps jadis, les manières de sentir, d'agir et de penser, qui caractérisent les collectivités humaines antérieures à la nôtre. Que de fois on les bafoue sans les connaître ! On s'est imaginé que l'ethnologie des peuples inférieurs n'est qu'un amas de divagations, un fatras de niaiseries; — en effet, les préjugés paraissent doublement absurdes quand on n'en a pas la clef — on a fini par croire qu'il n'y a d'intelligence que la nôtre, qu'il n'y a de moralité que celle qui s'accommode à nos formules. » Y a-t-il autre chose, dans ces lignes, que le serein esprit de justice, que l'affranchissement de préjugés de toute espèce par lequel un véritable philosophe cherche à comprendre tout, sans mépriser ceci comme absolument mauvais, sans admirer cela comme absolument bon ? La vie est si compliquée qu'il est difficile d'en comprendre quelques faits ; peut-on se targuer d'être capable de porter sur toute chose un jugement irréfragable?

Mais après la préface vient le livre ; et le livre est en singulière contradiction avec la préface. L'instinct devient plus fort que la raison, et l'étude de la vie sauvage tourne bien souvent à une amère raillerie de la morale des peuples civilisés. M. Reclus n'est pas capable de nous conter quelque chose sur la véracité et la loyauté de quelque paisible peuplade sauvage, sans penser avec amertume à la fausseté et à l'habitude du mensonge propre aux hommes civilisés ; il ne peut décrire la générosité naïve, l'esprit de concorde et d'abnégation de certains primitifs sans que, en même temps, il se représente l'avidité effrénée et l'égoïsme farouche de nos sociétés. Il ne dit pas qu'il serait mieux pour nous d'être de bons sauvages comme les Esquimaux ; mais on sent, à l'âpreté de ses ironies, que les soi-disant civilisés ne lui inspirent que répulsion, et qu'il réserve toutes ses sympathies pour les bons et pauvres primitifs ; il insiste même sur les civilisés et sauvages si railleusement qu'on comprend très bien qu'il est souvent tenté d'appliquer les deux mots à rebours. Voyez par exemple comment il décrit l'arrivée des Russes dans l'archipel Aléoute, parmi les Aléouts : « Les civilisateurs arrivaient avec canon, mitraille et proclamations magnifiques. Ils apportaient l'abondance, disaient-ils, ils apportaient les arts et l'industrie de l'Occident ; ils apportaient les félicités éternelles que dispense la religion orthodoxe; ils apportaient des haches, des couteaux, du fer, de l'acier, du bois, des couvertures... ils apportaient surtout du tabac et la merveilleuse, l'effrayante eau-de-vie, pour laquelle tout sauvage donne son âme... Vu les bienfaits que conférait leur seule présence, ils ne pouvaient pas faire moins que de s'adjuger le territoire, imposer quelques redevances. Et les Aléouts de livrer leurs fourrures, d'admirer la générosité des étrangers. Un jour, les gens du comptoir intimèrent l'ordre de remettre la moitié, ni plus ni moins, du produit des chasses et des pêches « pour mieux les répartir selon les besoins » ; les naïfs obéirent espérant que leurs hôtes procéderaient à la distribution avec plus d'intelligence et d'équité qu'ils ne faisaient eux-mêmes. On devine comment s'opéra le partage ; on devine aussi comment le fusil, terrible logicien, fit justice des réclamations. Sans doute, le confiant abandon était une sottise inexcusable. Mais admirez la différence d'homme à homme, de sauvage à civilisé. Que l'Assistance publique demande seulement aux Parisiens la moitié de leurs revenus, gains et salaires, pour en faire profiter les pauvres, les nécessiteux et supprimer la misère. voyez comme on lui répondra. » (Les Primitifs, p. 135-136.)

Or, cet état d'âme si curieux de M. Reclus est beaucoup plus général qu'on ne le pense. Il y a quantité de personnes intelligentes, honnêtes, instruites qui sont profondément dégoûtées de l'état moral de la société moderne, de l'âpre soif d'argent, de la fausseté, de l'égoïsme, du manque de large générosité qui caractérisent nos mœurs. Si tous ces pessimistes ne sont pas capables d'exprimer leur dégoût avec l'ironique virulence de M. Reclus, ils ne le sentent pas moins vivement pour cela et ils lisent avec une avidité extrême tous les livres qui raillent ou critiquent nos vices. Croyez-vous que la propagande de Tolstoï ait eu un si grand succès pour son côté positif, pour la réforme morale qu'elle prêche ? C'est le côté critique, ce sont les invectives contre les vices modernes qui ont fait plaisir bien plus que les conseils sur la véritable existence de l'homme moral. La théorie anarchiste aussi doit à cette aversion presque tout le succès qu'elle avait, avant les exploits criminels de ses fanatiques, parmi les gens instruits ; car elle s'annonce comme une réforme morale, et son point de départ est un réquisitoire terrible contre la corruption de la société moderne.

Il y a plus. Le socialisme est un mouvement politique et social, bien plus qu'une réforme morale ; il veut avant tout changer les institutions politiques et le système économique, se souciant très peu de moraliser directement les hommes. Cependant lui aussi il est imbu de ce dégoût pour la morale contemporaine, et c'est là une des ses forces. Rien n'est plus curieux à cet égard que la contradiction fondamentale qui se manifeste dans les idées de Karl Marx, fort analogues à celles de M. Reclus. Karl Marx a rendu pleine justice aux mérites intellectuels de la bourgeoisie, à son œuvre colossale par laquelle les sciences, les arts, les industries, le commerce ont pris un développement si prodigieux; mais il n'a pas du tout compris que le règne de la bourgeoisie a apporté aussi un progrès moral considérable. On dirait qu'il croit au progrès intellectuel et non pas au progrès moral; l'époque bourgeoise lui paraît comme une époque de merveilleuse prospérité sociale; mais quant à sa moralité, il ne ressent pour elle que mépris et dégoût, ne voyant dans les mœurs bourgeoises qu'égoïsme brutal et cupidité. Ce dégoût est si fort qu'il arrive presque, lui, l'esprit si fort et si large, à trouver par comparaison quelque chose d'idéal dans la morale féodale. « Là où la bourgeoisie s'est emparée du pouvoir, écrit-il, elle a détruit les rapports patriarcaux et idylliques de la féodalité, elle a brisé les liens féodaux qui soumettaient l'homme à ses supérieurs naturels, ne laissant entre les hommes d'autre lien que l'intérêt brutal et le « payement comptant ». Elle a étouffé la sainte exaltation religieuse et les enthousiasmes chevaleresques dans l'eau froide du calcul égoïste. Elle a calculé combien se paye la dignité personnelle, et, au lieu des innombrables franchises conquises ou patentées, elle en a proclamé une seule: la liberté commerciale sans scrupules. En un mot elle a substitué à l'exploitation marquée par des illusions religieuses et politiques l'exploitation sans pudeur et sans cœur. »

L'état d'âme exprimé par ces lignes est plus commun qu'on ne le croit ; je l'ai trouvé très fortement prononcé surtout dans le monde de la science allemande, parmi les professeurs d'Université, les écrivains et même les hommes de lettres. Une antipathie profonde contre la ploutocratie et le règne de l'argent, contre la puissance toujours plus considérable des classes marchandes est leur sentiment le plus commun. Ils affirment qu'il y a là le danger d'une ruine morale de la civilisation allemande ; tout idéal serait détruit pour ne laisser place qu'à l'ignoble soif d'argent ; toute haute vie morale et intellectuelle serait éteinte dans la nation. C'est une des causes qui fait que tout le monde coquette avec la révolution, comme l'a dit, au Reichstag, le baron Stumm ; ou au moins favorise les partis frondeurs qui fourmillent en Allemagne.


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