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Le mépris de la civilisation - Partie 2

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Or quelle est la valeur morale et sociale d'un pareil sentiment? Le mécontentement est sans doute le père du progrès. Si on avait été toujours content de voyager en voiture, on n'aurait pas inventé le chemin de fer ; et si, on avait été content des trains marchant à 30 kilomètres par heure, on ne serait pas arrivé aux express. Le mécontentement moral pourrait donc être bon, signifier l'aspiration à une morale supérieure. Malheureusement si on analyse ce sentiment dans son origine et les critiques sur lesquelles il s'appuie, il faut porter un jugement bien différent.

Ces critiques, en effet, ont un défaut terrible, c'est qu'elles attaquent le vice en lui-même, sans considérer les maux plus graves qu'il peut éviter et les biens dont il est la condition passagère mais nécessaire, étant donnée la faiblesse des facultés humaines. Le mal peut être, dans la société, à certains moments, un outil du bien, une conciliation momentanée entre un mal plus grand et le bien futur. L'Aléout ne dit jamais de mensonges, ne vole pas, n'est pas avide et partage ses richesses avec ses compagnons lorsqu'il croit être trop riche; l'Anglais au contraire est trompeur dans les affaires, dur avec les peuples inférieurs, âpre au gain et impitoyable dans la lutte pour la richesse et la puissance; une véritable faim d'argent le tourmente. Mais juger la moralité de deux sociétés en comparant le nombre de leurs vices, sans tenir compte des fonctions qu'elles accomplissent, est aussi absurde que de juger de la bonté de fabrication de deux instruments en examinant leur état actuel sans tenir compte du temps pendant lequel ils ont été employés. La société anglaise est plus vicieuse, dit-on, que la société aléoute ; mais elle a réussi à assurer la continuité progressive de sa vie matérielle et morale ; à protéger assez efficacement un grand nombre d'hommes contre beaucoup de dangers extérieurs, comme les famines, les maladies et les catastrophes naturelles en général ; à élargir les confins de la conscience morale et intellectuelle de millions d'hommes en créant une science, des arts, des sectes religieuses, une morale compliquée et qui va progressant. Le premier droit et le premier devoir de l'homme est de croître; peut-on donc comparer l'existence précaire de l'Aléout, dépendant du caprice de la nature et des autres hommes, à l'existence assurée et solide des peuples civilisés? Beaucoup de vices tant raillés de la société anglaise et de toutes les autres sociétés civilisées sont une condition nécessaire qui a rendu possible cette grandiose organisation de la vie sociale. La soif d'argent est un vice répugnant, d'autant plus qu'il est le père d'une nombreuse famille — la perfidie, la fausseté, la cruauté — mais jusqu'ici elle a été la plus forte impulsion à l'activité. Si beaucoup d'avantages dont nous jouissons aujourd'hui sont directement le fruit du travail, ils sont le résultat indirect de cette avidité qui dégoûte tant de gens, mais qui pousse tant d'hommes à travailler. Bafouer un vice, sans reconnaître le rôle bienfaisant qu'il peut jouer, à un moment historique donné, est un indice de légèreté intellectuelle ou de nervosisme moral ; ce n'est jamais faire une critique sérieuse.

Le réquisitoire de Karl Marx contre la bourgeoisie et sa morale utilitaire n'est pas plus juste. Sans doute avec la bourgeoisie et le capitalisme, l'amour de l'argent est devenu une religion, l'avarice une vertu cardinale, ce qui a irrité beaucoup d'artistes et d'écrivains comme Th. Gautier et les De Goncourt, qui ont maltraité si durement le néant fluide qui s'appelle le bourgeois. Mais tous ces messieurs n'ont pas pensé que l'argent distribué par l'aristocratie féodale si libéralement aux artistes, était extorqué par la force brutale aux paysans et aux ouvriers; tandis que le capitalisme bourgeois a introduit peut-être le plus grand progrès moral qu'on ait vu jusqu'ici dans l'histoire : l'abolition de la violence physique dans les rapports entre les individus et les classes. Les critiques passionnés de la morale contemporaine s'empressent d'objecter à cela : mais vous oubliez que cet immense progrès moral n'est avantageux qu'au capitaliste qui voit venir les ouvriers offrir leur travail aux portes de son usine, au lieu de devoir organiser à ses risques et périls des chasses humaines ? Un examen moins superficiel démontrerait tout de suite que cet état de choses par lequel le maître peut organiser le travail sans violence détermine un adoucissement des mœurs qui profite non seulement au capitaliste, mais aussi à l'ouvrier. Il est vrai qu'aujourd'hui le capitaliste a pu déposer l'épée avec laquelle il devait jadis forcer au travail l'esclave ou le serf ; mais il se trouve désarmé pour le jour où il voudrait réprimer les rebellions de ses esclaves volontaires. Les révoltes des esclaves et des serfs étaient jadis réprimées par des boucheries épouvantables; aujourd'hui, les ouvriers peuvent s'organiser tranquillement en confédérations internationales.

Si cette critique est superficielle et fausse, le sentiment qui la détermine n'est pas aussi noble qu'on le croit en général. Beaucoup de ceux qui protestent contre les vices modernes ou qui lisent avec plaisir les invectives des critiques brillants, croient être des esprits raffinés, aspirant à une moralité supérieure; mais c'est là une illusion, bien naturelle du reste à tous les hommes qui ne sont pas habitués à trop sonder leur conscience. Ce qu'on appelle le dégoût pour le vice, n'est en effet bien souvent qu'une antipathie, quelquefois mêlée d'envie, pour des qualités qu'on ne possède pas. L'homme est toujours porté à mépriser ce qu'il n'a pas, et à croire ce qu'il possède supérieur à tout le reste. Les hommes de lettres et les savants, par exemple, sont ceux qui ont le plus reproché à la bourgeoisie la soif du lucre, cette ignoble passion de la richesse qui rabaisse, suivant eux, la moitié de l'humanité au plus brutal égoïsme. Quelle est la psychologie de ces sentiments ? Ils ne se sentent pas capables de s'adonner à cette chasse fiévreuse de l'argent à laquelle se livrent tant d'autres hommes ; ils aiment la vie calme, absorbée dans la réflexion et dans le travail intellectuel, ils ne dédaignent pas du tout, en général, la richesse, mais ils ne peuvent s'habituer à vivre autrement qu'il sied à leurs inclinations intellectuelles pour la conquérir. Ainsi, ils ne deviennent, d'ordinaire, pas très riches et ils voient par dessus le marché que ceux qui possèdent beaucoup d'argent inspirent à la foule une admiration plus sincère ou au moins plus naïve que ceux qui possèdent beaucoup d'idées ; et il naît en eux une véritable jalousie qui prend la forme que revêt tout sentiment d'envie dans les esprits orgueilleux : le mépris.

Parfois, au contraire, c'est un sentiment de paresse égoïste qui fait naître ce prétendu dégoût moral de la civilisation. Dans la vie, il y a beaucoup de belles choses ou au moins généralement désirées : la gloire, la puissance, l'amour, la richesse. Les esprits vraiment supérieurs qui n'en font cas, parce qu'ils sont absorbés dans des choses plus sérieuses, sont très rares. Malheureusement, toutes ces bonnes choses il faut les conquérir à l'aide de combats acharnés contre ceux qui sont fièrement résolus à s'en assurer une large part, et beaucoup d'hommes, même intelligents, se rebutent parfois, découragés, de cette lutte. C'est là un état d'âme assez commun, surtout parmi les hommes jeunes qui débutent dans la vie, qui ont de grands désirs et peu d'expérience. Or, dans des moments de découragement, il y a peu de gens assez clairvoyants pour comprendre la véritable nature de leur sentiment, car ils devraient s'avouer leur faiblesse et leur timidité; l'amour-propre, grand créateur de fantômes psychologiques, s'en mêle et ils se persuadent qu'ils ne veulent pas lutter pour la conquête de ces biens, parce que ces biens ne valent rien, parce qu'on ne peut les conquérir qu'au prix de bassesses inouïes, la civilisation étant une pourriture de vices, où il n'y a que les hommes dépourvus de sens moral délicat qui puissent vivre à l'aise et prospérer.

Sans doute il serait absurde de croire que tout marche bien aujourd'hui et qu'on aurait raison d'être entièrement satisfait. L'âme moderne montre précisément sa grandeur en ce qu'elle voit des horizons infinis au progrès moral comme au progrès intellectuel. La conscience de l'avenir, cette prévoyance des sociétés, est infiniment plus grande aujourd'hui qu'elle n'était il y a deux ou trois siècles; nous nous préoccupons de ce qui arrivera, nous tâchons de hâter les événements et les transformations sociales et c'est là une des grandes forces de notre époque. Nous avons compris que tout peut s'améliorer, et c'est en vue d'un progrès futur que nous travaillons à vaincre les difficultés du présent; tandis que dans les époques passées on ne visait qu'à vaincre les difficultés sans se soucier aucunement de ce qui serait après. Mais le dilettantisme pessimiste de philosophes, d'hommes de lettres et de savants n'a rien de commun avec ce grand et noble élan qui fait avancer l'humanité sur le chemin de l'avenir ; il est plutôt un dégoût égoïste du présent qu'un enthousiasme généreux pour l'avenir ; il attaque comme les vices les plus dégoûtants les sentiments par lesquels la vie s'est adoucie et qui ont fait prendre à l'activité humain un éclat prodigieux. Ces sentiments peuvent déplaire, mais tant qu'on n'aura pas trouvé le moyen de faire fonctionner la société sans eux, on n'a pas le droit de les considérer comme une honte sociale, en méconnaissant les services actuels qu'ils nous rendent et les maux plus grands qu'ils ont servi à écarter dans le passé.

Le mécontentement de la civilisation peut bien persister, car c'est là, sans doute, que se trouve la raison de nos progrès futurs. Mais, tandis que le mécontentement excite nos pensées et nous dirige vers un idéal meilleur, le mépris qu'on affecte aujourd'hui pour la civilisation nous énerve et nous affaiblit.

Le premier aide à l'évolution, le second la paralyse et l'étouffe.


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